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    Libre opinion - Des chiffres et des femmes

    10 octobre 2012 | Sylvie Chiasson - Coauteure du livre Biologie de l’allaitement. Le sein, le lait, le geste (PUQ) | Santé

    «Allaiter, c’est glamour !», une publicité commanditée par l’Agence de santé et de services sociaux de Montréal pendant la présente Semaine mondiale de l’allaitement, suscite soit une approbation, soit une opposition. Ce genre de controverse autour de l’allaitement fait régulièrement la manchette sur la place publique au détriment à la fois de sa promotion et des femmes qu’elle cherche à rejoindre. […]


    Loin de moi l’idée de critiquer le travail de Mahée Paiement. D’ailleurs, la seule chose qui me touche dans cette publicité c’est son regard. Il est beau. Il est ouvert. Rien de racoleur. Il exprime avec sincérité son désir de partager son bonheur avec d’autres femmes. Je sais lire derrière ce regard cette envie de dire à toutes les femmes à quel point c’est merveilleux d’allaiter… passés les premiers mois. Je le sais parce que je l’ai vécu. Et j’ai eu cette même lumière dans les yeux. Et j’ai fait mon possible pendant près de 20 ans, bénévolement, pour informer, écouter et soutenir de mon mieux d’autres femmes.


    Cependant, j’ai aussi beaucoup réfléchi, observé, discuté, lu, écouté, somme toute appris, pendant ces 20 années-là. Et malheureusement, j’ai pu constater que tout n’était pas toujours rose dans le milieu de la promotion de l’allaitement. Particulièrement depuis que le milieu de la santé a compris l’importance de l’allaitement pour la santé des mères et des bébés. Étrange, non ?


    J’explique ce constat par le fait que la santé publique, dans ce cas précis, c’est souvent… administratif. Ce n’est pas tant le personnel qui pose problème. J’ai rencontré des tas d’infirmières dévouées et désireuses d’aider les femmes.


    Ce qui pose problème, ce sont les statistiques. Car il ne faut pas se le cacher, l’objectif de la santé publique au Québec est de faire augmenter les taux d’allaitement. Le but ultime de cette publicité est de leur permettre d’écrire à la fin de l’année dans leur rapport que « 90 % des femmes allaitent à l’hôpital, 65 % le font encore à 6 mois, et 45% allaitent encore à un an ». Ah oui, j’oubliais la nouveauté, parmi le 65 %, « 40 % le font encore exclusivement ».


    Les chiffres ont peu d’importance dans la mesure où ils progressent d’une année à l’autre. Le but est louable, certes, du point de vue des directeurs de santé publique, mais malheureusement, ça sert à quoi ? À rien. […] Ces chiffres, qui paraissent si bien dans un rapport annuel, n’aident en rien les principales intéressées, les femmes. Ils ne permettent aucunement de savoir ce qui se passe réellement sur le terrain. Parce qu’accoler une image glamour à l’allaitement ne fera pas en sorte que les femmes seront mieux servies. […]


    La réalité derrière cette image artificielle et ô combien superficielle de « glamour », c’est le manque de soutien (des femmes en premier, mais aussi des intervenantes auprès de ces dernières), l’immense déficit, pour ne pas dire le trou béant, dans la formation en allaitement des professionnels de la santé hommes et femmes, autant dans le savoir, le savoir-faire que le savoir-être, l’imposition d’objectifs froids à atteindre, objectifs strictement quantitatifs plutôt que qualitatifs (les fameux pourcentages), le manque de services adéquats parce qu’on y investit juste assez d’argent pour donner l’illusion qu’on agit, mais bien sûr pas assez pour éviter réellement la souffrance de beaucoup de mères. Qu’elles allaitent ou pas, d’ailleurs.


    À quoi peut bien nous servir d’augmenter les taux d’allaitement si on n’est pas en mesure de comprendre et d’aider TOUTES les mères ! Pourtant, elles ne cessent de le crier sur toutes les tribunes. Malgré toutes leurs bonnes intentions et au prix de douleurs parfois importantes, des femmes ont dû cesser d’allaiter et se sentent coupables ; certaines ont préféré s’abstenir, et même d’essayer… et se sentent coupables. Mais bien sûr qu’elles ont entendu le message qu’allaiter c’est mieux pour la santé du bébé ! Et de façon très instinctive, admise ou pas, une femme se doute bien que c’est probablement vrai. Sauf qu’au-delà de la raison objective, il y a un contexte personnel et familial qui intervient, mais plus encore, il y a surtout un contexte social et culturel. Aux raisons citées précédemment, il faut d’ailleurs ajouter le rôle, insidieux et démagogique, joué par les compagnies de préparations commerciales pour nourrissons à travers leurs propres campagnes de marketing.


    Avec les années, j’en suis venue à penser qu’il y avait une sorte d’absence d’empathie envers les femmes qui se sentent jugées, culpabilisées et pressurisées. Et malheureusement, ce constat touche non seulement les décideurs dans le milieu de la santé, mais plus triste encore, je le vois parmi les rangs mêmes de mes consoeurs militantes. On va certes me dire que j’ai tout faux, mais je persiste et signe. Je ne me ferai pas d’amies aujourd’hui, mais j’estime que jusqu’à preuve du contraire, les femmes qui n’allaitent pas ne les intéressent pas autrement que pour les convertir. […]

    ***

    Sylvie Chiasson - Coauteure du livre Biologie de l’allaitement. Le sein, le lait, le geste (PUQ)

     
     
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