Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Les superinfirmières investissent le privé

    Au moins trois cliniques privées d'infirmières praticiennes spécialisées sont actuellement en activité au Québec, et d’autres seraient à l’étape de projet.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Au moins trois cliniques privées d'infirmières praticiennes spécialisées sont actuellement en activité au Québec, et d’autres seraient à l’étape de projet.

    Démotivées par le système public ou faute de pouvoir travailler autant qu’elles le voudraient, des infirmières praticiennes spécialisées (IPS) ouvrent des cliniques entièrement privées.

     

    Au moins trois de ces cliniques sont actuellement en activité au Québec, et d’autres seraient à l’étape de projet. Pour une soixantaine de dollars, les patients peuvent y consulter avec ou sans rendez-vous pour des problèmes divers comme des otites, des points de suture ou des vaccins.

     

    L’IPS Gilles Cossette a investi ses économies dans l’ouverture de la clinique Accès santé praticienne, à Notre-Dame-des-Prairies, dans Lanaudière. Depuis la mise en place de la réforme du réseau de la santé, il lui était interdit de faire des heures supplémentaires, explique-t-il. C’est ce qui l’a décidé à faire le saut vers le privé. Obligé de vider une banque d’heures accumulées, ce mois-ci, il ne travaille que deux jours par semaine en CLSC à Saint-Gabriel-de-Brandon, où il a la charge de mille patients. « C’est malheureux, j’aurais voulu me consacrer à mes patients au public », se désole-t-il. Des familles qu’il suit au CLSC sont même venues le voir à sa clinique privée, qui a ouvert récemment, pour avoir accès à ses services.

     

    Gilles Cossette était pourtant au coeur d’un des projets infirmiers les plus innovants au Québec. Lanaudière est l’une des régions où l’accès à un médecin de famille est le plus ardu. Au CLSC de Saint-Gabriel-de-Brandon, une équipe d’infirmières s’était vu confier le suivi de centaines de patients aux prises avec des maladies chroniques, le tout de manière autonome. Lorsque Le Devoir en parlait en janvier 2015, la direction du CSSS du Nord de Lanaudière caressait même le projet d’élargir encore le rôle des infirmières dans la région.

     

    Avec la réorganisation du réseau, ces rêves sont aujourd’hui « moribonds », se désole Gilles Cossette.

     

    À Québec, l'IPS David Tremblay-Deschênes et sa collègue clinicienne Isabelle Lechasseur ont complètement délaissé le système public pour se consacrer à leur pratique privée. La Clinique de soins infirmiers de la capitale a pignon sur rue dans Vanier. David Tremblay-Deschênes a pratiqué trois ans en unité de médecine familiale et en CLSC avant de faire le grand saut de l’entrepreneuriat. « Dans le public, il y avait beaucoup d’obstacles », explique-t-il. Il est heureux de la prise en charge de « qualité » que lui permet sa nouvelle autonomie. Il aurait aimé que le modèle de la clinique infirmière publique soit favorisé par Québec, comme cela existe en Ontario. « Nous sommes complètement à contre-courant au Québec, déplore-t-il. On veut montrer que pourtant, ça fonctionne ! » Le matin même de l’entrevue, il avait relevé un problème cardiaque chez un patient orphelin de médecin de famille, lequel a ensuite été rapidement pris en charge par l’hôpital.

     

    À Saint-Hippolyte dans la région des Laurentides, des IPS ont aussi fondé la clinique Santé praticienne +.

     

    D’autres projets seraient en cours d’élaboration, notamment en Montérégie.

     

    Sortir du modèle médical

     

    Cette tendance survient dans le contexte où la seule clinique infirmièregratuite pour les patients, la coopérative SABSA, à Québec, vacille. Elle pourrait devoir fermer ses portes sous peu, faute de financement.

     

    La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé, Régine Laurent, est en colère. Elle ne compte pas baisser les bras devant la fermeture annoncée de SABSA, un projet que son syndicat a financé. « Je vais continuer à taper sur le clou ! » lance-t-elle en entrevue. Le ministre Gaétan Barrette est « aveuglé par ses lunettes de médecin », s’indigne-t-elle. « Il y a clairement une volonté que la porte d’entrée de la première ligne demeure uniquement médicale », dit Mme Laurent. Pour elle, alors que la preuve a été faite que la clinique SABSA arrive à prendre en charge une clientèle difficile à moindre coût, l’attitude du ministre est incompréhensible.

     

    Un autre projet de clinique infirmière publique, dans la région de Gatineau, est bloqué faute d’obtenir l’aval du MSSS, affirme-t-elle.

     

    Pour le chercheur à l’Université de Montréal Damien Contandriopoulos, la désaffection des IPS pour le réseau public est le « canari dans la mine ». « Ça montre que les conditions d’exercice en première ligne sont toxiques. C’est un problème plus large que les IPS, c’est toute la première ligne qui est malade », juge-t-il. Il déplore qu’après avoir payé pour leur formation, Québec soit incapable de retenir les IPS et de leur permettre de déployer leur plein potentiel.

     

    L’infirmière Natalie Stake-Doucet, qui s’apprêtait à être diplômée en tant qu’IPS, est à ce point démotivée par les perspectives d’emploi qu’elle a décidé de quitter la profession. Elle se redirige vers la recherche. Elle caressait le rêve d’offrir des soins physiques de première ligne à des patients vivant avec une maladie mentale. Mais rien ne se rapproche de ce rêve dans les postes disponibles, bien qu’elle ait les compétences requises. « Ce n’est pas vrai que j’ai fait une maîtrise pour faire des prises de sang dans un bureau,dit-elle, un brin ironique. Oui, mon rêve est brisé.Le système ne nous permet pas de travailler selon nos compétences. »

     

    Régine Laurent ne blâme pas les IPS de quitter le réseau public. « Je comprends que les IPS soient frustrées et prennent la fuite », dit-elle. Elle reproche au milieu médical de ne pas les laisser pratiquer en atteignant leur plein potentiel. « Elles peuvent faire un diagnostic de diabète, par exemple, et les médecins demandent à voir quand même les patients pour toucher leurs honoraires de la RAMQ »,dénonce-t-elle.

     

    Elle n’approuve toutefois pas le développement d’un réseau parallèle de cliniques infirmières privées. « Je ne peux pas être en accord avec une forme de privatisation. Mais je ne blâme pas les infirmières, c’est le ministre qui est responsable de cette situation ! »


    Qu'est-ce qu'une IPS? Les infirmières praticiennes spécialisées (IPS), longtemps qualifiées de « superinfirmières », détiennent un diplôme de maîtrise et peuvent prescrire des tests diagnostics et des médicaments. Elles peuvent travailler de manière autonome, sans supervision hiérarchique d’un médecin, mais en partenariat avec ce dernier.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.