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    Industrie pharmaceutique - Doit-on se doter d’un secteur pharmaceutique public?

    Les subventions gouvernementales sont supérieures aux sommes nettes consacrées à la recherche

    14 septembre 2013 |Claude Lafleur | Santé
    La recherche pharmaceutique étant l’un des fleurons de l’économie du Québec, il est pertinent de se demander si un réseau pharmaceutique public doit être mis en place.
    Photo: Source Atrium Innovations La recherche pharmaceutique étant l’un des fleurons de l’économie du Québec, il est pertinent de se demander si un réseau pharmaceutique public doit être mis en place.
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    La recherche pharmaceutique est considérée comme l’un des fleurons de l’« économie du savoir » québécoise, au côté de l’industrie aéronautique et de celle des nouveaux médias. Vingt-huit grandes sociétés pharmaceutiques internationales sont maintenant installées principalement dans la grande région de Montréal, dont 12 des 15 groupes internationaux les plus importants. Ainsi, chaque année, près de 400 millions de dollars sont consacrés à la recherche et au développement pharmaceutiques au Québec, soit 43 % du total canadien, et ce, à parité avec l’Ontario. Faut-il se féliciter de cette apparente réussite ? Allons voir.

     

    La réussite québécoise en recherche pharmaceutique est due à une série de mesures incitatives : crédits d’impôt, politique de prix généreuse, protection des brevets durant 15 ans et subventions directes aux entreprises.

     

    Toutefois, certains observateurs avisés s’interrogent sur les véritables résultats obtenus depuis 25 ans et sur le bien-fondé des généreuses aides publiques accordées à l’industrie pharmaceutique, surtout depuis qu’on assiste à d’importantes réductions dans les activités de recherche.

     

    Investissements publics coûteux

     

    Selon Marc-André Gagnon, professeur à l’Université Carleton et chercheur associé à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), le Québec « paie cher ses incitatifs financiers au secteur pharmaceutique ». Il a en effet calculé que les mesures d’aide allouées par le gouvernement du Québec sont de 1,8 à 6,8 fois supérieures à l’ensemble des dépenses nettes faites ici en recherche et développement par l’industrie.

     

    Qui plus est, ajoute Guillaume Hébert, chercheur à l’IRIS, après une croissance remarquable dans les années 1990 et 2000, nous assistons ces dernières années à un démantèlement du secteur de la recherche pharmaceutique. « On sent bien qu’il y a un déclin de l’industrie pharmaceutique au Québec, dit-il, tout comme au Canada. »

     

    Alors que M. Gagnon a publié l’an dernier une étude détaillée chiffrant les retombées de l’industrie pharmaceutique au Québec, M. Hébert se spécialise dans les questions de santé : « Ce dossier, qui est en soi gigantesque, m’amène à traiter de plusieurs aspects, dont le coût des médicaments, mais également des modes de financement des services de santé, etc. »

     

    Car l’IRIS, où nos deux chercheurs oeuvrent, est cet organisme de recherche indépendant à but non lucratif qui a été fondé en 2000 et qui effectue des recherches sur les grands enjeux de l’heure, tels les partenariats public-privé, la fiscalité, l’éducation, la santé, l’environnement, etc. « C’est un institut progressiste, précise M. Hébert, qui a donc une perspective critique à l’égard du type d’économie qu’on pratique depuis 15 ou 20 ans. »

     

    Un succès qui coûte cher

     

    Guillaume Hébert rappelle que, durant une bonne partie du XXe siècle, le Canada a essentiellement été un fabricant de médicaments génériques, une industrie principalement basée en Ontario. « On ressemblait alors aux pays du Sud d’aujourd’hui, dit-il, qui, lorsqu’ils se dotent d’un secteur pharmaceutique, commencent par devenir des fabricants de médicaments génériques. » Ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’industrie du médicament breveté s’est développée au Canada, principalement au Québec, grâce à des politiques très généreuses. « Le Québec s’est démarqué en proposant lui-même de développer une industrie de marque, précise le chercheur. Et, depuis ce temps, on peut considérer qu’il y a un clivage entre le Québec et le Canada : les médicaments brevetés sont fabriqués ici, alors que les médicaments génériques le sont surtout en Ontario. »

     

    C’est ainsi que, dans les années 1990 et 2000, « on a assisté à une croissance importante de ce secteur, poursuit Guillaume Hébert. Le nombre des entreprises qui se sont établies au Québec a été impressionnant. Nous en avions 148 en 2001. Les politiques ont donc permis de développer tout un secteur. »

     

    « Par contre, poursuit-il, il ne faut pas perdre de vue qu’on a choisi une façon d’établir un climat d’affaires très favorable à l’industrie pharmaceutique, qui nous coûte très cher. »

     

    En effet, ce que Marc-André Gagnon fait ressortir dans ses travaux, « c’est le fait que le tout coûte plus cher en aides publiques que les dollars qui sont générés en recherche et développement, résume M. Hébert. Il y a aussi une autre conséquence de notre choix : le prix très élevé qu’on paie pour les médicaments. »

     

    Guillaume Hébert fait par ailleurs valoir qu’on pourrait s’inspirer d’autres modèles, dont celui préconisé par la Suède. « Le gouvernement suédois a choisi de mettre sur pied un réseau public de fabrication de médicaments, dit-il. On y a instauré le principe selon lequel l’État doit pouvoir produire à peu près tous les médicaments vendus sur son territoire. » C’est dire que, en Suède, des laboratoires publics fabriquent environ 1 % des médicaments, soit suffisamment pour être en mesure de remédier à n’importe quelle pénurie. « Pourquoi donc n’envisagerions-nous pas d’implanter un tel système au Québec ? », demande M. Hébert.

     

    Les chercheurs de l’IRIS préconisent même que le Québec se dote d’installations de recherche et développement publiques. « Ce serait une bonne façon de réengager ceux et celles qui oeuvraient auparavant dans l’industrie pharmaceutique et qui ont perdu leur emploi, indique M. Hébert. On parle de plus de trois mille chercheurs et spécialistes que nous avons formés à grands frais et qui ont de l’expérience ici au Québec. »

     

    « Ne serait-il pas formidable de remettre à l’emploi une bonne partie de ces gens-là dans une organisation qui serait beaucoup plus stable et qui pourrait combler les manques et carences laissés béants par l’industrie pharmaceutique ? », demande-t-il.

     

    C’est dire que, au lieu de soutenir généreusement l’industrie pharmaceutique, nous devrions financer plus directement la recherche et le développement publics, préconise Guillaume Hébert. « Nous pourrions de la sorte soutenir toutes sortes d’initiatives… qui seraient profitables pour le Québec. »

     


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