Le gel du prix des médicaments en péril
Les coûts du régime d'assurance public pourraient augmenter de 100 millions
Les compagnies pharmaceutiques ont submergé le Conseil du médicament de demandes de hausse des prix de leurs produits en dépit de la politique de gel des prix en vigueur depuis dix ans au Québec. Ce gel ne peut plus durer, allèguent les fabricants.
Devant la menace qui pèse sur la politique gouvernementale de gel des prix, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a décidé de surseoir à la publication de la nouvelle liste de médicaments prévue le 1er février, une mesure que lui avait recommandée le Conseil du médicament. Le 19 décembre dernier, le Conseil avisait les fabricants pharmaceutiques, par voie de communiqué, de la décision du ministre qui «a été saisi de cette situation particulière et de son impact sur les coûts du Régime général d'assurance-médicaments». Le ministre a réitéré sa volonté de maintenir la politique de gel et de rejeter toute augmentation des prix des produits inscrits sur la liste de médicaments couverts par le régime d'assurance public, sauf quelques rares exceptions qui doivent être justifiées de façon précise.
La multinationale Pfizer a réclamé au gouvernement québécois une hausse de 4 % du prix de ses médicaments, la même augmentation qu'elle a décrétée dans huit autres provinces, a indiqué hier le porte-parole de Pfizer à Montréal, Don Sancton. L'enjeu financier est important: une hausse générale de
4 % de tous les médicaments de la liste représenterait un débours supplémentaire de 100 millions pour le régime public d'assurance-médicaments. C'est en sus de l'augmentation de l'ordre de 10 à 12 % par année — entre 200 et 250 millions — que subit le régime en raison du vieillissement de la population et de l'introduction de nouveaux médicaments toujours plus chers.
Même l'Ontario, qui est aussi à cheval sur la question du gel des prix que le Québec, a partiellement plié l'échine, a souligné M. Sancton. Comme au Québec, le gouvernement ontarien n'a pas accepté la hausse: il ne la paie pas pour les médicaments prescrits dans les hôpitaux. Mais l'assurance-médicaments ontarienne, destinée aux aînés, assume les coûts réels supportés par les pharmaciens et, par là, la hausse décrétée par Pfizer, a expliqué M. Sancton.
Au Québec, le régime d'assurance-médicaments fonctionne différemment: les prix de vente des médicaments inscrits sur la liste sont garantis par le fabricant. Si un fabricant décrétait une hausse des prix de ses médicaments, le Conseil du médicament n'aurait d'autre choix que de retirer ses produits de la liste. Avec les conséquences néfastes que ce retrait représente pour la population qui a besoin de ces médicaments.
Des menaces de hausses unilatérales de la part des fabricants sont parvenues aux oreilles du ministre. Les compagnies pourraient dire: le médicament, je ne le vendrai plus au Québec. Est-ce que ce sont des menaces, des options qui pourraient être prises par les fabricants? «On n'a pas de certitudes là-dessus et il ne faut surtout pas que ça arrive», a dit l'attachée de presse du ministre, Cathy Rouleau.
Chose certaine, le gel des prix des médicaments est en péril au Québec et dans le reste du Canada. «Le Québec et l'Ontario sont les deux seules "juridictions" au monde qui ont eu un gel des prix ininterrompu depuis dix ans», a fait remarquer Jean-Luc Blais, porte-parole de Merck Frosst, un des rares fabricants pharmaceutiques d'envergure qui n'a pas réclamé une hausse de prix pour le 1er février. Déjà, les compagnies pharmaceutiques américaines font pression sur Ottawa pour empêcher la vente de médicaments aux États-Unis en provenance du Canada par Internet. Elles remettent en question les prix pratiqués au pays, qui sont beaucoup plus bas qu'aux États-Unis. Lors de son séjour à New York en mai 2003, le premier ministre Jean Charest a d'ailleurs eu un entretien avec le président de Pfizer.
Au Québec, Cathy Rouleau parle d'«un branle-bas de combat» de la part des compagnies pharmaceutiques. «Pour l'instant, on maintient notre politique. Mais ce n'est pas pour rien qu'on a créé un comité sur la fixation des prix, parce qu'on est conscient jusqu'à quel point on peut tenir notre politique [de gel des prix]. Ce sont des questions qu'on doit se poser», a dit Mme Rouleau. Créé l'an dernier par Philippe Couillard, ce comité tripartite — ministère, Régie d'assurance-maladie du Québec (RAMQ) et Conseil du médicament — doit remettre son rapport au ministre cet automne. Entre-temps, le Conseil du médicament poursuivra ses discussions avec les fabricants.
Chez Pfizer, il n'est pas question pour l'heure de hausser les prix unilatéralement au Québec ou de cesser de vendre certains produits. La société entend continuer de discuter avec le gouvernement du Québec dans l'espoir d'arriver à une entente en juin prochain, au moment de la mise à jour de la liste.
En principe, en reportant de février à juin la mise à jour de la liste, le Conseil du médicament retarde d'autant la mise en marché des nouveaux médicaments. La dernière mise à jour remonte à octobre 2003. Le Conseil avait l'habitude de faire quatre mises à jour par année; il en a réduit le nombre à trois en 2002. Maintenant, il n'y en a que deux. «La loi ne nous oblige pas à avoir une nouvelle liste de médicaments trois fois par année», a signalé Mme Rouleau.
Pour l'industrie, le report de la mise à jour de la liste est un moyen classique d'économiser sur le prix des nouveaux médicaments, souvent très chers. «Nous sommes toujours déçus quand un gouvernement d'une province décide de retarder l'accès aux nouveaux médicaments», a déploré M. Sancton. Chez Merck Frosst, on s'explique mal pourquoi le gouvernement n'a pas publié de nouvelle liste même s'il rejetait les augmentations. C'est ce qu'il avait fait en 2000 quand certains fabricants de médicaments génériques avaient réclamé une indexation des prix de leurs produits. «Cette décision restreint l'accès aux médicaments pour tous les patients et limite de façon importante [la possibilité pour] les médecins [de] prescrire la meilleure thérapie pour leurs patients», estime-t-on chez GlaxoSmithKline.
Au cabinet de M. Couillard, on assure que le Conseil du médicament ne bloquera pas indûment l'arrivée des nouveaux médicaments. Pour ajouter les nouveaux produits, il procédera par amendements à la liste. L'industrie est sceptique. «L'expérience nous démontre que les amendements à la liste sont excessivement rares et que ça va être dans des cas extrêmes», a fait valoir Jean-Luc Blais. Mentionnons que la direction du Conseil du médicament, sous la pression du cabinet du ministre Couillard, a refusé d'accorder une entrevue au Devoir pour les fins de cet article.
Devant la menace qui pèse sur la politique gouvernementale de gel des prix, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a décidé de surseoir à la publication de la nouvelle liste de médicaments prévue le 1er février, une mesure que lui avait recommandée le Conseil du médicament. Le 19 décembre dernier, le Conseil avisait les fabricants pharmaceutiques, par voie de communiqué, de la décision du ministre qui «a été saisi de cette situation particulière et de son impact sur les coûts du Régime général d'assurance-médicaments». Le ministre a réitéré sa volonté de maintenir la politique de gel et de rejeter toute augmentation des prix des produits inscrits sur la liste de médicaments couverts par le régime d'assurance public, sauf quelques rares exceptions qui doivent être justifiées de façon précise.
La multinationale Pfizer a réclamé au gouvernement québécois une hausse de 4 % du prix de ses médicaments, la même augmentation qu'elle a décrétée dans huit autres provinces, a indiqué hier le porte-parole de Pfizer à Montréal, Don Sancton. L'enjeu financier est important: une hausse générale de
4 % de tous les médicaments de la liste représenterait un débours supplémentaire de 100 millions pour le régime public d'assurance-médicaments. C'est en sus de l'augmentation de l'ordre de 10 à 12 % par année — entre 200 et 250 millions — que subit le régime en raison du vieillissement de la population et de l'introduction de nouveaux médicaments toujours plus chers.
Même l'Ontario, qui est aussi à cheval sur la question du gel des prix que le Québec, a partiellement plié l'échine, a souligné M. Sancton. Comme au Québec, le gouvernement ontarien n'a pas accepté la hausse: il ne la paie pas pour les médicaments prescrits dans les hôpitaux. Mais l'assurance-médicaments ontarienne, destinée aux aînés, assume les coûts réels supportés par les pharmaciens et, par là, la hausse décrétée par Pfizer, a expliqué M. Sancton.
Au Québec, le régime d'assurance-médicaments fonctionne différemment: les prix de vente des médicaments inscrits sur la liste sont garantis par le fabricant. Si un fabricant décrétait une hausse des prix de ses médicaments, le Conseil du médicament n'aurait d'autre choix que de retirer ses produits de la liste. Avec les conséquences néfastes que ce retrait représente pour la population qui a besoin de ces médicaments.
Des menaces de hausses unilatérales de la part des fabricants sont parvenues aux oreilles du ministre. Les compagnies pourraient dire: le médicament, je ne le vendrai plus au Québec. Est-ce que ce sont des menaces, des options qui pourraient être prises par les fabricants? «On n'a pas de certitudes là-dessus et il ne faut surtout pas que ça arrive», a dit l'attachée de presse du ministre, Cathy Rouleau.
Chose certaine, le gel des prix des médicaments est en péril au Québec et dans le reste du Canada. «Le Québec et l'Ontario sont les deux seules "juridictions" au monde qui ont eu un gel des prix ininterrompu depuis dix ans», a fait remarquer Jean-Luc Blais, porte-parole de Merck Frosst, un des rares fabricants pharmaceutiques d'envergure qui n'a pas réclamé une hausse de prix pour le 1er février. Déjà, les compagnies pharmaceutiques américaines font pression sur Ottawa pour empêcher la vente de médicaments aux États-Unis en provenance du Canada par Internet. Elles remettent en question les prix pratiqués au pays, qui sont beaucoup plus bas qu'aux États-Unis. Lors de son séjour à New York en mai 2003, le premier ministre Jean Charest a d'ailleurs eu un entretien avec le président de Pfizer.
Au Québec, Cathy Rouleau parle d'«un branle-bas de combat» de la part des compagnies pharmaceutiques. «Pour l'instant, on maintient notre politique. Mais ce n'est pas pour rien qu'on a créé un comité sur la fixation des prix, parce qu'on est conscient jusqu'à quel point on peut tenir notre politique [de gel des prix]. Ce sont des questions qu'on doit se poser», a dit Mme Rouleau. Créé l'an dernier par Philippe Couillard, ce comité tripartite — ministère, Régie d'assurance-maladie du Québec (RAMQ) et Conseil du médicament — doit remettre son rapport au ministre cet automne. Entre-temps, le Conseil du médicament poursuivra ses discussions avec les fabricants.
Chez Pfizer, il n'est pas question pour l'heure de hausser les prix unilatéralement au Québec ou de cesser de vendre certains produits. La société entend continuer de discuter avec le gouvernement du Québec dans l'espoir d'arriver à une entente en juin prochain, au moment de la mise à jour de la liste.
En principe, en reportant de février à juin la mise à jour de la liste, le Conseil du médicament retarde d'autant la mise en marché des nouveaux médicaments. La dernière mise à jour remonte à octobre 2003. Le Conseil avait l'habitude de faire quatre mises à jour par année; il en a réduit le nombre à trois en 2002. Maintenant, il n'y en a que deux. «La loi ne nous oblige pas à avoir une nouvelle liste de médicaments trois fois par année», a signalé Mme Rouleau.
Pour l'industrie, le report de la mise à jour de la liste est un moyen classique d'économiser sur le prix des nouveaux médicaments, souvent très chers. «Nous sommes toujours déçus quand un gouvernement d'une province décide de retarder l'accès aux nouveaux médicaments», a déploré M. Sancton. Chez Merck Frosst, on s'explique mal pourquoi le gouvernement n'a pas publié de nouvelle liste même s'il rejetait les augmentations. C'est ce qu'il avait fait en 2000 quand certains fabricants de médicaments génériques avaient réclamé une indexation des prix de leurs produits. «Cette décision restreint l'accès aux médicaments pour tous les patients et limite de façon importante [la possibilité pour] les médecins [de] prescrire la meilleure thérapie pour leurs patients», estime-t-on chez GlaxoSmithKline.
Au cabinet de M. Couillard, on assure que le Conseil du médicament ne bloquera pas indûment l'arrivée des nouveaux médicaments. Pour ajouter les nouveaux produits, il procédera par amendements à la liste. L'industrie est sceptique. «L'expérience nous démontre que les amendements à la liste sont excessivement rares et que ça va être dans des cas extrêmes», a fait valoir Jean-Luc Blais. Mentionnons que la direction du Conseil du médicament, sous la pression du cabinet du ministre Couillard, a refusé d'accorder une entrevue au Devoir pour les fins de cet article.
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