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    L’amiante a tué 373 travailleurs entre 2007 et 2010

    L’industrie disait pourtant avoir adopté des règles de manipulation sécuritaire en 1975

    24 août 2012 |Amélie Daoust-Boisvert | Santé
    Les libéraux doutent-ils
    que le chrysotile
    est une forme d’amiante ?

    Le chrysotile est-il de l’amiante ? Même si c’est la principale forme d’amiante encore exploitée de nos jours, le Parti libéral du Québec semble en douter. Sur son site Web « pour la vérité », mis en ligne en réaction au site libéraux.net, le PLQ écrit qu’« il est important de rappeler que le chrysotile est plus sécuritaire que l’amiante lorsqu’il est manipulé de manière sécuritaire ». Pourtant, le chrysotile (serpentine ou amiante blanc) est une forme d’amiante, au même titre que les amphiboles. C’est le chrysotile qui est exploité au Québec. Les amphiboles, surtout présentes dans des mines sud-africaines, représentent aujourd’hui moins de 5 % de l’exploitation mondiale d’amiante. Les études ont démontré que ces dernières sont de plus puissants cancérigènes que le chrysotile, mais l’Institut national de la santé publique du Québec, l’INSPQ, estime qu’« il est difficile d’écarter le fait que l’amiante chrysotile du Québec, cause des amiantoses, des cancers du poumon et des mésothéliomes de la plèvre ».
    Contrairement à ce qu’affirment les défenseurs de l’industrie de l’amiante, des travailleurs engagés après 1975, date de l’adoption de règles de manipulation sécuritaire dans les mines de la région de Thetford Mines, souffrent bel et bien de maladies liées à leur exposition. Certains en sont morts.

    Leurs noms figurent donc sur la longue liste des travailleurs morts de leur exposition à l’amiante. Entre 2007 et 2010, la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) en a dénombré 373 : des mineurs, mais aussi des travailleurs de la construction ou d’usine, par exemple.


    Les mineurs malades ont-ils été exposés après 1975, année charnière dans l’adoption de mesures sanitaires dans les mines ? Pas selon le président du Mouvement Pro Chrysotile, Serge Boilard. Il signait dans le quotidien La Tribune, le 11 juillet dernier, une lettre dans laquelle il affirmait qu’« aucun travailleur engagé autant à Asbestos qu’à Thetford Mines, depuis 37 ans, c’est-à-dire depuis 1975, n’a été reconnu atteint de maladies industrielles reliées à l’amiante ».


    Cette information a été relayée par le Musée minéralogique et minier de Thetford Mines et la Société de développement économique de la région de Thetford sur leurs pages Facebook respectives. Les internautes ont partagé l’information des dizaines de fois.


    Problème : c’est faux.


    Le journaliste et fondateur du média indépendant Thetford Actu, Daniel Couture, a eu l’idée de demander à l’Agence de la santé et des services sociaux de Chaudière-Appalaches d’ouvrir ses dossiers. Le médecin-conseil Pierre Deshaies a accepté de se plier à l’exercice, aidé de l’infirmière Vicky Bernier. Ensemble, ils ont épluché le registre des maladies à déclaration obligatoire (MADO). Le cancer du poumon lié à l’amiante, l’amiantose et le mésothéliome doivent être déclarés à ce registre.


    Ils ont dénombré 174 épisodes de ces maladies chez 163 travailleurs des mines de la région de Thetford Mines déclarés depuis la mise en oeuvre du registre, en 2006. Afin de déterminer si certains avaient été embauchés après 1975, ils ont regardé de plus près 36 dossiers de travailleurs nés après 1940. Ils ont trouvé huit travailleurs embauchés après 1975 que l’exposition à l’amiante a rendus malades.


    Le Dr Deshaies est catégorique : « Ils ont été exposés à l’amiante exclusivement dans les mines et après 1975 », dit-il. Les examens médicaux et leur histoire professionnelle dûment versés aux dossiers le confirment. Certains sont décédés aujourd’hui. « Intuitivement, on s’en doutait, dit le Dr Deshaies, car toutes les formes d’amiante dont le chrysotile sont cancérigènes à des degrés divers. Dans les données scientifiques, c’est sans seuil sécuritaire : on vise la plus petite exposition possible. La norme actuelle au Québec est 10 à 100 fois moins sévère que dans d’autres régions du monde. »


    Il a également remarqué que certains de ces 8 travailleurs ont été exposés en moyenne à des concentrations d’amiante inférieures à la norme québécoise pour les mines, selon les données fournies par l’employeur. Il rappelle qu’il faut viser la plus petite exposition possible. Il ne peut en révéler plus sur chaque cas sans briser la confidentialité des dossiers. Au moins un mineur était non-fumeur.


    « Ma plus grande préoccupation, c’est que les gens disent que c’est complètement sécuritaire. Ça lance de faux messages aux travailleurs et aux familles, ça n’incite pas à la prévention et à prendre toutes les mesures nécessaires pour ne pas s’exposer. Des gens croient vraiment travailler de façon sécuritaire s’ils sont en dessous de la norme », déplore-t-il.

     

    Un doute tenace


    Serge Boilard persiste, signe et met en doute les conclusions du Dr Deshaies, qu’il qualifie de « suppositions ». « Il ne donne pas de noms, dénonce-t-il, ces informations étant confidentielles. Étaient-ils fumeurs ? Quel type d’amiante avaient-ils sur les poumons ? Ça n’a peut-être rien à voir avec les mines. Peut-être qu’ils ont travaillé dans la construction. » Il ajoute n’avoir jamais prétendu que l’amiante chrysotile ne pose aucun risque. « L’eau pose un risque de noyade. Est-ce qu’on va interdire l’eau ? », ajoute ce dernier.


    Luc Lachance est président de la section 7649 du Syndicat des métallos, qui représente les travailleurs de la mine de Thetford Mines. Même s’il dit ne pas en avoir eu vent, celui qui y travaille depuis le début des années 1990 n’écarte pas qu’il y ait eu des cas de maladies liées à l’amiante chez des travailleurs embauchés après 1975. « Je n’en ai pas entendu parler, mais peut-être qu’il y en a eu, je ne suis pas au courant. En 1975, les améliorations n’étaient pas subitement parfaites », souligne-t-il.


    La mine Jeffrey, qui se trouve à Asbestos, en Estrie, n’est pas sur le territoire couvert par l’enquête du Dr Deshaie. Mais le président du syndicat des travailleurs, Rodrigue Chartier, est convaincu comme M. Boilard qu’aucun travailleur embauché après 1975 n’a souffert de son exposition à l’amiante sur le site de l’actuelle mine Jeffrey. « Je voudrais les connaître, car je n’en ai jamais entendu parler », dit-il. Il n’écarte pas qu’un cas puisse ne pas avoir été porté à sa connaissance, mais il en doute. « Quand les travailleurs sont malades, ils nous le disent, car on les défend. Même les retraités s’adressent à nous. » Mine Jeffrey sera relancée sous peu grâce à un prêt de 58 millions de Québec.


    Le Devoir a tenté, sans succès, de vérifier cette information auprès de l’Agence de la santé de l’Estrie.

     

    1975, année charnière


    C’est après une grève de 7 mois des travailleurs de l’amiante de Thetford Mines, Black Lake et East Broughton qu’est adoptée la Loi sur l’indemnisation des victimes d’amiantose ou de silicose dans les mines et les carrières. Elle sera suivie en 1979 de l’actuelle Loi sur la santé et la sécurité du travail (LSST) et la mise sur pied de la CSST.


    Les conditions de travail dans les mines s’en sont trouvées dramatiquement changées, se souvient Rodrigue Chartier, qui y travaille depuis 44 ans. « Les employeurs se sont pris en main et ont changé l’environnement du tout au tout. Ils étaient imputables, alors ils ont changé les processus, les équipements », dit celui qui est maintenant président du syndicat qui représente les travailleurs de la mine Jeffrey, le Syndicat national de l’amiante d’Asbestos.


    ***
     

    L’amiante est à l’origine de près d’un décès de travailleur sur deux causés par des maladies professionnelles. La période de latence étant de 20 à 40 ans pour le développement de ces maladies, ces travailleurs ont été vraisemblablement exposés dans les années 1970 et 1980. Les mineurs ne représentent que 30 % des travailleurs indemnisés par la CSST pour cette raison. L’INSPQ a déjà démontré qu’une grande proportion des maladies liées à l’amiante n’est jamais déclarée. Par exemple, les cas de mésothéliome reconnus comme maladie professionnelle ne représentent que 21,4 % de l’ensemble des cas enregistrés au Fichier des tumeurs entre 1975 et 2002.



      Décès
    de travailleurs/amiante
    Pourcentage
    des décès de travailleurs
    2007 96 46,4 %
    2008 85 43,6 %
    2009 102 55,1 %
    2010 90 42,3 %

    Source : CSST, août 2012
     
     
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