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    Le mal de lire

    Un problème de connexion entre certaines zones du cerveau expliquerait la dyslexie

    23 décembre 2013 |Pauline Gravel | Santé
    Lire un roman constitue un défi pour certains.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Mychèle Daniau Lire un roman constitue un défi pour certains.

    Contrairement à ce que plusieurs personnes croient, les dyslexiques généreraient des représentations phonétiques normales des mots qu’ils doivent lire. Mais ils auraient difficilement « accès » à ces représentations en raison d’une connexion déficiente entre les régions cérébrales concernées, ont constaté des scientifiques belges qui ont testé à l’aide de l’imagerie cérébrale deux hypothèses avancées pour expliquer les causes neurologiques de la dyslexie, ce trouble spécifique de la lecture.

     

    Communément décrite comme un déficit phonologique, la dyslexie frappe de 8 à 12 % de la population mondiale. La personne dyslexique éprouverait de grandes difficultés à établir un lien entre les lettres et les sons et ainsi à se représenter mentalement les unités élémentaires de la parole que sont les phonèmes, et à les combiner. Elle aurait également une faible mémoire verbale à court terme, aussi appelée mémoire de travail, qui permet de retenir dans le bon ordre les phonèmes correspondant aux lettres du mot écrit afin de les fusionner en syllabes, puis d’arriver à la forme sonore du mot complet.

     

    Pour expliquer ces déficits, les chercheurs ont d’abord formulé l’hypothèse que les dyslexiques élaboraient des représentations phonologiques déformées. « C’est comme si, dans leur dictionnaire mental des mots parlés — le lexique phonologique —, ceux-ci étaient écrits de manière floue ou avec des lettres manquantes », explique Franck Ramus, du Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistiques de l’École normale supérieure à Paris, dont les expériences ont donné des résultats qui « n’étaient pas compatibles avec une dégradation des représentations phonologiques ». À la suite de ces observations publiées en 2008, l’équipe de M. Ramus a avancé une nouvelle hypothèse, « selon laquelle les représentations phonologiques des personnes dyslexiques seraient intactes, mais plus difficilement accessibles » par les autres régions du cerveau impliquées dans le traitement du langage. « Dans leur lexique mental des mots parlés, les mots seraient écrits normalement, mais les pages seraient “collantes”, rendant la récupération de ces mots plus lente, induisant parfois des erreurs », donne comme exemple le spécialiste.

     

    Depuis 2008, aucune étude n’avait réussi à départager sans ambiguïté les deux hypothèses. Jusqu’à ce que Bart Boets, de l’Université catholique de Louvain en Belgique, et ses collègues publient dans Science, le 6 décembre dernier, les résultats obtenus par diverses techniques de neuro-imagerie, chez 23 adultes dyslexiques et 22 personnes normales. Pour évaluer la qualité des représentations phonologiques dans le cortex auditif et les zones avoisinantes, les chercheurs ont d’abord vérifié si des syllabes parlées qui se distinguaient par une consonne, une voyelle, ou les deux, déclenchaient des activations différentes dans ces régions cérébrales. Premier constat : le cerveau des dyslexiques réagit de façon comparable à celui des témoins. « Les activations du cortex auditif des personnes dyslexiques reflétaient aussi distinctement les différences phonétiques entre syllabes que celles des témoins », résume M. Ramus.

     

    Ensuite, pour évaluer la capacité d’accéder à ces représentations phonologiques, les chercheurs belges ont vérifié si d’autres régions cérébrales impliquées dans le langage réagissaient aux activations des régions auditives. Ils ont constaté que ces dernières régions « étaient moins bien connectées à la région de Broca (gyrus frontal inférieur gauche), qui intervient dans les étapes ultérieures du traitement de la parole, notamment la mémoire de travail et la production de la parole », souligne Franck Ramus. Qui plus est, ces scientifiques ont démontré grâce aux images que la taille du faisceau de fibres de matière blanche qui relie les deux régions était de plus petite taille chez les dyslexiques que chez les témoins. Une différence anatomique qui vient corroborer cette déficience dans la « connectivité fonctionnelle ».

     

    Ces conclusions avalisent la thèse selon laquelle la dyslexie ne serait pas liée à un déficit des représentations phonologiques elles-mêmes, mais découlerait plutôt d’un problème d’accès à ces représentations. Elles suggèrent que « les approches cliniques visant à “réparer” ces représentations phonologiques, au moyen d’entraînements auditifs notamment, ne sont pas pertinentes. C’est ce que dit aussi une méta-analyse des essais cliniques portant sur ce type d’entraînements », avance avec prudence M. Ramus. À son avis, ces conclusions devraient inciter « les orthophonistes à se concentrer sur l’entraînement des capacités de récupération et de manipulation des représentations phonologiques. Mais je pense que, pour la plupart, ils le font déjà, dit-il. Seuls des essais cliniques bien contrôlés [pourront] répondre à ce genre de questions ».













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