Quand l’austérité bouleverse les projets de famille

Christelle et Alain, parents d’une petite fille née du programme de procréation assistée
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Christelle et Alain, parents d’une petite fille née du programme de procréation assistée

Alors que plusieurs se précipitent dans les cliniques de procréation assistée pour profiter de la gratuité dont les semaines sont comptées, des couples infertiles sont confrontés à des choix déchirants.

 

« L’austérité nous frappe en plein coeur de notre projet de vie », lance Christelle. Parents d’une petite fille née du programme québécois lancé en 2010, elle et son conjoint, Alain, ont pu congeler trois embryons de plus après un cycle de fécondation in vitro (FIV) et souhaitaient au moins un deuxième enfant. « Le gouvernement a déjà payé la facture pour le bout le plus cher, et là, il faudrait que j’abandonne les embryons à la science, car je n’ai pas d’argent ! », se révolte la femme, qui a subi six fausses couches avant de passer à la procréation assistée.

 

En juin dernier, alors que l’incertitude planait sur le programme, Le Devoir tendait le micro à Christelle, Dominique et Corinne, qui tentaient alors leur chance avec la procréation assistée. Quelques mois plus tard, un bébé est en route pour la conjointe de Dominique, mais pour les deux autres couples, l’anxiété est à son comble, et ils ne sont pas seuls.

 

Depuis que le ministre Gaétan Barrette a décrété la suppression prochaine de la couverture publique, les cliniques offrant des services de procréation assistée croulent sous la demande.

 

Cliniques débordées

 

Au CHUM, par exemple, on reçoit une cinquantaine de demandes de consultation de plus par semaine, indique la responsable des communications, Sylvie Robitaille.

 

« Le téléphone sonne beaucoup, rapporte le Dr Pierre Miron, propriétaire de la clinique Fertilys, à Laval. On entrevoit des mois de janvier et février extrêmement occupés. »

 

Vendredi, le Dr François Bissonnette sortait d’une journée intense à la clinique du CHUM quand il a parlé au Devoir. « On a vraiment beaucoup de pression, on a mal à la tête à se demander comment répondre à la demande », indique-t-il. Une hausse d’achalandage semblable est observée chez OVO, clinique privée dont il est actionnaire. The Gazette rapportait la semaine dernière que la clinique du CUSM était dans la même situation.

 

Et encore, le Dr François Bissonnette s’étonne du fait qu’environ la moitié des couples qui se sont retrouvés dans son bureau dans les derniers jours n’étaient même pas au courant des modifications. « Si tout le monde était au courant, le volume serait épouvantable », croit-il. Il accuse le ministre de la Santé d’avoir « noyé le poisson » en intégrant la fin du programme à un projet de loi portant aussi sur la rémunération et la productivité des médecins. « Les gens tombent des nues, ils ne comprennent pas encore que le projet de loi, c’est en fait la fin des haricots. Les crédits d’impôt sont d’un ridicule consommé ! »

 

Le crédit d’impôt ne sera accessible qu’aux couples sans enfants, pour un seul cycle de FIV, deux dans le cas des femmes de plus de 37 ans. Il couvrira de 80 à 20 % des coûts, selon que le revenu familial oscille entre moins de 50 000 et plus de 120 000 $ par an.

 

Une FIV coûte environ 5500 $, sans compter les tests diagnostiques et les médicaments, qui peuvent faire doubler la facture.

 

« Antinatalistes »

 

Dans les cliniques bondées, l’anxiété des patients est à son comble. « Les patients sont sonnés », dit le Dr Miron. « Alors que moi, je peux à la limite faire autre chose comme gynécologue, eux, ils subissent l’attaque. L’attaque d’hommes au pouvoir qui ignorent les jeunes qui veulent fonder une famille ! » Avec les coupes en éducation ou la hausse des tarifs en centres de la petite enfance (CPE), le Dr Miron taxe carrément les libéraux d’être « antinatalistes ».

 

Chez Christelle et Alain, le débat fait rage. Christelle doit-elle mettre en péril l’obtention de son doctorat pour tomber enceinte de nouveau avant la fin du programme ? Leur situation financière l’inquiète aussi. « Nous n’aurons pas droit au crédit d’impôt ensuite. J’ai des dettes d’études colossales. Mon conjoint a un emploi sans sécurité », énumère-t-elle. Sans compter que le couple est atteint par la hausse des tarifs en CPE pour leur premier enfant. « Carrière ou famille, la question est déchirante », se désole-t-elle.

 

Corinne, de son côté, en est à sa quatrième tentative d’insémination cet automne. Elle doit faire un test de grossesse dans les jours qui viennent. S’il est négatif, ce qu’elle craint fort après trois déceptions, la prochaine étape, c’est la FIV.

 

« Si ça fonctionne, nous serons peut-être parmi les derniers à bénéficier du programme, dit-elle. Je me sens protégée, mais en même temps, j’ai été choquée d’apprendre la fin du programme. »

 

Dominique et sa conjointe, qui est enceinte à la suite d’une insémination, estiment l’avoir échappé belle. « Non seulement nous n’aurons pas besoin de la FIV, mais le Québec n’est pas tombé dans le débat de la fermeture pour les couples gais. Ça aurait été toute une patate chaude politique ! », constate Dominique. Comme plusieurs, elle a craint pendant un temps que le gouvernement exclue seulement les couples de même sexe. Dominique déplore que, plutôt que d’instaurer des balises, Québec ait choisi de simplement mettre fin à un programme « reconnu dans le monde », surtout pour avoir fait significativement diminuer les taux de grossesses multiples issues de la FIV.

 

La gratuité est maintenue tant que le projet de loi 20 n’est pas adopté, ce qui pourrait vraisemblablement survenir à l’hiver. La session parlementaire reprendra le 10 février. Ensuite, les patients déjà engagés dans le processus auront droit à une période de grâce de six mois pour espérer un petit « +» sur un test de grossesse. Seuls les services d’insémination demeurent ensuite couverts, en plus de certaines interventions à la suite de traitements contre le cancer.

8 commentaires
  • Chantale Desjardins - Abonnée 9 décembre 2014 06 h 23

    Un gouvernement austère...

    On lance des coupures mais on oublie les conséquences. Il est vrai que ce programme sur la fécondation laisse croire qu'avoir un enfant est un droit. Mais non, un enfant est un PRIVILÈGE. Ce programme a été mal conçu sous encore la direction de Couillard et Bolduc. Voilà que Barrette vient mettre son nez sous prétexte qu'il faut couper dans les dépenses. Le Québec est dans le noir avec ce gouvernement qui lance des coupures sans mesurer les conséquences. Il faut que le peuple réagisse et qu'on fasse valoir ses droits.

  • Réal Nadeau - Inscrit 9 décembre 2014 09 h 36

    On ne s'attaque pas aux garderies et aux naissances !

    La meilleure façon de s'attaquer à un peuple, c'est de s'attaquer aux enfants via leur naissance et leurs garderies !

    Tout ce qui rend plus difficile la conciliation famille-enfant ou famille-travail réduit le nombre futur des payeurs de taxes et impôts si convoités par le gouvernement des PeLQuistes !

    Plus simplement, un gouvernement qui s'attaque aux plus fragiles et aux plus démunis de la société, ne mérite pas de gouverner !

    Vive le Québec libre du PLQ et libre d'assumer des choix constructifs pour sa société !

  • Pierre Lacombe - Inscrit 9 décembre 2014 11 h 48

    Bien sur qu'il y a des "victimes"... 2 ième partie

    suite

    Nous avons les politiciens que nous méritons. Nous voulons le beurre, l'argent du beurre, le cul de la fermière sur un bon petit pain de ménage!!! Va falloir que comme électeur nous soyons plus exigeant et responsable de nos attentes. Que nous arrêtions de vouloir que le gouvernement subventionne tout ce qui bouge car cette recette arrive à la fin de sa vie utile avec les résultats que nous connaissons, un désastre!!

    Va falloir ne pas faire un drame nationale pour chacune des personnes qui va être affecté par les mesures qui doivent être prise qui sont en elles mêmes, bien pire que si nous avions agi avant!!

    Alors, pour les familles qui voudrait avoir des enfants, en respect de nos finances publique, l'adoption et une règlementation sur l'avortement pour en fixer la limite pourrait être une solution plus "économique"!! Je ne comprend pas pourquoi il est si difficile d'adopter un enfant en 2014!!

  • Pierre Lacombe - Inscrit 9 décembre 2014 11 h 49

    Bien sur qu'il y a des victimes.. Première partie

    Bien sur qu'il y a des victimes de ce qui s'apparente plus à de l'hystérité qu'a de l'austérité mais, le gouvernement n'est pas capable de payer ses factures et met tout ses projets sur la finance!! Est-ce qu'il a quelqu'un qui sait compter au Québec? Est-ce que quelqu'un qui sait compter qui peut nous dire si le gouvernement peut garder le même cap ad vitam aeternam?? Il y a des services que le gouvernement devra cesser d'offrir, de financer. C'est malheureux mais incontournable.

    Après le congédiement de René Lévesques, j'ai complètement abandonner mon militantisme politique jusqu'au jour, en 1994, ou j'ai entendu Mario Dumont nous parler de la dette. J'ai fais rire de moi en tentant d'alarmer mes proches et mes concitoyens des dangers du surendettement. Les 11 milliards que nous allons payer cette année en intérêt sur la dette représente 137,500 fécondations à 8,000$ chacune.

    Il faut bien se rappeler qu'avant que le gouvernement ne paie les fécondations et que le prix passe à plus de 15,000, le prix était 8,000!!! Le gouvernement aurait du demander aux joueurs de l'industrie, qui voullait rendre ce service et en établir le prix autour du 8,000 historique. Le programme ne serait peut-être pas en danger si ça avait été le cas.

    Vu que les intérêts de la dette ne vont qu'aller en augmentant, le pouvoir d'offrir des services du gouvernement ne va que diminuer d'autant. Vous croyez que les drames que vivent ces familles sont la fin d'une longue série de changements sociaux auquel va falloir composer ou juste le début?

    Je peux vous dire que vous n'avez rien vu!! Tout ça causer par un électoralisme vicieux qui ne sert qu'aux politiciens. À quoi bon gagner une élection avec des promesses irresponsable si c'est pour nous mener dans le mur comme c'est le cas présentement.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 9 décembre 2014 21 h 35

      On lit aujourd'hui même d'une lettre de M Coiteux que les intérêts de la dette nous coutent 11,000 M $ soit 11 milliards de dollars et pour cela le PLQ de Couillard Coiteux Leitaio demande la rigueur intensive .

      Cependant je voudrais souligner que durant les 9 années du gouvernement libéral de JJCharest la dette est passée de 123 G$ en 2003 pour atteindre 203 G$ en 2012 soit une hausse de 65 % que Marceau, Coiteux Leitaio dont ils tentent de freiner la croissance pour diminuer les intérêts à payer.

      Le Dr P Couillard est lui-même un des grands responsable de la taxe santé et des hausses de dépenses de près de 1 G$ par sa décision de 2003 de relocaliser le CHUM du 6000 au 1000 St Denis. Avant cette décision, le CHUM aurait couté moins de 1 G$ et aurait été en service en 2006 maintenant ce serait en 2016 et au delà de 2,3 G$ avec toutes les complications autour de l'autoroute Ville Marie et au centre Ville en prenant des lits à l'hôpital St Luc.
      Au Québec , Je me souviens qu'on oublie de plus en plus surtout les débordements du PLQ !

  • Jacques Moreau - Inscrit 9 décembre 2014 12 h 03

    Les cliniques de procréation?

    Je sympathise avec ces gens qui désirent ardemment avoir un enfant, mais pas au point d'investir des millions dans un programme pour aider à "raviver" la capacitée de procréer. Nous avons suffisamment d'enfants sans parent, qui auraient besoins de parent adoptifs. La Direction de la Protection de la Jeunesse (DPJ) a même de nombreux cas ou l'on doit retirer des enfants de la garde de leurs parent inapte à protéger et éduquer un enfant. Pour ce qui est des "garderies" à $5.00, j'estime que les gouvernements du Québec ont fait la preuve que ce n'est pas une idée géniale.