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    En périphérie de l’économie

    Ici bat le coeur de Léo. Ceux d’Alice, de Nathan, d’Olivier, de William, de Samuel, de Romane, de Florence et de Philippe aussi.

     

    Le rythme est rapide. Une chamade. Même lorsqu’ils sont couchés, placides, on perçoit avec la main posée sur leur poitrine ce petit martèlement sourd qui déboule dans la paume.

     

    Ce sont de tout petits humains. Nés en 2011 ou après, tout au plus. Depuis que le gouvernement Charest a permis aux Québécois l’accès gratuit à la fécondation in vitro, dont ils sont issus.

     

    Avec leurs petits ventricules, donc, palpitent aussi ceux de leurs parents, comblés. Mais jamais aussi fort que le coeur de ceux et celles qui seront vraisemblablement privés de ce programme que le gouvernement s’apprête à considérablement appauvrir.

     

    Celui-là veut sortir de leur poitrine et hurler.

     

    Je n’étais pas de ceux qui ont applaudi lorsqu’on a instauré ce programme. D’abord parce que je n’ai jamais cru qu’avoir un enfant est un droit, que le désir d’enfant, bien que légitime, devait être pris en charge par les finances publiques.

     

    Cela dit, c’est peut-être con, mais, comme j’ai eu une fille, je me sentais exclu d’office de cette discussion. J’ai écrit sur la question, mais j’avais le sentiment d’être un imposteur. Comme si d’avoir obtenu si facilement cette petite vie que d’autres se meurent d’avoir faisait de moi un privilégié. Un riche qui voudrait couper dans l’aide aux pauvres.

     

    Mais bon, c’est un débat qu’on n’a jamais fait, de toute manière.

     

    Devant un lobby puissant, mais surtout très visible (bonjour Mme Snyder), Jean Charest s’est effacé, s’abandonnant aux prédictions des ineptes comptables de son entourage, ignorant la portée d’une telle politique touchant près du quart des Québécois qui vivent désormais avec des problèmes de fertilité.

     

    Cinq ans plus tard, le budget de la procréation assistée a explosé.

     

    Mais maintenant qu’on a ouvert la porte, peut-on aussi cavalièrement la refermer ?

     

    Pour le moment, le projet de loi 20 ne se contente pas de la claquer. Il y va de quelques gifles en prime, et d’un paternalisme écoeurant.

     

    Rien de très surprenant, venant d’un ministre de la Santé qui est peut-être médecin, mais surtout radiologiste : il a beau avoir sondé l’intérieur des gens, à force de garder ses distances, de les considérer comme des images extraites de machines, il faut croire qu’il ne voit plus chez eux qu’un enchevêtrement d’organes, des diagnostics, des cas.

     

    Mais si, comme M. Barrette, je n’étais pas pour ce programme avant qu’on l’instaure, je vois difficilement comment on peut le sabrer ainsi. Ah oui, je sais bien, nous saignons de l’argent. Je comprends. Mais ajoutons à la logique comptable celle de la médecine : si l’infertilité n’est pas une maladie, ne l’est-elle pas devenue à partir du moment où l’on a décidé de la soigner à même le budget de l’assurance qui y est dévolue ?

     

    Et peut-on, du coup, si facilement remettre le dentifrice dans le tube ?

     

    Je sais pas. Peut-être que oui.

     

    Mais à force de côtoyer des gens de mon âge qui souffrent de ne pas pouvoir avoir d’enfant, je comprends de moins en moins qu’on puisse rester froid devant leur trouble, et réduire l’expression d’un désir aussi puissant à une tentative d’en faire un simple enjeu de droit, ou pire, à un enfantillage.

     

    Et puis, dans ce débat qu’on n’a pas fait, en amont, s’est-on jamais interrogé sur la pression sociale de laquelle résulte en partie ce problème d’infertilité : cette implacable nécessité de la réussite d’études, de la carrière, de tout ce qui doit précéder l’enfant afin qu’il naisse dans des conditions idéales, telles que vues dans le catalogue IKEA ? S’est-on jamais demandé jusqu’à quel point, collectivement, nous sommes responsables d’une culture qui favorise cette difficulté de procréer ?

     

    C’est vrai, c’est du fric, 250 millions sur cinq ans. Mais c’est aussi du monde.

     

    Une goutte d’eau dans l’océan du budget de ce qu’il en coûte pour réparer les vivants.

     

    Des vies dont on connaît le prix. Dont on sait qu’obèses, elles écrasent le système de santé. Que trop salées, elles l’hypertensionnent. Que sédentaires, elles engorgent ses artères. Bref, que nous sommes responsables, en bonne partie, de son embonpoint budgétaire.

     

    Oui, nous comprenons les finances, le fric, l’avenir, le crédit. Nous vivons au-dessus de nos moyens ? D’accord… C’est entendu. Nous savons que désormais le coeur logera en périphérie de l’économie, nous savons précisément ce que coûte une vie.

     

    Ce serait quand même bien, aussi, des fois, de se souvenir de sa valeur.













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