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    Cigarette électronique: quand le moralisme nuit à la santé publique

    28 janvier 2014 |Christian Rioux | Santé
    En décembre, New York a interdit la cigarette électronique dans les établissements publics. Des vaporiums, sorte de boutiques-fumoirs, avaient ouvert dans la ville.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Spencer Platt En décembre, New York a interdit la cigarette électronique dans les établissements publics. Des vaporiums, sorte de boutiques-fumoirs, avaient ouvert dans la ville.

    Paris — Rien ne justifie les limitations imposées à la cigarette électronique, dit Jean-François Etter, professeur à l’Institut de santé globale de l’Université de Genève. Sinon une attitude moraliste et l’arrogance de certains lobbies de santé publique.


    Imaginez un pays où la seule façon connue de consommer du café serait d’en fumer les grains. Les cancers du poumon se compteraient évidemment par millions puisque, comme pour la cigarette, c’est l’inhalation des produits de la combustion qui est nocive. Le jour où un petit futé proposerait de boire le café au lieu de le fumer, verrait-on les responsables de la santé publique se dépêcher de réglementer les machines à expresso et les percolateurs ?

     

    C’est un peu ce qui se produit aujourd’hui avec la cigarette électronique, dit Jean-François Etter, qui enseigne à l’Institut de santé globale de l’Université de Genève. Selon ce spécialiste du tabagisme auteur de La vérité sur la cigarette électronique (Fayard), nous serions à l’aube d’une véritable révolution dans le domaine de la santé publique. La large diffusion de la cigarette électronique ainsi que des nouvelles techniques qui chauffent le tabac sans le brûler (heat but not burn) pourraient rapidement rendre la cigarette traditionnelle obsolète. Et avec elle, les cancers et les millions de morts qu’elle provoque. Mais pour cela, encore faudrait-il que les pouvoirs publics cessent de lui mettre des bâtons dans les roues, dit M. Etter.

     

    Selon ce spécialiste, seuls un moralisme exacerbé, une diabolisation de la nicotine et l’arrogance de certains lobbies de la santé expliquent les restrictions aujourd’hui imposées à la large diffusion de la cigarette électronique. « C’est du moralisme, dit-il. L’attitude prohibitionniste s’explique par l’ignorance et une réaction épidermique de certains spécialistes pour qui les termes nicotine, tabac et cigarette sont tabous et pour qui tout ce qui ressemble à ces produits doit être interdit. Il s’agit souvent de réactions irrationnelles de la part de spécialistes qui ne supportent pas de ne plus être les leaders d’opinion dans leur domaine. Cette attitude est contraire à la santé publique. »


    7 millions de «vapoteurs»

     

    Déjà sept millions d’Européens, dont un million et demi de Français, utilisent régulièrement la cigarette électronique qui, au lieu de brûler du tabac, transforme en vapeur une solution de nicotine qui peut ensuite être inhalée. La progression du marché serait de 15 % par mois, si bien que, depuis un an, toutes les multinationales du tabac ont investi dans le secteur.

     

    Pourtant, un peu partout, les responsables publics s’inquiètent. L’Union européenne vient de limiter à 20 mg/ml la concentration de nicotine des cartouches de rechange. Certains proposent même de classer la cigarette électronique dans les médicaments. En France, elle est interdite dans les lieux publics alors qu’elle ne causerait aucun tabagisme passif. Au Canada, le ministère de la Santé ne l’a pas encore autorisée, et des stocks de l’entreprise québécoise Zen Smoke ont été saisis. Un rapport français, récemment commandé par la ministre de la Santé, Marisol Touraine, admettait que la cigarette électronique ne présentait pas de dangers significatifs. On y évoquait pourtant le danger qu’elle puisse à terme inciter les jeunes à fumer.

     

    « C’est le genre d’affirmations qui n’a aucun fondement scientifique, dit Jean-François Etter. Il n’y a aucune preuve que les adolescents utilisent la cigarette électronique comme passerelle vers le tabagisme. Même s’ils vont évidemment l’essayer. Au contraire, on peut logiquement croire qu’en voyant quelqu’un vapoter, ils seront incités à vapoter et non pas à fumer. »

     

    M. Etter est convaincu que, si ces technologies continuent à s’améliorer, de plus en plus de fumeurs renonceront à inhaler de la fumée. Même si certaines substances nocives ont été détectées en quantité minime, les études portant sur la cigarette électronique ne montrent aucun effet indésirable grave, dit-il. « De toute façon, il n’est pas nécessaire de démontrer que la cigarette électronique est aussi inoffensive pour la santé que l’eau minérale. Il suffit qu’elle le soit nettement plus que la cigarette qui est, rappelons-le, en vente libre. »

     

    Quant à la nicotine, les experts s’entendent pour dire qu’aux doses utilisées par les vapoteurs, elle n’est pas toxique, même à long terme. Jean-François Etter refuse même de parler de dépendance. « On ne peut pas vraiment parler de dépendance à la nicotine puisque la définition de la dépendance implique un usage compulsif associé à des problèmes de santé. Or, la nicotine n’a rien à voir avec l’alcool, l’héroïne ou le tabac puisqu’il n’y a pas de facteur de risque. On pourrait la comparer au sucre qui suscite aussi à un usage compulsif. Pourtant on ne parle pas de dépendance au sucre. »

     

    Trop peu de nicotine

     

    Selon le spécialiste, le défaut des produits actuels serait justement qu’ils ne fournissent pas la nicotine assez vite et en assez grande quantité pour concurrencer vraiment la cigarette. C’est ce qui explique, dit-il, que le taux de conversion des fumeurs vers la cigarette électronique reste relativement faible (entre 12 et 14 %). « Ce n’est pas suffisant pour convaincre les gros fumeurs. Beaucoup de fumeurs ont besoin de concentrations entre 30 à 40 mg/ml. Il ne sert à rien de limiter la concentration. Ces décisions ont été prises par des fonctionnaires sans aucune base scientifique. Le plafond de 20 mg imposé par Bruxelles est une pure fantaisie. »

     

    Jean-François Etter est persuadé que les fabricants qui parviendront à offrir un produit délivrant plus de nicotine et en quantité suffisante domineront le marché à l’avenir. C’est une question de taille des gouttelettes, de degré d’acidité de la vapeur, de ratio de nicotine et de durée de l’apnée après l’inhalation.

     

    En Amérique du Nord, Lorillard (Skycig), Altria (MarkTen) et British American Tobacco (Vype) ont tous investi dans la cigarette électronique. Selon M. Etter, ces majors ne souhaitent pas connaître le destin de Kodak qui a fait faillite faute d’avoir su passer de la photo argentique à la photo numérique. Parmi les obstacles à la cigarette électronique, il note que « certains ont beaucoup de difficulté à se faire à l’idée que l’industrie du tabac est en train de se convertir et qu’il faudra peut-être la considérer bientôt comme un partenaire et non plus comme un ennemi ».

     

    Pour autant qu’on laisse ce nouveau marché se substituer à celui de la cigarette et qu’on évite les lois qui forcent les fumeurs à se procurer leur nicotine en la fumant, on aura réglé un immense problème de santé publique, dit M. Etter. Quant à la consommation de nicotine, « on peut y être opposé et prôner l’abstinence. Pourquoi pas ? Mais ce n’est plus qu’une question morale. Il faut alors laisser tomber les masques et cesser d’invoquer la santé publique ».













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