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    Grandeur nature

    Traquer le Zika dans la peau d’un moustique piqueur

    21 juillet 2016 |Amélie Daoust-Boisvert | Santé
    L’entomologiste Richard Trudel et le stagiaire à l’INSPQ Karl Forest chassent le moustique en bordure de l’autoroute 10.
    Photo: Amélie Daoust-Boisvert Le Devoir L’entomologiste Richard Trudel et le stagiaire à l’INSPQ Karl Forest chassent le moustique en bordure de l’autoroute 10.

    Le Devoir vous transporte cet été sur le terrain en compagnie de chercheurs qui profitent de la belle saison pour recueillir observations et données. Dans une série épisodique, Grandeur nature s’immisce dans la sphère de ceux qui font la science au jour le jour.


    Sept heures du matin, une halte routière au Vermont, non loin de la frontière avec le Massachusetts. Sortant du boisé jouxtant le restaurant où s’arrêtent de nombreux camionneurs pour engouffrer deux oeufs-bacon avant d’avaler les kilomètres, un passager clandestin profite d’une fenêtre ouverte pour se glisser subrepticement dans le ventre d’un 10 roues.

     

    Le poids lourd file vers le nord sur l’autoroute 91 tout l’avant-midi. Objectif : livraison urgente pour le Québec. « On va vous demander de vous ranger au quai de déchargement pour une inspection », lance le douanier canadien à Stanstead.

     

    Un contretemps qui est loin de déplaire au passager toujours dissimulé. Dès que la lourde porte s’ouvre, il se glisse à l’extérieur, incognito, à la barbe des agents. Libre.

     

    Il fait chaud, il fait beau, et la femelle Aedes albopictus, bien gorgée du sang du camionneur qu’elle a piqué pendant leur courte cohabitation, se cherche un lieu propice à la ponte.

     

    Et c’est selon ce scénario, fictif pour l’instant, que des chercheurs croient que ce moustique responsable de la transmission du virus Zika pourrait débarquer au Québec.

     

    Une traque estivale

     

    « On ne va pas à la pêche, on sait que les moustiques se déplacent dans les camions. C’est documenté », explique Anne-Marie Lowes en scrutant les alentours. Nous nous trouvons entre une station-service et la terrasse bétonnée d’une chaîne de restauration rapide en bordure de l’autoroute 10, à cheval entre l’Estrie et la Montérégie. La responsable de l’équipe scientifique sur les zoonoses (maladies ou infections qui se transmettent naturellement entre les animaux et les humains) à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) doit déterminer où installer les pièges qui permettront de traquer les moustiques s’ils s’échappent de l’habitacle d’un camionneur.

     

    « Nous en sommes à la première étape de la recherche, c’est-à-dire de nous demander, s’il y avait une introduction accidentelle du moustique, pourrait-on le détecter ? » explique Mme Lowes.

     

    « On doit se mettre dans la peau du moustique », illustre l’entomologiste Richard Trudel, qui a toute l’imagination nécessaire pour revêtir le rôle des moustiques vedettes Aedes albopictus et Aedes aegypti. Les deux vecteurs du virus Zika sont bien installés aux États-Unis, bien que ces populations ne soient pas porteuses du virus qui a déclenché l’état d’alerte dans des latitudes plus chaudes ces derniers mois.

     

    « Mettons que le véhicule arrive à cette heure-ci et qu’il fait quoi, 28 degrés aujourd’hui ? Son premier réflexe sera de chercher de l’ombre pour se mettre au frais et ne pas se dessécher », explique l’entomologiste, qui est consultant pour l’INSPQ. Le petit talus de verdure entre le stationnement et la route semble propice à l’installation d’un piège.

     

    Le stagiaire Karl Forest prend l’information en note. C’est lui qui sillonnera les routes du sud du Québec cet été pour poser et relever les pièges. Il sèmera deux types de pièges. « La femelle qui n’a pas encore pondu va être en quête d’un repas sanguin », lance Richard Trudel. Ça, la faune humaine qui se massera sur la petite terrasse avec une crème glacée molle, après le souper, risque de le lui fournir généreusement. D’un autre côté, « la femelle qui a déjà piqué le camionneur va plutôt chercher à pondre à proximité d’un plan d’eau ». Un petit fossé près de la route fera son bonheur.

     

    Karl Forest posera donc deux types de pièges : un qui attire les femelles assoiffées de sang humain et un autre qui imite les lieux privilégiés de ponte des moustiques.

     

    Vers la frontière

     

    Nous repartons sur l’autoroute 10, en quête du prochain « truck-stop ». Celui que les chercheurs ont identifié une première fois sur Internet surpasse leurs attentes dans la réalité. Au fond d’un immense stationnement, les camions s’alignent pour une pause le long d’un petit ravin où coule un ruisseau. Un « Club Med »pour moustiques, quoi.

     

    « C’est plus intéressant que le fast-food de l’autre site ! » s’enthousiasme Karl Forest en explorant les lieux. « Les camions se mettent tous d’un bord, on n’aurait pas pu savoir ça sans venir ici »,ajoute, satisfaite, Anne-Marie Lowes, tout en scrutant les plaques minéralogiques en quête des États de provenance des camions qui sont stationnés.

     

    En tout, les chercheurs poseront des pièges le long de quatre routes jusqu’à la frontière américaine, pour un total de 23 sites et de 92 pièges. Ils seront déposés puis relevés sur 24 heures, deux jours par mois, jusqu’à la fin du mois de septembre.

     

    Les moustiques adultes seront envoyés à l’Agence de santé publique du Canada à des fins d’identification. Les oeufs, eux, seront amenés à éclosion afin qu’on identifie les larves.

     

    Il n’y a pas de moustiques du genre Aedes au Québec. Enfin, on ne le croit pas. « Les deux seuls qu’on ait capturés, c’est à l’aéroport de Montréal, ils étaient sortis d’un avion », rapporte Anne-Marie Lowes.

     

    Mais le Zika est une maladie tropicale, non ? Tout comme les autres maladies transmises par ce moustique, dont la dengue, la fièvre jaune et le chikungunya. Pourquoi chercher ce moustique au Québec ? « Cet hiver, le Centers for Disease Control and Prevention américain a mis une carte en ligne. Ç’a été le déclencheur, raconte la chercheuse. Cette carte-là montre que la distribution d’Aedes albopictus nous amène à une centaine de kilomètres de notre frontière. Mais si la ligne s’arrête quelque part au Vermont sur la carte, rien n’indique qu’il n’y a pas de moustiques dans la zone tampon jusqu’au Québec. Il n’y a pas nécessairement de surveillance dans cette zone-là ! »

     

    L’Agence de la santé publique du Canada a par conséquent décidé de financer la traque.

     

    Changements climatiques

     

    Jamais Anne-Marie Lowes n’aurait cru se livrer à une telle surveillance cet été. Avant l’éclosion brésilienne, le virus du Zika figurait au bas de l’échelle de ses priorités. « Les symptômes connus étaient bénins, c’était avant que le lien avec la microcéphalie chez les nouveau-nés soit fait », explique-t-elle.

     

    « Même si on n’en trouve pas, ce sera notre année de référence pour le futur », ajoute-t-elle. Car les changements climatiques pourraient rendre le climat propice à la survie de ce moustique sous nos cieux.

     

    On poursuit ensuite notre route le long de l’autoroute 55, jusqu’à la limite sud du Québec. Le dernier piège, grâce à la collaboration d’affables douaniers, sera déposé près d’un petit marais qui est traversé par la frontière américaine. Les camions attendent leur tour à la douane juste à côté. Avec, peut-être, un ou deux moustiques en quête de nouvelles contrées à peupler.


    Le Québec, terre hostile Les experts de l’Institut national de santé publique du Québec évaluent que le risque que le virus du Zika se transmette au Québec à court et à moyen terme est très faible. D’abord parce que les moustiques vecteurs, qui sont du genre Aedes, ne sont pas présents. Bien qu’ils risquent de s’installer tôt ou tard, en raison du réchauffement climatique, ils ne seraient pas pour autant porteurs de la maladie. Et s’ils devaient le devenir, encore faudrait-il que le virus puisse se reproduire en leur sein, ce qui nécessite des températures de plus de 22 degrés pendant plusieurs jours consécutifs, dont la nuit. Les conditions gagnantes ne sont pas réunies. Malgré tout, Québec a mis en place un programme de surveillance entomologique — indépendant des recherches d’Anne-Marie Lowes et de ses collègues — afin de détecter la présence possible des moustiques au Québec. C’est la première fois que le programme de surveillance entomologique est élargi pour surveiller un autre vecteur que celui du virus du Nil occidental, les moustiques du genre Culex.












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