Quand la clinique se passe de médecin

Suivi d'otite lors d'une consultation à domicile dans Saint-Sauveur
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Suivi d'otite lors d'une consultation à domicile dans Saint-Sauveur
Depuis octobre, un petit groupe d’infirmières fait rouler une clinique sans médecin dans la basse-ville de Québec, la coopérative SABSA. Alors que certains songent à reproduire ce modèle ailleurs, Le Devoir s’est incrusté quelques jours dans le quotidien de cette clinique unique.
 

Dans la petite salle d’examen, Jennifer Drouin tend son bras plein de bleus pour une prise de sang. « J’aime ça venir ici parce que je peux venir n’importe quand », dit cette ex-toxicomane. « Je suis pas bonne avec les rendez-vous. »

Dans le système de santé, elle s’est souvent sentie « jugée », mais pas chez SABSA. En plus, l’infirmière praticienne Isabelle Têtu, sait « comment la piquer », explique la travailleuse de rue qui l’accompagne. « Isabelle va écouter les femmes pour savoir où les piquer. Les filles, elles connaissent leurs veines. » Ailleurs, les infirmières vont souvent s’y reprendre à plusieurs fois, insiste Jennifer. « Ça fait mal et puis ça peut nous donner des “ cravings  [l’envie de consommer]. »

La coopérative SABSA est située en plein coeur de la basse-ville de Québec. En haut de la pharmacie, à l’angle du boulevard Charest et de la rue Langelier. Son équipe est constituée d’une infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne (Isabelle Têtu, IPSPL), de deux infirmières bénévoles, d’une intervenante psychosociale, d’une coordonnatrice et d’une réceptionniste. Les gens peuvent s’y présenter sans rendez-vous cinq jours sur sept.

Qui dessert-elle ? Les gens du quartier. Ceux qui n’ont pas de médecins de famille, ceux qui tombent entre les mailles du filet social… Une portion non négligeable de patients n’ont même pas de carte soleil. D’où l’acronyme SABSA qui veut dire « service à bas seuil d’accessibilité ».

Beaucoup de patients sont recommandés par des organismes communautaires. Comme Patrick, un ex-détenu venu voir Isabelle peu après sa sortie de prison. Il sait qu’il a un problème de santé mentale, mais lequel ? L’échange durera une bonne trentaine de minutes. Patrick explique qu’il a toujours été « impulsif », qu’il a déjà eu l’habitude de « prendre une ligne de coke pour se calmer ». Il s’est sevré lui-même en prison mais ne veut plus revivre ça.

« Je commence l’école bientôt, j’ai un projet qui est fiable, faisable. Mais amanché comme je suis là, j’ai l’impression que je vais avoir de la difficulté. […] Je suis vraiment écoeuré d’être dans’marde à cause de ça. »

Derrière son bureau, Isabelle prend des notes et essaie de reconstituer le casse-tête. Elle lui propose un plan pour qu’il soit « correct » à temps pour le début de ses cours.

Dans notre système de santé, seuls les médecins ont le droit de faire un diagnostic. Or depuis quelques années, on permet aux IPSPL comme Isabelle de poser des actes médicaux pour des problèmes de santé courants comme les infections, les traumatismes mineurs et les problèmes de santé mentale.

Pour les cas plus complexes, Isabelle transmet ses notes et son diagnostic à un médecin partenaire afin qu’il les valide. À partir de là, il peut lui donner le feu vert pour qu’elle prescrive un médicament ou encore demander à voir le patient lui-même. « Les médecins avec qui je travaille font ça de façon complètement bénévole, ils ont voulu s’impliquer », explique-t-elle.

Faire beaucoup avec peu

Les origines de SABSA remontent à trois ans, quand la coopérative a ouvert ses portes pour traiter les nombreux cas d’hépatite C dans le secteur. Petit à petit, on s’est passé le mot. Des patients sont venus à la coop pour des suivis de grossesse, des infections, des problèmes de santé chronique…

À la même époque, la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) songeait à créer une première clinique infirmière axée sur les soins de première ligne. Mise en contact avec l’équipe d’Isabelle Têtu, la FIQ a décidé d’en faire son projet pilote et investi 150 000 $ dans l’aventure. Assez pour garder SABSA ouverte d’ici à l’été 2016.

On comprend que l’équipe fait beaucoup avec peu. Dans la petite salle commune, le personnel est à l’étroit mais personne ne s’en plaint. Les prélèvements sont faits dans un petit coin, à côté de la machine à café. « C’est sûr qu’ici, on n’a pas les ressources du CLSC », explique Maureen Guthrie, l’infirmière avec qui Isabelle Têtu a fondé la coopérative au départ. Les deux femmes travaillaient auparavant dans le même CLSC.

Après sa retraite, Mme Guthrie ne serait pas retournée dans le réseau pour tout l’or du monde mais à la coopérative, c’est différent, dit-elle. « Tu sais, c’est lourd le système de santé, mais nous autres, on fonctionne très bien avec les moyens du bord. Ça va très bien. On en voit du monde puis ça roule. »

Depuis octobre, SABSA a fait 582 consultations pour 337 patients. Ça roule, mais il n’y a pas d’émeute non plus. Rarement voit-on plus de deux personnes assises dans la salle d’attente. Bref, il y a encore de la place.

Un médecin, mais pas d’accès

L’une des surprises, depuis le début du projet, est le nombre de patients qui se présentent à la clinique malgré le fait qu’ils ont déjà un médecin de famille. C’est presque la moitié de la clientèle. « Ils ont un médecin, mais n’y ont pas accès », explique Isabelle Têtu. « Soit il est congé de maladie ou c’est un congé de maternité. » Une des patientes rencontrées sur place nous a dit que son médecin était « trop loin » à Beauport alors qu’elle réside à côté de la clinique, dans Saint-Roch.

À l’occasion, Isabelle Têtu se rend même chez les patients du quartier. « Cette semaine, j’ai fait trois visites mais je peux aussi passer deux semaines sans en faire », dit-elle. Le métier semble taillé sur mesure pour cette jeune femme qui, dans le passé, a aussi fait du travail de rue. « On a la mentalité de croire que les gens vont venir nous voir, mais souvent les plus vulnérables n’ont pas le goût de le faire. »

Le Devoir l’a accompagnée un soir pour quelques visites à domicile. Un patient rencontré dans Saint-Roch n’en revenait pas d’avoir accès à un tel service. « Ça m’a surpris quand vous avez appelé. » Et Isabelle de répondre : « Je ne suis pas vissée à ma chaise vous savez ! » La jeune femme sait mettre les gens à l’aise. Lors de ces visites, elle trimballe tout son matériel dans une valise rétro décorée de toutes sortes d’autocollants. « J’en ai un de Michael Jackson quand il était encore noir », lance-t-elle en rigolant aux gens qu’elle visite.

Ces petites excursions urbaines se révèlent en outre instructives parce qu’elles lui permettent d’en savoir plus sur la personne, son environnement et les causes possibles de ses problèmes de santé. Chose certaine, le service est apprécié.

«C’est plus familial»

Mère de trois enfants, Mélanie Bourgeois réside dans un petit appartement du quartier Saint-Sauveur. Elle a un médecin de famille mais cette dernière est débordée. Impossible d’avoir un rendez-vous avant un mois, parfois trois. « Aller au sans rendez-vous avec trois enfants avec cinq heures d’attente, c’est pas évident. »

Isabelle Têtu examine les oreilles de sa plus jeune qu’elle a déjà traitée pour une otite. « L’oreille est encore un petit peu rouge mais il n’y a pas de liquide. » Elle s’enquiert de la mère, qui a l’air fatiguée. « Vous savez, avec les enfants et le bénévolat, on ne se repose pas… »

L’an dernier, l’organisme communautaire où Mme Bourgeois donne du temps avait justement établi que la principale lacune dans le quartier Saint-Sauveur était l’offre de soins de santé pour les jeunes familles. Elle dit apprécier SABSA parce qu’on ne s’y sent pas « comme dans une clinique ». « C’est plus familial. »

Le personnel de la coopérative tient exactement le même discours. « Ça nous permet d’avoir un contact plus humain avec les personnes par rapport à ce qui est offert dans les institutions », résume la coordonnatrice Emmanuelle Lapointe. C’est aussi pour cela que Maureen Guthrie a réinventé sa retraite. « Ça devient fatigant de faire des choses qui ne donnent pas de résultats. Ici, on n’a pas tant de moyens que ça, mais on réussit à faire quelque chose. »

30 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 17 janvier 2015 03 h 15

    Un véritable mission

    Il faut vraiment vouloir aider les plus faibles pour devenir infirmière praticienne en soins primaires dans un quartier très pauvre. D'abord, il faut prolonger des études universitaires, autrement dit beaucoup investir dans sa formation. Ensuite, il faut être très débrouillarde, très autonome: pas question de toujours de rapporter au médecin pour valider ses décisions. Enfin, il faut savoir que la clientèle de cette clinique est probablement trés lourde. Souhaitons la multiplication de ce type de cliniques. Il existe ailleurs, par exemple en Ontario.

  • Jacques Beaudry - Inscrit 17 janvier 2015 07 h 25

    une bonne leçon...

    .... pour les administrateurs en santémais ils ne retiennent rien de ce qui fonctionne car ils sont pris dans la glu qu'ils secrètent eux-mêmes.

  • Madeleine Provencher - Inscrite 17 janvier 2015 07 h 33

    Respect et professionalisme

    J'y suis allée à cette clinique! J'avais une bronchite l'avant-veille de Noël et c'était compliqué d'aller voir mon médecin à Lévis. On m'a accepté même si j'étais de Limoilou. C'est vrai que ce fut agréable d'aller là. Endroit rassurant par son côté ordinaire, pas d'attente et Isabelle Tétu est une personne hyper professionnelle tout en étant humaine, facile d'accès. La réceptionniste parle en te regardant, comme si t'était une connaissance à elle. On se sent respecté, pas un numéro. Et c'est une coopérative, dont je suis devenue instantanément membre. Côté appartenance, c'est gagnant. J'espère pouvoir m'y impliquer pour contribuer à cette future grande oeuvre.

    Enfin! J'espère que le modèle fera école et qu'il y en aura beaucoup de ces cliniques pour traiter tout le monde humainement. Notre système de santé pourrait bien être sauvé par les infirmières, après tout. Ne lâchez pas votre projet! Bravo!

  • Sylvain Auclair - Abonné 17 janvier 2015 09 h 57

    Une question

    D'où vient l'argent?

    • Marie-Josée Henry - Abonnée 18 janvier 2015 21 h 31

      Projet pilote financé par la FIQ pour 18 mois, donc l'argent vient en majeure partie des contributions syndicales des infirmières. Selon l'évaluation qui en sera faite, il faut espérer un financement du réseau par la suite pour en assurer la pérennité.

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 17 janvier 2015 09 h 57

    Vive l'autonomie infirmière

    Si seulement nous pouvions tenir ici un modèle pour l'évolution du réseau de la santé. En totale opposition avec la concentration dans des giga-hopitaux de centaines de spécialistes et d'une chaîne de montage.