Industrie minière - Après l’amiante et la silice, le diesel?

Mais Claude Fortin est un sportif, amateur de chasse et de pêche. Il ne fume pas. Ses médecins pointent immédiatement un coupable : les émanations de carburant diesel. Ça semble la seule explication.
Photo: La Presse canadienne (photo) Dario Lopez-Mills Mais Claude Fortin est un sportif, amateur de chasse et de pêche. Il ne fume pas. Ses médecins pointent immédiatement un coupable : les émanations de carburant diesel. Ça semble la seule explication.

Les émanations de diesel auxquelles était exposé l’électricien Claude Fortin dans les profondeurs des mines d’or abitibiennes ont bel et bien provoqué son cancer du poumon. Dans une décision rendue publique jeudi, la Cour supérieure du Québec déboute la compagnie minière IAMGOLD et maintient la décision de la CSST d’indemniser M. Fortin pour lésion professionnelle. Une cause qui n’est pas sans rappeler le dossier de l’amiante et qui pourrait établir un précédent, selon le Syndicat des métallos.


Mais Claude Fortin ne verra jamais l’issue de cette saga judiciaire. Il est mort à Noël, le 25 décembre 2009, à 48 ans. Sa femme, sa fille et ses parents ont vécu le drame loin des médias, entre l’hôpital et le palais de justice.


Jeudi, le représentant syndical Marc Thibodeau, du Syndicat des métallos, a eu leur aval pour briser le silence.


C’est en pleurant que Chantal, la conjointe de Claude Fortin, a appris la nouvelle, mercredi. « Mon mari, c’est un héros, il a sauvé bien des mineurs », a-t-elle lancé à Marc Thibodeau quand il lui a téléphoné pour lui annoncer la fin du combat. Trop secouée pour parler aux journalistes, elle a mandaté M. Thibodeau. « Pour elle, c’est enfin possible de commencer son deuil. Il n’y aura plus d’huissiers pour aller lui annoncer que la compagnie va en appel », explique ce dernier.


La minière IAMGOLD continue de clamer son innocence. Au siège social torontois de la compagnie qui a acquis la mine où travaillait M. Fortin en 2006, on réitère que le travail de l’électricien n’a rien à voir avec son cancer. « La famille a toutes nos sympathies. Mais nous ne reconnaissons pas de corrélation entre le travail de M. Fortin et son cancer. La qualité de l’air est vérifiée régulièrement », dit Bob Tait, vice-président aux relations avec les investisseurs.


Malgré tout, la minière se soumet au jugement et abandonne toutes procédures. « Nous sommes en désaccord avec le jugement, mais nous n’irons pas plus loin », confirme M. Tait.


Depuis 2006, la compagnie tente de faire casser la décision de la CSST d’indemniser Claude Fortin.


Une vie sous terre


Claude Fortin a commencé à travailler comme électricien dans les mines souterraines à 18 ans. Il a plongé dans les entrailles de plusieurs d’entre elles au cours de ses 25 ans de carrière. C’est en 1989 qu’il commence à travailler dans la mine d’or Doyon à environ 40 km de Rouyn-Noranda, exploitée par la compagnie Cambior, rachetée en 2006 par IAMGOLD.


En 2005, lors d’une radiographie de routine, une lésion apparaît sur son poumon gauche. Le diagnostic tombe peu après : c’est un cancer, un adénocarcinome.


Mais Claude Fortin est un sportif, amateur de chasse et de pêche. Il ne fume pas. Ses médecins pointent immédiatement un coupable : les émanations de carburant diesel. Ça semble la seule explication.


Le 11 avril 2006, la CSST accepte de l’indemniser pour une maladie pulmonaire professionnelle. Une première pour un cas d’exposition aux émanations de diesel.


Claude Fortin passait ses journées sous terre, entouré de différents équipements fonctionnant au diesel. Il suit de près les foreurs et les dynamiteurs pour assurer l’alimentation électrique des équipements. Il passe les fils au plafond des galeries, la tête dans les émanations, littéralement, rapporte Marc Thibodeau.


Pour le Dr Gaston Ostiguy, le cancer du poumon du M. Fortin ne peut être lié à sa vie personnelle : c’est un homme en forme, qui n’a jamais fumé.


Devant la Commission des lésions professionnelles, le Dr Ostiguy a présenté deux dizaines d’études scientifiques pour appuyer ses conclusions, liant exposition aux émanations de diesel et cancer du poumon. Pour le Dr Ostiguy, il n’y a pas de seuil sécuritaire d’exposition aux émanations de combustibles. Le médecin expert de IAMGOLD a plutôt fait valoir que dans 10 à 20 % des cas, on ne peut identifier la cause du cancer du poumon. Il écarte que la poussière de silice, dont il ne trouve pas de traces dans les poumons du travailleur, soit en cause. Selon les données disponibles, le seuil d’exposition de M. Fortin est toujours resté en deçà des normes en vigueur, qualifiée de « faible mais bien réelle » par le tribunal.


La commission tranche en juillet 2011 : « Le tribunal est d’avis que la preuve prépondérante lui permet de conclure que les émanations de diesel contiennent des éléments cancérigènes et qu’il s’agit d’un facteur de risque pour développer un cancer du poumon. […] ». Son verdict : la CSST a raison et M. Fortin a droit aux indemnités.


IAMGOLD a tenté de faire casser cette décision. En février 2012, la Commission des lésions professionnelles rejette sa requête en révision. La cause est portée devant la Cour supérieure du Québec. Le 17 décembre 2012, le juge Ross Goodwin clôt le débat et déboute IAMGOLD en rejetant sa demande d’appel. La décision, rendue publique jeudi, ne sera pas contestée.

 

Prise de conscience


La mine Doyon est fermée depuis 2009. À trois kilomètres de là, IAMGOLD continue à exploiter le gisement d’or. Quatre cents personnes travaillent à la mine Westwood.


« Notre chum est décédé. Ça a réveillé notre monde et ça a réveillé l’entreprise », constate Marc Thibodeau. « Avec cette décision, on espère réveiller plusieurs entreprises pour qu’elles prennent la qualité de l’air au sérieux. La santé des travailleurs, ça ne s’achète pas ! »


Après l’amiante ou la silice, c’est la première fois qu’on reconnaît les émanations de diesel comme cause d’un cancer professionnel. M. Thibodeau croit qu’en plus de sensibiliser les mineurs et les employeurs, ce cas pourrait faire jurisprudence. Avec les nombreux projets miniers prévus dans le nord du Québec, il estime que ce jugement « tombe au bon moment. On ne peut pas faire les coins ronds avec la santé et la sécurité des travailleurs. À long terme, c’est un investissement ».

8 commentaires
  • Claude Smith - Abonné 25 janvier 2013 09 h 22

    Tiens ! Tiens !

    C'est comme si on venait de découvrir qu'il n'y a pas que l'amiante qui peut causer un cancer quand les conditions sanitaires ne sont pas respectées.
    Est-ce qu'on va bannir tous les nombreux produits qui peuvent l'occasionner comme on l'a fait pour le chrysotile ? Est-ce qu'on va plutôt s'assurer de leur utilisation sécuritaire comme c'était le cas à la mine Jeffrey d'Asbestos avant sa fermeture en 2012 ? On pénalisé cette industrie qui avait mis beaucoup d'effort pour améliorer les conditions de travail des mineurs.

    Claude Smith

    • Jérémie Poupart Montpetit - Abonné 25 janvier 2013 14 h 39

      Oui, mais il y a toujours place à l'amélioration... et parfois il faut constater qu'un produit n'est tout simplement pas sécuritaire. personne ne savait que le radium et la radioactivité avaient des effets cancérigènes jusqu'à ce qu'on le découvre, et pourtant, maintenant on y fait très attention.

      certes, les compagnies paient un certain montant pour la sécurité et la qualité de l'air des employés, mais ce montant n'est pas si faramineux en comparaison de l'importance de la vie de ces travailleurs. Après tout, les objectifs d'une entreprise ne devraient-ils pas inclure un aspect s'assurant que la santé du travailleur à l'entrée et à la sortie de l'usine soit la même ?

      Jérémie Poupart Montpetit

  • Pierre Schneider - Abonné 25 janvier 2013 10 h 05

    La pollution qui tue

    Les autorités font de nombreuses campagnes pour lutter contre les effets du tabagisme. On y consacre des sommes considdérables. Mais on ne parle presque jamais des autres sources léthales qui nous entourent: Pétrole, amiante, produits chimiques dans toute la chaine alimentaire, bouffe malsaine, etc, etc.
    Comme quoi il n'y a pas que le tabac qui tue ! L'exemple de ce monsieur de 48 ans en est une éloquence démonstration.

    • Benoît Landry - Abonné 25 janvier 2013 11 h 57

      Justement on stigmatise certains produits et on passe sous silence certains autres.

      On diabolise le cow boy de Marlboro mais les enfants continuent de rigoler avec Ronald McDonald.

      Il serait à peu près temps qu'on s'attaque aux causes les plus importantes des cancers indépendant des lobbys financiers.... entre autres les lobbys du pétrole.... Ce produit cause des cancers, de la pollution et des guerres, pourtant on continue à favoriser le développement de ce secteur économique aux profits de quelques conglomérat et aux détriments de la santé de la population mondaile

  • Jacques Moreau - Inscrit 25 janvier 2013 11 h 46

    Le diésel à être bannie ?

    Est-ce que M. Fortin a travaillé comme électricien, continuellement avec un diesel , en marche, près de lui? Ça voudrait dire que tout ces mécaniciens qui oeuvrent dans les diesels sont à risque? Et les foyers québecois qui sont toujours avec un chauffage à l'huile (k.rozène) produisent une fumé cancérigène! Drôle comment ces produits cancérigènes, (comme le tabac) donc dangereux pour la santé des canadiens ne sont toujours pas interdit de vente... libre !

  • France Marcotte - Abonnée 25 janvier 2013 13 h 41

    Fiou!, cet homme était un saint.

    Claude Fortin était un sportif, amateur de chasse et de pêche. Il ne fumait pas.

    «Pour le Dr Gaston Ostiguy, le cancer du poumon du M. Fortin ne peut être lié à sa vie personnelle : c’est un homme en forme, qui n’a jamais fumé.»

    Et si cela n'avait pas été le cas, il aurait été impossible d'incriminer la minière?

    Personne ne vit en vase clos, est un feuille vierge avant de respirer des combustibles, d'autres facteurs peuvent interférer mais cela ne veut pas dire que certains produits particuliers ne sont pas mortels.

    Pourquoi ne serait-ce pas aux compagnies qu'incomberait le fardeau de la preuve, c'est à dire de démontrer que leur milieu de travail ou les produits qu'elles jettent dans l'environnement ne sont pas nocifs?

    • Jérémie Poupart Montpetit - Abonné 25 janvier 2013 14 h 55

      Notre système de justice où nos suspects sont innocents jusqu'à preuve du contraire a ses avantages et ses inconvénients. Nous savons que la plupart des rejets de compagnies contiennent des toxines et nous en avaons répertoriés une grande partie. Cependant, nous vivons dans un monde qui prône "l'exclusivité" et c'est là que le bât blesse.

      Un cancer est souvent le résultat synergique d'une combinaison de facteurs (un agent mutagène, un carcinogène et un "faciliteur") difficile à isoler. Par exemple, dans le cas de la cigarette, son danger provient de l'interaction Arsenic/goudron (mutagène)/particules de fumées (irritant faciliteur, incluant les sous-produits contenus dans la cigarette). Cependant, leur effet final dépendra de l'état de la "victime2 et de ses habitudes de vie. C'est ce qui peut faire la différence dans l'apparition d'un cancer entre un travailleur fumeur et un autre non-fumeur, ou même deux fumeurs dont l'un seraitun grand sportif. L'avantage du cas présent est qu'il n'y a aucun doute sur le train de vie de Mr. Fortin. Mais là encore, en poussant loin on pourrait mettre en cause la génétique et sa "résistance" au cancer.

      Bref, Mme. Marcotte, c'est un énorme fouilli d'essayer d,isoler les facteurs d'une maladie dans des cas comme celui-ci.

      Jérémie Poupart Montpetit

    • France Marcotte - Abonnée 25 janvier 2013 16 h 23

      Aucun nouveau produit sur lequel on a des doutes ne devrait être mis sur le marché.
      Pourquoi pas?

      C'est plus facile d'éviter de mettre une aiguille dans une botte de foin que de la chercher après coup, pour utiliser une métaphore agricole.