Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Procréation assistée

    Quand l’austérité bouleverse les projets de famille

    9 décembre 2014 |Amélie Daoust-Boisvert | Santé
    Christelle et Alain, parents d’une petite fille née du programme de procréation assistée
    Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Christelle et Alain, parents d’une petite fille née du programme de procréation assistée

    Alors que plusieurs se précipitent dans les cliniques de procréation assistée pour profiter de la gratuité dont les semaines sont comptées, des couples infertiles sont confrontés à des choix déchirants.

     

    « L’austérité nous frappe en plein coeur de notre projet de vie », lance Christelle. Parents d’une petite fille née du programme québécois lancé en 2010, elle et son conjoint, Alain, ont pu congeler trois embryons de plus après un cycle de fécondation in vitro (FIV) et souhaitaient au moins un deuxième enfant. « Le gouvernement a déjà payé la facture pour le bout le plus cher, et là, il faudrait que j’abandonne les embryons à la science, car je n’ai pas d’argent ! », se révolte la femme, qui a subi six fausses couches avant de passer à la procréation assistée.

     

    En juin dernier, alors que l’incertitude planait sur le programme, Le Devoir tendait le micro à Christelle, Dominique et Corinne, qui tentaient alors leur chance avec la procréation assistée. Quelques mois plus tard, un bébé est en route pour la conjointe de Dominique, mais pour les deux autres couples, l’anxiété est à son comble, et ils ne sont pas seuls.

     

    Depuis que le ministre Gaétan Barrette a décrété la suppression prochaine de la couverture publique, les cliniques offrant des services de procréation assistée croulent sous la demande.

     

    Cliniques débordées

     

    Au CHUM, par exemple, on reçoit une cinquantaine de demandes de consultation de plus par semaine, indique la responsable des communications, Sylvie Robitaille.

     

    « Le téléphone sonne beaucoup, rapporte le Dr Pierre Miron, propriétaire de la clinique Fertilys, à Laval. On entrevoit des mois de janvier et février extrêmement occupés. »

     

    Vendredi, le Dr François Bissonnette sortait d’une journée intense à la clinique du CHUM quand il a parlé au Devoir. « On a vraiment beaucoup de pression, on a mal à la tête à se demander comment répondre à la demande », indique-t-il. Une hausse d’achalandage semblable est observée chez OVO, clinique privée dont il est actionnaire. The Gazette rapportait la semaine dernière que la clinique du CUSM était dans la même situation.

     

    Et encore, le Dr François Bissonnette s’étonne du fait qu’environ la moitié des couples qui se sont retrouvés dans son bureau dans les derniers jours n’étaient même pas au courant des modifications. « Si tout le monde était au courant, le volume serait épouvantable », croit-il. Il accuse le ministre de la Santé d’avoir « noyé le poisson » en intégrant la fin du programme à un projet de loi portant aussi sur la rémunération et la productivité des médecins. « Les gens tombent des nues, ils ne comprennent pas encore que le projet de loi, c’est en fait la fin des haricots. Les crédits d’impôt sont d’un ridicule consommé ! »

     

    Le crédit d’impôt ne sera accessible qu’aux couples sans enfants, pour un seul cycle de FIV, deux dans le cas des femmes de plus de 37 ans. Il couvrira de 80 à 20 % des coûts, selon que le revenu familial oscille entre moins de 50 000 et plus de 120 000 $ par an.

     

    Une FIV coûte environ 5500 $, sans compter les tests diagnostiques et les médicaments, qui peuvent faire doubler la facture.

     

    « Antinatalistes »

     

    Dans les cliniques bondées, l’anxiété des patients est à son comble. « Les patients sont sonnés », dit le Dr Miron. « Alors que moi, je peux à la limite faire autre chose comme gynécologue, eux, ils subissent l’attaque. L’attaque d’hommes au pouvoir qui ignorent les jeunes qui veulent fonder une famille ! » Avec les coupes en éducation ou la hausse des tarifs en centres de la petite enfance (CPE), le Dr Miron taxe carrément les libéraux d’être « antinatalistes ».

     

    Chez Christelle et Alain, le débat fait rage. Christelle doit-elle mettre en péril l’obtention de son doctorat pour tomber enceinte de nouveau avant la fin du programme ? Leur situation financière l’inquiète aussi. « Nous n’aurons pas droit au crédit d’impôt ensuite. J’ai des dettes d’études colossales. Mon conjoint a un emploi sans sécurité », énumère-t-elle. Sans compter que le couple est atteint par la hausse des tarifs en CPE pour leur premier enfant. « Carrière ou famille, la question est déchirante », se désole-t-elle.

     

    Corinne, de son côté, en est à sa quatrième tentative d’insémination cet automne. Elle doit faire un test de grossesse dans les jours qui viennent. S’il est négatif, ce qu’elle craint fort après trois déceptions, la prochaine étape, c’est la FIV.

     

    « Si ça fonctionne, nous serons peut-être parmi les derniers à bénéficier du programme, dit-elle. Je me sens protégée, mais en même temps, j’ai été choquée d’apprendre la fin du programme. »

     

    Dominique et sa conjointe, qui est enceinte à la suite d’une insémination, estiment l’avoir échappé belle. « Non seulement nous n’aurons pas besoin de la FIV, mais le Québec n’est pas tombé dans le débat de la fermeture pour les couples gais. Ça aurait été toute une patate chaude politique ! », constate Dominique. Comme plusieurs, elle a craint pendant un temps que le gouvernement exclue seulement les couples de même sexe. Dominique déplore que, plutôt que d’instaurer des balises, Québec ait choisi de simplement mettre fin à un programme « reconnu dans le monde », surtout pour avoir fait significativement diminuer les taux de grossesses multiples issues de la FIV.

     

    La gratuité est maintenue tant que le projet de loi 20 n’est pas adopté, ce qui pourrait vraisemblablement survenir à l’hiver. La session parlementaire reprendra le 10 février. Ensuite, les patients déjà engagés dans le processus auront droit à une période de grâce de six mois pour espérer un petit « +» sur un test de grossesse. Seuls les services d’insémination demeurent ensuite couverts, en plus de certaines interventions à la suite de traitements contre le cancer.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.