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    Freiner la chute

    Comment empêcher que la maladie mentale mène à l’itinérance ou à la prison?

    2 février 2013 |Pauline Gravel | Santé
    Lynne McVey
    Photo: Annik MH De Carufel - Le Devoir Lynne McVey
    Au début de janvier, un père à bout de souffle livrait en nos pages un témoignage poignant qui soulignait à quel point notre système de santé est inapte à aider et à encadrer les jeunes atteints d’un trouble mental persistant. L’homme vivant en Gaspésie décrivait le parcours tragique de son fils qui, à 28 ans, a été interné en raison de manifestations psychotiques qui se sont révélées être associées à une schizophrénie paranoïde.

    Il racontait que les années qui ont suivi ce diagnostic ont été marquées par de multiples déboires : psychoses à répétition, interventions policières et judiciaires, ainsi que tentative de suicide. Refusant d’être traité, son fils « s’est enfoncé graduellement dans la toxicomanie, le vagabondage et la criminalité de survie ». En raison de ses délits, le jeune homme a récolté un emprisonnement de six mois. En probation jusqu’en avril prochain, il s’est réfugié en octobre chez ses parents, qui ont recueilli « un être traqué, totalement désorganisé, très nerveux, bourré de tics et de manies, alcoolique, décroché de la réalité, en proie à des voix fortes, fumeur invétéré vivant de nuit, lugubre, peu communicatif […] et dont la capacité à toute forme d’autonomie personnelle est amoindrie ».


    Notre système actuel « abandonne », voire « condamne à la misère, à la rue, à la violence », concluait ce père de famille.


    Des lacunes, des solutions


    La directrice générale de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, Lynne McVey, tout comme le commissaire à la santé et au bien-être, Robert Salois, sont conscients des lacunes dans la réponse qui est accordée aux besoins des personnes atteintes d’un trouble mental et ils formulent des solutions pour y remédier.


    Pour Lynne McVey, une grande partie de la solution se trouve dans la prévention. « Si un jeune homme est dépisté à 14 ou 15 ans, au moment de son premier épisode psychotique, qu’il fait l’objet d’une intervention intensive à ce moment-là et que sa famille et lui sont pris en charge pendant une période de deux ans, il ne se retrouvera probablement pas à la rue, affirme-t-elle. Par la suite, un intervenant pivot pourrait continuer à suivre cette personne en collaboration avec les organismes communautaires, les centres de santé et services sociaux [CSSS] et les services de première ligne afin qu’elle soit rapidement retournée vers des interventions plus intensives si elle rechute. »


    « Il faut maintenir un suivi d’intensité variable selon les besoins de la personne, comme on le fait auprès des personnes cancéreuses », souligne Mme McVey qui, avant de prendre les rênes de l’Institut Douglas en janvier 2012, a oeuvré pendant 25 ans à l’Hôpital général juif où elle a assuré la direction des soins infirmiers et des opérations cliniques de l’établissement et la codirection du Centre du cancer Segal qui y est rattaché.


    De son expérience au Centre du cancer Segal, Lynne McVey a aussi retenu le rôle stratégique de l’infirmière pivot qui aide les patients cancéreux à naviguer à travers le réseau de la santé. « Malheureusement, dans le secteur de la santé mentale, aucune infirmière pivot n’est là pour accompagner les personnes qui reçoivent un diagnostic de maladie mentale. Autant le patient que sa famille se retrouvent dépourvus, ne sachant où trouver les ressources adaptées à leurs besoins. Notre rêve est qu’il existe un numéro de téléphone 1 800 en santé mentale et un intervenant pivot qui guiderait le patient durant ses traitements, voire durant l’ensemble de sa vie », propose-t-elle pour parer au « manque de continuité dans les services » que soulevait le commissaire à la santé et au bien-être en décembre dernier.


    Un accès aux soins difficile


    Pour avoir travaillé en santé physique pendant de nombreuses années, Lynne McVey a aussi pu constater que les personnes souffrant d’un trouble mental n’ont pas nécessairement le même accès aux soins de santé que celles atteintes de maladies physiques. « Les problèmes visant la santé physique sont toujours plus urgents que ceux concernant la santé mentale. Selon la culture ambiante, ces derniers peuvent attendre », dit-elle avant de donner l’exemple d’une femme enceinte ayant commencé ses contractions, qui sera admise immédiatement à l’hôpital où on lui trouvera un lit même si l’établissement est achalandé, tandis qu’une maman de deux enfants qui présente des symptômes dépressifs se verra offrir un rendez-vous dans deux mois, et ce, seulement si elle a le courage de révéler son problème.


    Comme le commissaire, Mme McVey est très sensible à cette iniquité dans l’accès aux soins. « À Montréal, les patients atteints de maladie mentale font face à de longues attentes aux urgences et ils se retrouvent souvent dans des lits pour soins aigus destinés aux patients revenant d’une chirurgie ou de l’urgence. Nous misons sur le bon patient à la bonne place avec le bon traitement au bon moment et avec un bon suivi. »


    Pour ce faire, le Douglas favorise le cheminement des patients vers des logements supervisés par des équipes spécialisées multidisciplinaires. « Nous encourageons ainsi un retour graduel de ces personnes dans la communauté. En dirigeant les patients au bon endroit, nous améliorerons la qualité des services à la population souffrant de problèmes de santé mentale et nous réduirons les coûts », explique Mme McVey, tout en précisant que l’Institut Douglas dispose actuellement de 1200 places sur le territoire géographique qu’il couvre, mais qu’« il manque 500 places pour la population vivant dans le secteur ouest de l’île de Montréal du Réseau universitaire intégré santé [RUIS] McGill ».


    Intervention précoce


    Lynne McVey insiste sur le fait que la maladie mentale peut être traitée avec succès, à condition d’intervenir précocement. Mais les tabous et la stigmatisation qui subsistent encore aujourd’hui nuisent au dépistage précoce des personnes à risque. « Même en 2013, par crainte d’être stigmatisées, les personnes sont embarrassées lorsqu’elles doivent aborder leur problème de santé mentale, elles hésitent à demander des soins », dit-elle avant d’insister sur l’importance de travailler à éliminer les tabous. « Il nous faut créer une société plus inclusive dans laquelle un problème de santé mentale sera considéré sans préjugés et avec la même diligence et attention qu’une tumeur cancéreuse. Pour y arriver, il nous faut démystifier la maladie mentale par des campagnes, comme Bell cause pour la cause, ou par des témoignages de personnalités connues. Ces derniers aident à créer un nouveau discours à propos de la santé mentale », souligne-t-elle.


    Lynne McVey souhaiterait aussi que les entreprises privées soient plus ouvertes envers leurs employés qui s’absentent du travail pour des raisons de maladie mentale. « Le retour au travail d’un employé ayant souffert d’une maladie mentale est souvent moins bien accueilli que celui d’un employé qui était atteint d’un problème de santé physique, dit-elle en donnant l’exemple d’une jeune femme ayant souffert d’une dépression qui s’est fait dire par son employeur qu’elle ne « pourra revenir au travail avant d’être complètement rétablie à 100 % ». « Or nos résultats de recherche nous démontrent que, si la personne fait un retour au travail graduel, le rétablissement se fait plus rapidement », ajoute-t-elle.


    Il y a 60 ans, le cancer était aussi un peu tabou, rappelle Mme McVey. « Quand une personne recevait un diagnostic de cancer, elle perdait souvent son emploi et elle le cachait à sa famille. Mais il y a eu une révolution sociale au cours des dernières décennies grâce aux diverses stratégies employées pour recueillir des fonds pour la recherche. On a ainsi déstigmatisé le cancer. Nous sommes, je crois, à la frontière d’une telle révolution en santé mentale », lance-t-elle avec espoir.

    Lynne McVey Nathalie était enseignante quand la maladie mentale l’a frappée, lui faisant perdre son emploi puis la conduisant à la rue. Après une remontée difficile, elle habite aujourd’hui dans un appartement supervisé par une équipe de l’Institut Douglas.
     
     
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