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    Industrie minière - Après l’amiante et la silice, le diesel?

    La Cour supérieure a tranché: le cancer du poumon d’un mineur a été causé par les émanations de diesel auxquelles il était exposé dans les galeries

    25 janvier 2013 |Amélie Daoust-Boisvert | Santé
    Mais Claude Fortin est un sportif, amateur de chasse et de pêche. Il ne fume pas. Ses médecins pointent immédiatement un coupable : les émanations de carburant diesel. Ça semble la seule explication.
    Photo: La Presse canadienne (photo) Dario Lopez-Mills Mais Claude Fortin est un sportif, amateur de chasse et de pêche. Il ne fume pas. Ses médecins pointent immédiatement un coupable : les émanations de carburant diesel. Ça semble la seule explication.

    Les émanations de diesel auxquelles était exposé l’électricien Claude Fortin dans les profondeurs des mines d’or abitibiennes ont bel et bien provoqué son cancer du poumon. Dans une décision rendue publique jeudi, la Cour supérieure du Québec déboute la compagnie minière IAMGOLD et maintient la décision de la CSST d’indemniser M. Fortin pour lésion professionnelle. Une cause qui n’est pas sans rappeler le dossier de l’amiante et qui pourrait établir un précédent, selon le Syndicat des métallos.


    Mais Claude Fortin ne verra jamais l’issue de cette saga judiciaire. Il est mort à Noël, le 25 décembre 2009, à 48 ans. Sa femme, sa fille et ses parents ont vécu le drame loin des médias, entre l’hôpital et le palais de justice.


    Jeudi, le représentant syndical Marc Thibodeau, du Syndicat des métallos, a eu leur aval pour briser le silence.


    C’est en pleurant que Chantal, la conjointe de Claude Fortin, a appris la nouvelle, mercredi. « Mon mari, c’est un héros, il a sauvé bien des mineurs », a-t-elle lancé à Marc Thibodeau quand il lui a téléphoné pour lui annoncer la fin du combat. Trop secouée pour parler aux journalistes, elle a mandaté M. Thibodeau. « Pour elle, c’est enfin possible de commencer son deuil. Il n’y aura plus d’huissiers pour aller lui annoncer que la compagnie va en appel », explique ce dernier.


    La minière IAMGOLD continue de clamer son innocence. Au siège social torontois de la compagnie qui a acquis la mine où travaillait M. Fortin en 2006, on réitère que le travail de l’électricien n’a rien à voir avec son cancer. « La famille a toutes nos sympathies. Mais nous ne reconnaissons pas de corrélation entre le travail de M. Fortin et son cancer. La qualité de l’air est vérifiée régulièrement », dit Bob Tait, vice-président aux relations avec les investisseurs.


    Malgré tout, la minière se soumet au jugement et abandonne toutes procédures. « Nous sommes en désaccord avec le jugement, mais nous n’irons pas plus loin », confirme M. Tait.


    Depuis 2006, la compagnie tente de faire casser la décision de la CSST d’indemniser Claude Fortin.


    Une vie sous terre


    Claude Fortin a commencé à travailler comme électricien dans les mines souterraines à 18 ans. Il a plongé dans les entrailles de plusieurs d’entre elles au cours de ses 25 ans de carrière. C’est en 1989 qu’il commence à travailler dans la mine d’or Doyon à environ 40 km de Rouyn-Noranda, exploitée par la compagnie Cambior, rachetée en 2006 par IAMGOLD.


    En 2005, lors d’une radiographie de routine, une lésion apparaît sur son poumon gauche. Le diagnostic tombe peu après : c’est un cancer, un adénocarcinome.


    Mais Claude Fortin est un sportif, amateur de chasse et de pêche. Il ne fume pas. Ses médecins pointent immédiatement un coupable : les émanations de carburant diesel. Ça semble la seule explication.


    Le 11 avril 2006, la CSST accepte de l’indemniser pour une maladie pulmonaire professionnelle. Une première pour un cas d’exposition aux émanations de diesel.


    Claude Fortin passait ses journées sous terre, entouré de différents équipements fonctionnant au diesel. Il suit de près les foreurs et les dynamiteurs pour assurer l’alimentation électrique des équipements. Il passe les fils au plafond des galeries, la tête dans les émanations, littéralement, rapporte Marc Thibodeau.


    Pour le Dr Gaston Ostiguy, le cancer du poumon du M. Fortin ne peut être lié à sa vie personnelle : c’est un homme en forme, qui n’a jamais fumé.


    Devant la Commission des lésions professionnelles, le Dr Ostiguy a présenté deux dizaines d’études scientifiques pour appuyer ses conclusions, liant exposition aux émanations de diesel et cancer du poumon. Pour le Dr Ostiguy, il n’y a pas de seuil sécuritaire d’exposition aux émanations de combustibles. Le médecin expert de IAMGOLD a plutôt fait valoir que dans 10 à 20 % des cas, on ne peut identifier la cause du cancer du poumon. Il écarte que la poussière de silice, dont il ne trouve pas de traces dans les poumons du travailleur, soit en cause. Selon les données disponibles, le seuil d’exposition de M. Fortin est toujours resté en deçà des normes en vigueur, qualifiée de « faible mais bien réelle » par le tribunal.


    La commission tranche en juillet 2011 : « Le tribunal est d’avis que la preuve prépondérante lui permet de conclure que les émanations de diesel contiennent des éléments cancérigènes et qu’il s’agit d’un facteur de risque pour développer un cancer du poumon. […] ». Son verdict : la CSST a raison et M. Fortin a droit aux indemnités.


    IAMGOLD a tenté de faire casser cette décision. En février 2012, la Commission des lésions professionnelles rejette sa requête en révision. La cause est portée devant la Cour supérieure du Québec. Le 17 décembre 2012, le juge Ross Goodwin clôt le débat et déboute IAMGOLD en rejetant sa demande d’appel. La décision, rendue publique jeudi, ne sera pas contestée.

     

    Prise de conscience


    La mine Doyon est fermée depuis 2009. À trois kilomètres de là, IAMGOLD continue à exploiter le gisement d’or. Quatre cents personnes travaillent à la mine Westwood.


    « Notre chum est décédé. Ça a réveillé notre monde et ça a réveillé l’entreprise », constate Marc Thibodeau. « Avec cette décision, on espère réveiller plusieurs entreprises pour qu’elles prennent la qualité de l’air au sérieux. La santé des travailleurs, ça ne s’achète pas ! »


    Après l’amiante ou la silice, c’est la première fois qu’on reconnaît les émanations de diesel comme cause d’un cancer professionnel. M. Thibodeau croit qu’en plus de sensibiliser les mineurs et les employeurs, ce cas pourrait faire jurisprudence. Avec les nombreux projets miniers prévus dans le nord du Québec, il estime que ce jugement « tombe au bon moment. On ne peut pas faire les coins ronds avec la santé et la sécurité des travailleurs. À long terme, c’est un investissement ».













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