vendredi 27 novembre 2009 Dernière mise à jour 23h58


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

La triste histoire d'une vie menée dans le secret

Isabelle Paré   24 janvier 2004  Santé
Certains la jugeaient d'une minutie obsessive, d'autres, d'une infinie compétence. Chose certaine, son perfectionnisme ne laissait personne indifférent et faisait même grincer des dents à l'occasion. Aujourd'hui, tous ses proches collègues comprennent pourquoi.

La divulgation par plusieurs médias hier de l'identité de Maria Di Lorenzo, cette chirurgienne séropositive qui, sans que la haute administration de l'hôpital Sainte-Justine ne soit informée de son état de santé, a opéré 2614 enfants entre 1990 et juin 2003, a causé une onde de choc parmi les médecins et le personnel de la santé de l'hôpital Sainte-Justine qui l'ont connue.

Compte tenu du tollé soulevé dans l'opinion publique par le choix de la chirurgienne de cacher sa séropositivité et de continuer sa pratique, Le Devoir a cru bon, maintenant que son identité a été dévoilée, de faire la lumière sur la façon dont elle pratiquait son métier et les gestes qu'elle acceptait ou refusait de faire pour protéger ses patients.

Chose certaine, le secret aura été gardé jusqu'à la fin. Maria Di Lorenzo était considérée par son entourage comme une femme extrêmement discrète, voire solitaire par moments. Plusieurs de ses amis et collègues qui la côtoyaient presque quotidiennement n'ont appris que jeudi ce volet caché de sa vie, qu'elle tenait à taire à tout prix.

Selon nos informations, même ses plus proches collaborateurs, notamment sa secrétaire et ses assistantes en salle d'opération, ignoraient tout de son état de santé. Hormis son supérieur immédiat, le chef du département de chirurgie, et quelques chirurgiens, personne, jusqu'à tout récemment, ne connaissait le drame humain et professionnel qu'elle vivait en secret depuis 13 ans.

Encore en juin dernier, lorsque, amaigrie et malade, elle avait discrètement annoncé à ses supérieurs qu'elle quittait son travail pour des raisons de santé, elle aurait alors invoqué un grave problème du système immunitaire. Depuis janvier 2003, elle s'était plainte de nombreux problèmes de santé et d'une grande fatigue.

Tous la trouvaient extrêmement compétente mais parfois capable d'un zèle un brin intempestif. Un médecin de Sainte-Justine qui a requis l'anonymat affirme même que plusieurs médecins jugeaient la chirurgienne un peu trop exigeante en ce qui a trait aux conditions d'asepsie en salle d'opération. Une attitude qui rassure et qui s'explique fort bien aujourd'hui mais qui apparaissait surprenante à l'époque.

«Elle portait toujours deux paires de gants et réagissait fortement lorsque certaines procédures n'étaient pas suivies à la lettre. Son perfectionnisme dérangeait même certaines personnes. On peut la comprendre aujourd'hui», a raconté ce médecin hier.

D'autres médecins se surprenaient de voir qu'elle refusait systématiquement certaines de leurs demandes de consultation. «Elle refusait catégoriquement d'opérer des femmes enceintes, mais elle ne nous disait pas pourquoi. Parfois, cela choquait certains médecins, qui attribuaient cela à son caractère», a expliqué un spécialiste du Centre Mère-Enfant.

Cette chirurgienne refusait aussi, au grand étonnement de ses collègues qui ignoraient les mesures de précaution auxquelles elle devait se soumettre, de procéder à toute chirurgie impliquant une intervention sur des os.

De façon générale, on se souvient de Maria Di Lorenzo comme d'une professionnelle discrète et réservée, qui se mêlait peu aux activités sociales de l'hôpital, même si elle y travaillait depuis 1990. À l'Université de Montréal aussi, où elle avait récemment décroché un poste de professeur de carrière en 2002, une position hautement convoitée et attribuée aux seuls professeurs s'étant distingués par leurs contributions scientifiques et professorales, on ignorait tout de son état de santé. Avant cette nomination, elle enseignait la chirurgie aux étudiants de la faculté de médecine à titre de professeur de clinique.

«Elle était très à son affaire. En 2002, nous l'avions recrutée comme professeur titulaire sur la base de son dossier, qui était excellent, tant sur le plan de la recherche que sur celui de l'enseignement», a soutenu hier un autre médecin, qui a tenu lui aussi à conserver l'anonymat.

Son départ soudain, en juin dernier, a semé la surprise parmi ses collègues. Pendant toute son agonie, le secret total a été gardé sur la cause véritable de son état de santé déclinant. En août, son décès subit, alors attribué à une leucémie foudroyante, a d'ailleurs surpris ses plus proches collègues. Issue d'une famille très catholique et sans enfant ni conjoint actuel, Maria Di Lorenzo est décédée dans l'anonymat le plus total, à l'Hôpital général juif de Montréal. Selon nos informations, seuls ses médecins traitants étaient au fait des causes véritables de sa mort.

Ce n'est qu'au moment des obsèques, en août dernier, que certains médecins de Sainte-Justine ont appris que leur collègue était en fait décédée des complications du VIH. À l'époque, il semble qu'aucune de ces personnes n'ait jugé bon d'en aviser la direction de l'hôpital.

Diplômée en médecine de l'Université de Sherbrooke, le Dr Di Lorenzo a complété sa spécialité en chirurgie générale en 1995 et a parfait sa formation de chirurgienne à l'hôpital Sainte-Justine en 1988. Avant d'y établir sa pratique, elle s'est cependant rendue aux États-Unis pour y compléter un fellowship spécialisé en chirurgie pédiatrique. Ce n'est qu'en 1991, alors qu'elle était âgée de 35 ans, que le Dr Di Lorenzo a dévoilé à ses supérieurs être porteuse du VIH.

La divulgation de la séropositivité de ce médecin a d'ailleurs causé une onde de choc dans sa famille qui, selon nos informations, ignorait tout des vraies causes de son décès. En état de choc, ses parents ont d'ailleurs choisi ces derniers jours de quitter temporairement leur domicile, harassés par les appels de parents en colère qui proféraient des injures contre leur fille. Triste histoire.

Chose certaine, le Dr Di Lorenzo a réussi à garder son état de santé totalement secret, tout au long de sa carrière, sans éveiller l'ombre d'un soupçon parmi ses proches. Et cela, malgré toutes les mesures de sécurité auxquelles elle s'astreignait dans sa pratique quotidienne.






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • PIERRE PARANT
    Inscrit
    samedi 24 janvier 2004 16h41
    Ave Maria !
    « Si le paradis existe.Si le courage au service de l'humaniré peut y mener , c'est de là haut que vous pourrez prier pour la bêtisse humaine qui vous a forcé de garder secrète votre terrible maladie.

    C'est dans l'action que vous vous êtes réalisée.Merci d'avoir, tout en prenant les mesures de prudence que vous saviez suffisantes, décidé d'agir et de refuser de priver des milliers d'enfants qui en avaient grandement besoin , des soins dont toute votre formation vous rendait apte a leur fournir.

    Dr Di Lorenzo, Merci d'avoir choisi le Québec pour donner au monde une leçon de courage ....2614 enfants vous chantent en coeur " AVE MARIA". »

  • David Longuépée
    Inscrit
    dimanche 25 janvier 2004 08h35
    le sérieux du courage ...
    « Depuis quelques jours, nous sommes inondés de reportages sur le fait d'avoir été dupés par une chirurgienne compétente, professionelle qui aurait caché le fait d'être atteinte du VIH .

    Oui, le danger était là . Mais était il si présent ? Pas si sur, l'article que je viens de lire le prouve, quelques journalistes de talent, consciencieux sont encore capable de réaliser une enquête pour rassurer la population alors que d'autres, bateleurs, baratineurs de foire, attisant les mauvais instincts des foules pour leur jetter en pature une information déformée, se ruent sur la facilité de l'audience facile, du bon mot ou des effets de manche ...

    il existe deux moutons noirs officiels au Québec, mais l'un est bien plus malsain que l'autre. »

  • marthe dupuis
    Inscrite
    dimanche 25 janvier 2004 19h09
    Passe droit pour une bonne chirurgicienne
    « L'extrême prudence annule-t-elle la possibilité toujours présente d'un accident imprévu?. »

  • Anne-Marie Quesnel
    Inscrite
    dimanche 25 janvier 2004 21h45
    Dr. Di Lorenzo: nos enfants en héritage
    « Le dimanche 25 janvier 2004


    Nous marchons sur la rue de la Côte Sainte-Catherine. Le soleil est radieux, mais le vent est mordant. Il fait -20 C à Montréal. Le moindre coin d'épiderme exposé est condamné à geler en envoyant le réseau nerveux à un niveau d'alerte orange, comme celui que les Américains (doit-on dire États-Uniens?) connaissent de façon sporadique depuis 911.

    Notre 911 à nous s'est produit le 25 mai 1998 quand notre fille a contracté une bactérie qui lui a fait prendre un tour de manège étourdissant à bord du Syndrome hémolitique urémique. Colostomie, dialyse, épanchement péricardique étaient offerts en prime, tout comme les multiples interventions chirurgicales dues à des complications. C'est à ce moment que nous avons fait la connaissance de Dr. Di Lorenzo, dont les gens connaissent maintenant le nom à cause du scandale qui a éclaté le jeudi 22 janvier 2004 lorsque tous ont découvert la véritable cause de son décès prématuré l'été dernier : SIDA.

    Aujourd'hui, nous sommes allés à l'hôpital pour le prélèvement sanguin qui confirmera l'état de santé de notre fille. A-t-elle, oui ou non, été contaminée par ce médecin infâme qui a osé lui sauver la vie à au moins trois reprises en 1998? Nous le saurons bientôt. plus que 20 à 48 heures avant que le verdict ne tombe, définitif.

    Alors que nous attendions notre tour au centre de prélèvements, je regardais le visage des parents et des enfants qui, comme nous, étaient là pour trancher la question. J'ai lu un peu d'inquiétude, de nervosité, mais pas de colère. Tous ramaient dans la même direction aujourd'hui, comme les humains savent le faire seulement lors de moments de crise. Nous partageons un passé commun.

    Chacun des enfants présents avait été réparé, sauvé grâce à la magie de Maria Di Lorenzo. 2614 vies rafistolées. 2614 petits corps retouchés. 2614 grandes âmes graciées. Et je me suis dit que nous étions beaucoup à partager cette douleur que seuls les parents d'enfants malades peuvent traverser sans perdre la raison.

    J'ai réfléchi encore, et j'ai compris que cette chirurgienne nous avait laissé nos enfants en héritage. Ce qu'elle avait de meilleur en elle, c'était sa compétence, son talent, son art de réparer, de sauver des vies et elle l'a fait jusqu'à la fin. Elle a vécu avec son secret, le plus horrible des secrets, et elle a continué à sauver des vies.

    Devons-nous en faire une héroïne? Peut-être. Peut-être pas : nous avons vécu de sacrés moments depuis jeudi dernier...

    Chose certaine, nous ne devons pas en faire un monstre. Elle a touché au moins 2614 vies en plus des parents, des frères et soeurs et grands-parents. Imaginez un moment le bonheur déchirant de voir un enfant sauvé alors qu'on se sait soi-même condamné. D'être au sommet de son art, mais impuissant devant sa propre maladie. De reconnaître, jour après jour, année après année les symptômes de l'infâme déchéance qui suit les différentes phases de la maladie et de les vivre en silence. Seule. Syndrome d'Isolement Déchu Atteint. Héroïne ou égoïste? À nous de décider, mais je ne peux pas croire un moment qu'elle ait pris de risques avec la vie de nos enfants.

    J'ai eu trop mal pour dire merci de façon adéquate alors qu'elle vivait. Je ne savais pas qu'elle allait mourir si jeune : elle était si vibrante quand je l'ai connue. Elle me semblait immortelle. Je me reprends donc posthume en rendant hommage à une grande dame, noble, exigeante et généreuse.

    Merci mille fois. »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
4 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009