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    Le marché des malades

    Francine Pelletier
    29 avril 2015 |Francine Pelletier | Santé | Chroniques

    C’est en les voyant sortir un par un en civière, un cortège infini de malades, 250 patients en tout, quittant le vieux Royal Victoria pour l’imposant CUSM, que je me suis posé la question : A-t-on vraiment besoin de mégahôpitaux ? Quels sont les arguments, encore, justifiant l’abandon de six établissements de santé à Montréal ? Exigeant des coûts de déménagement faramineux (10 millions seulement pour le Royal Vic) et ouvrant la porte à la privatisation des soins de santé ? Les PPP (partenariats public-privé) sont après tout la clé de voûte de ces mégaprojets.

     

    Les mégahôpitaux (comme les mégadonnées, mégaspectacles, méga-aubaines…) sont à l’honneur pour des raisons, dit-on, d’économie et d’accessibilité. En concentrant chercheurs et praticiens dans un même lieu, le CHUM et son pendant anglophone, le CUSM, promettent « une gamme de services spécialisés à la fine pointe de la technologie ». Il n’y a rien qu’un patient pourrait nécessiter que le mégahôpital ne saurait lui offrir. Toutes les spécialités médicales, toutes les machines imaginables, et jusqu’aux concerts de musique et expositions d’art, selon les voeux d’un ex-directeur du CHUM, seront sur place. C’est l’idée du centre d’achat de super luxe, en fait, transposée parmi les cathéters et les transfusions de sang, dans le secteur névralgique de la santé.

     

    Il n’y a pas de meilleur symbole de l’actuelle réforme de la santé que ces châteaux forts rutilants, offrant une concentration maximale d’effectifs. Mais est-ce vraiment ce dont on a besoin ? Rappelons que la réputation du CUSM et du CHUM a été ternie avant même qu’ils soient en activité, une indication des problèmes intrinsèques à ce type de mégalomanie. L’ex-directeur du CUSM, Arthur Porter, aujourd’hui accusé de fraude, n’aurait en fait jamais dû être engagé. De la Sierra Leone en passant par Detroit, les Bahamas et Ottawa, Porter était mêlé à plusieurs controverses au moment de l’embauche. Mais dans l’esprit de la « gouvernance entrepreneuriale », le fer de lance du néolibéralisme au pouvoir, on n’y a vu que du feu : l’expérience internationale du Dr Porter en gestion hospitalière. On a beau répéter que « le bien-être des patients » est ici la considération première, c’est par souci du « principe universel de la concurrence », par envie de se mettre sur la carte des superhôpitaux de la planète, qu’on est prêts à tout chambarder.

     

    Selon l’Institut de recherches et d’informations socio-économiques (IRIS), la notion d’entrepreneurship était absente des documents du ministère de la Santé ainsi que de la Régie de l’assurance-maladie au début des années 2000. Mais dix ans plus tard, le rapport annuel du ministère y fait référence 17 fois et la RAMQ 51fois. « Tout indique que la nouvelle manière de réfléchir l’action gouvernementale a largement emprunté à la logique managériale régnant dans les grands groupes multinationaux », conclut l’étude.

     

    Les réformes successives du système de santé au Québec sont un exemple de cette tendance toujours plus affichée à « privilégier des solutions basées sur le marché ». Mais c’est une chose de fournir de beaux organigrammes en couleur, de montrer comment les trois petites colonnes grises, représentant trois hôpitaux montréalais, vont devenir ce jeu de Lego colossal, c’en est une autre, comme le démontre bien l’actuelle crise au CHUM, de faire en sorte que la « synergie » existe pour vrai. Si le directeur Jacques Turgeon se montre assez difficile à suivre — il démissionne pour cause « d’ingérence », change d’avis, souhaite l’ingérence du ministre la semaine d’après —, c’est que la gestion de missions cliniques et académiques, sans parler des gros ego en jeu, s’avère un panier de crabes invraisemblable.

     

    Un rapport ministériel commandé en mars dernier le dit d’ailleurs en toutes lettres : « absence de vision commune du nouveau CHUM », « reconnaissance du leadership de l’UdeM mitigée », « gouverne du département de chirurgie dysfonctionnelle… ». Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a beau nous dire qu’il s’agit d’un rite de passage, que tout va rentrer dans l’ordre, il va falloir le voir pour le croire. Après la corruption, la chicane et la confusion, il y a également les coûts exorbitants des mégahôpitaux. L’équivalent de « payer une maison avec une carte de crédit plutôt qu’avec une hypothèque », les paiements mensuels à long terme des PPP doublent, selon une autre étude de l’IRIS, les coûts d’une telle opération. D’autres études démontrent que de « tels regroupements hospitaliers accroissent en général les coûts administratifs et n’apportent que peu ou pas de bénéfices cliniques ».

     

    Et si, comme par magie, tous ces problèmes se résorbaient, rien ne saurait effacer l’essence même de l’entreprise : la marchandisation croissante de la santé.













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