Des champs électromagnétiques pour traiter l’anorexie
Des chercheurs montréalais interviennent sur l’activité cérébrale pour aider les patientes aux prises avec des troubles alimentaires
Un groupe de chercheurs torontois publiait au début du mois de mars dans la revue médicale britannique The Lancet les résultats de ses travaux concernant l’implantation d’un « pacemaker » qui envoie des ondes électriques dans le cerveau d’une patiente atteinte. L’étude, présentement menée au Toronto’s Krembil Neuroscience Centre sur six femmes âgées de 24 à 57 ans, vise à offrir aux personnes souffrant de troubles alimentaires sévères une solution de remplacement médicale aux traitements traditionnels. Neuf mois après l’intervention, trois des six patientes observées présentent une amélioration de leur état, notamment en gagnant du poids.
Une équipe de scientifiques de l’Institut Douglas dirigée par le Dr Steiger travaille sur un projet similaire. Mais si l’objectif est le même, la technique adoptée diffère légèrement.
À Toronto, « ils ont mis une sorte d’ordinateur miniature dans le cerveau des patientes observées », explique le Dr Steiger, qui est à la tête du programme de l’Institut Douglas depuis 1990. En utilisant une technique de stimulation cérébrale profonde commandée à distance, les scientifiques torontois souhaitent influer sur une zone précise du cerveau - le corpus callosum - qui serait responsable de certains comportements liés à la maladie.
On parle, entre autres, des distorsions de l’image corporelle, de l’obsession alimentaire et du désir de contrôle, tous des caractères très présents chez les anorexiques. « [Les zones visées] sont hyperdéveloppées chez les personnes souffrant d’anorexie, souligne le Dr Steiger, qui travaille plutôt sur le cortex insulaire, principal responsable des perceptions et de l’intégration des émotions. Les travaux en cours visent à réguler les signaux envoyés par ces régions afin de contrôler ces comportements autodestructeurs. »
Technique différente
L’idée de pratiquer une intervention chirurgicale dans le cerveau ne fait toutefois pas l’unanimité dans le milieu médical. « C’est extrêmement risqué de faire une chirurgie cérébrale, soutient le chercheur de l’Institut Douglas. Nous avons préféré garder une certaine distance. » L’équipe de Montréal s’est donc tournée vers la stimulation magnétique transcranienne. Le mode de fonctionnement est similaire, précise le Dr Steiger. L’idée est d’intervenir sur l’activité cérébrale en utilisant un champ magnétique qu’on applique près de la tête du patient plutôt qu’à l’intérieur. « Ce genre de méthode était déjà utilisé pour traiter la dépression et les troubles obsessionnels compulsifs, mais au fil du temps, nous nous sommes rendu compte que ça influe sur un plus vaste éventail de troubles, dont ceux liés à l’alimentation. »
Les traitements développés visent cependant une fraction des patientes. « Dans 80 % des cas, la malade s’en sort, soutient le Dr Steiger, rassurant. Nous savons, aujourd’hui, comment aider une personne atteinte d’anorexie en l’encadrant et en lui offrant un soutien psychologique adéquat. »
Reste toutefois un 20 % de patientes chez qui les traitements traditionnels demeurent inefficaces, la maladie ne disparaît donc jamais tout à fait. « On a affaire à un problème chronique, voire cyclique. Les patientes de ce groupe risquent d’être hospitalisées à de nombreuses reprises dans leur vie. » Les travaux menés à l’Institut Douglas tendent à réduire les risques de rechute. Le nouveau traitement exploré permettrait d’intervenir dans les différentes étapes du cycle obessionnel responsable des récidives.
Accroître le savoir
Plus encore, l’équipe désire bonifier le bagage de connaissances actuellement disponibles sur les troubles alimentaires. « Les causes de ces maladies sont de plus en plus claires, avance le médecin spécialiste. Par exemple, nous savons aujourd’hui que l’anorexie est héréditaire, [alors qu’on a longtemps cru que seul le contexte socioculturel était imputable]. » Idéalement, ces avancées pourraient un jour mener à des tests de dépistage de l’anorexie mentale, comme il en existe déjà pour d’autres troubles nerveux.
Le Dr Jean Wilkins, fondateur de la section de médecine de l’adolescence au CHU Sainte-Justine et professeur titulaire de pédiatrie à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, formule certaines réserves. « Nous arrivons à déceler des facteurs biologiques liés aux troubles alimentaires, mais en sont-ils les causes ou les conséquences ? » Selon le clinicien, il faut garder en tête que ce sont des êtres humains, pas de simples objets de recherche. « Certaines phases menant au recul de l’anorexie sont très souffrantes, raconte-t-il. Dans cette optique, je suis très ouvert à l’idée d’intervenir dans le cerveau, mais il faut y aller avec beaucoup de précautions. On parle du cerveau, quand même ! »
À l’heure actuelle, les troubles alimentaires représentent le désordre psychiatrique le plus meurtrier. Les chercheurs et cliniciens estiment qu’entre 6 % et 11 % des personnes atteintes décèdent à la suite des séquelles de la maladie.








