Quand le progrès rend malade

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir
Allergies et intolérances de tout acabit sont devenues la maladie du siècle. Une personne sur trois en est affectée, et l’Organisation mondiale de la santé prévoit que la moitié de la population occidentale sera touchée en 2050. Autopsie d’un phénomène en explosion.


Nez qui coule, yeux qui picotent, éternuements : ce refrain saisonnier est devenu le lot de plus en plus de personnes. Mais l’asthme chronique, les détresses respiratoires et les réactions à un aliment, à un produit ou à un animal sont aussi en croissance. À qui la faute ? L’allergologue français Pierrick Hordé cible plusieurs coupables et met en cause rien de moins que le progrès.

 

« Il est certain que le changement du mode de vie est un facteur important depuis 50 ans. Toutes nos habitudes ont changé. Les Amish, qui vivent comme il y a 100 ans, ont très peu d’allergies. Ils vivent dans un milieu rural, sont exposés à peu de produits industriels. L’allergie, en fait, c’est la rançon du progrès », explique l’auteur du Livre noir des allergies (Archipel), paru en mars dernier en France.

 

L’allergologue énumère dans son bouquin les nombreuses causes potentielles de la montée fulgurante de l’agresseur invisible qu’est l’allergène. Au premier rang des accusés, dit-il, un mode de vie aseptisée dès le berceau, un quotidien passé dans des milieux clos et la prolifération dans l’environnement de milliers de produits chimiques.

 

De plus en plus de spécialistes favorisent comme lui la thèse « hygiéniste » pour expliquer les égarements du système immunitaire, à la base de l’épidémie d’allergie. Une étude publiée en 2012 dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology, démontrant que les enfants Amish souffrent dix fois moins d’allergie que les enfants occidentaux, a apporté de l’eau au moulin de ce postulat. Les microbes présents dès la naissance, que ce soit dans les fermes, le lait cru ou les débris végétaux, aideraient à construire le système immunitaire de ces enfants, dont le quotidien a peu à voir avec celui de la plupart des bambins élevés en ville.

 

En fait, ces études chiffrent à 8 % la proportion des enfants allergiques dans la communauté amish, comparativement à 25 % chez les enfants en général et à 40 % chez les enfants vivant en ville.

 

« Plusieurs études ont démontré que les enfants qui vivent dans les fermes développent moins d’allergies », affirme le Dr Hordé, qui parle d’un « effet ferme » protecteur. Même les enfants nés par césarienne, qui ne sont pas exposés dès l’accouchement à la flore vaginale de leur mère, présentent plus d’allergies que les autres.

 

Depuis l’arrivée des antibiotiques, des vaccins et de milieux de vie hautement aseptisés, le système immunitaire, déboussolé, n’a plus à combattre les microbes présents dans l’environnement. « Il se met à agresser sans raison des éléments inoffensifs, comme les aliments ou le pollen », ajoute ce médecin.

 

Le prix à payer pour la bataille gagnée contre les maladies infectieuses et les microbes serait donc cette nouvelle hyperactivité du système immunitaire qui, comme Don Quichote, prend des moulins à vent pour des géants.

 

Pollution… intérieure

 

On a longtemps pointé du doigt la pollution atmosphérique dans l’épidémie d’allergies, d’asthme et de troubles respiratoires. De fait, la pollution dans l’air respiré par les citadins aggrave la situation. Pour 100 grammes de pollen par mètre cube en suspension dans l’air à la campagne, la même quantité dans l’air pollué des villes se révèle deux fois plus nocive. Or le Dr Hordé affirme qu’on doit surtout s’inquiéter de la pollution de l’air intérieur. En ville s’ajoute aussi la « pollution verte », constituée d’un mélange de pollens, engeance des personnes allergiques. « C’est devenu [en France] notre principal cheval de bataille. Ce que les gens ne savent pas, c’est que l’air à l’intérieur des édifices et des maisons est bien pire qu’à l’extérieur. En fait, une étude en France a démontré que l’air des écoles, des maisons et des garderies était sept fois plus pollué que l’air extérieur », dit-il.

 

En effet, même l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recense aujourd’hui plus de décès liés à la « pollution domestique » concentrée dans les maisons et autres espaces clos, soit 4,3 millions de morts par année, qu’à la pollution atmosphérique (3,7 millions). L’OMS évalue à 300 millions le nombre des personnes souffrant d’asthme dans le monde, une pathologie provoquée par des allergies dans neuf cas sur dix chez les adultes et dans sept cas sur dix chez les enfants.

 

Si les pics de pollution exacerbent le problème, l’exposition continue à certains agents présents dans l’air des maisons fait partie du tableau. Au banc des accusés : une pléthore de produits néfastes dégagés par les bois agglomérés, les colles synthétiques, les peintures, les parquets et vernis, la laine minérale, en plus de tous les produits domestiques qui garnissent les placards de nos maisons, comme les détergents et les désinfectants.

 

Les formaldéhydes, contenus dans nombre de meubles, les benzènes, présents dans les matières plastiques, et les fameux composés organiques volatils (COV) sont décriés depuis plusieurs années. « La présence de COV nous fait respirer un air plus pollué à l’intérieur qu’à l’extérieur, même dans les voitures. Or, dans les pays industrialisés, les enfants passent de 70 à 90 % de leur temps dans des espaces clos », ajoute l’allergologue.

 

Cette soupe chimique est aggravée par le chauffage excessif, qui favorise en sus la prolifération des acariens et des moisissures, autres trouble-fêtes bien connus des personnes allergiques.

 

À l’extérieur, la pollution, notamment celle causée par la combustion du diesel, transforme les grains de pollen en cheval de Troie. « Les pollens libérés dans l’air ont la capacité de se fixer aux fines particules de diesel, notamment les jours de forte pollution, explique l’auteur. Ces particules fines transportent les grains les plus petits et favorisent leur pénétration dans les voix bronchiques les plus profondes », ajoute le Dr Hordé.

 

Une étude comparative menée en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est à l’époque où les résidants du bloc soviétique avaient peu de voitures diesel a démontré qu’ils étaient moins affectés par les allergies respiratoires que leurs compatriotes vivant à Munich.

 

Mal dans son assiette

 

Et les aliments ? De la même manière, les produits alimentaires consommés aujourd’hui contiennent plusieurs ingrédients auxquels les populations occidentales n’avaient pas été exposées jusqu’à aujourd’hui. Le Dr Hordé parle d’aliments cachés dans plusieurs produits alimentaires. « Qui sait qu’on retrouve des protéines de lait de vache dans le saumon ? »

 

L’allergie à l’arachide, qui ne touche que 1 % de la population, serait toutefois en croissance et la moitié des décès dus aux chocs anaphylactiques découlent de la consommation d’aliments contenant des cacahuètes. L’hérédité explique la prédisposition à réagir à un allergène, mais les habitudes, le climat et les milieux de vie sont à la source de l’épiphénomène observé actuellement, affirme Pierrick Hordé.
 

« On ne peut renverser la vapeur pour certaines choses, estime-t-il, mais si les pouvoirs publics se chargeaient et se préoccupaient vraiment des allergies, on pourrait améliorer la condition des personnes malades, notamment en rendant obligatoire l’étiquetage des allergènes dans toutes sortes de produits domestiques et alimentaires. »

Qu’est-ce qu’une réaction allergique ?

Lorsqu’il rencontre un allergène, le système immunitaire d’une personne allergique déclenche la même réaction qu’il mettrait en branle en présence d’un parasite.

« Les parasites étant beaucoup trop gros, par rapport aux virus et aux bactéries pathogènes, pour être phagocytés ou mangés par les macrophages et les neutrophiles, le système immunitaire doit solliciter d’autres types de globules blancs, tels que les éosinophiles, les basophiles et les mastocytes. »

« Ces globules blancs relâchent de grosses protéines digestives, appelées protéases, qui s’attaquent aux parasites, qui, en principe, sont en train de passer sous la peau »
, explique le Dr Philippe Bégin, allergologue et chercheur au CHUM et au CHU Sainte-Justine. Les mastocytes possèdent à leur surface des récepteurs auxquels se fixent des anticorps d’allergie, les IgE, qui reconnaîtront spécifiquement l’allergène. Quand ces mastocytes entrent en contact avec l’allergène par le biais des IgE, ils libèrent de l’histamine, qui augmente le débit sanguin et provoque ainsi des démangeaisons qui inciteront la personne à se gratter la peau pour déloger le parasite, à éternuer pour s’en débarrasser dans le nez ou à tousser et fermer les bronches et produire du mucus s’il est en train d’entrer dans une bronche.

Dans le cas d’une allergie respiratoire, quand les allergènes de chien, de chat et de pollen entrent en contact avec les mastocytes armés d’anticorps IgE au niveau du nez, des yeux et des bronches, la personne fera une rhinite au niveau du nez, une conjonctivite au niveau des yeux et une crise d’asthme au niveau des bronches. Dans le cas d’une allergie alimentaire, l’ingestion de la protéine allergène entraînera des picotements dans la bouche, des nausées, voire des vomissements.

« Mais, une fois que l’aliment sera digéré, il sera absorbé par le sang et, en passant dans la circulation, il sera distribué partout dans le corps. Ce sont tous les mastocytes du corps qui pourront alors réagir et la personne fera une anaphylaxie, une réaction systémique entraînant notamment une chute de la tension artérielle », fait remarquer le spécialiste, avant de préciser que l’anaphylaxie ne survient que dans les allergies alimentaires, médicamenteuses et aux guêpes. « On ne fera pas d’anaphylaxie aux chats, on fera une très grosse crise d’asthme parce que l’allergène demeure dans les voies respiratoires. Mais c’est aussi dangereux, car on peut faire une crise d’asthme mortelle », souligne le Dr Bégin. 
Pauline Gravel

Le livre noir des allergies

Pierrick Hordé, Guy Hugnet et Isabelle Bossé, Archipel, 2015

1 commentaire
  • Jean-Luc Malo - Abonné 13 juin 2015 09 h 12

    ...et les animaux domestiques?

    Ce qu'il ne faut pas oublier aussi, avant d'accuser tous les produits chimiques présents dans notre environnement et la qualité de l'air intérieur, c'est la présence, l'omniprésence même, des animaux domestiques dans les villes. Le tiers des foyers au Canada accueille au moins un animal, d'où l'augmentation de la concentration des allergènes dérivés de protéines animales et les risques d'allergies.
    On ne réalise pas l'impact urbain de la présence d'animaux en termes de pollution, de risques d'infection et d'allergies.
    À la ferme, les animaux vivent dehors ou dans la grange et les bâtiments, pas dans la maison.

    Jean-Luc Malo
    abonné