L’amiante a tué 373 travailleurs entre 2007 et 2010

Contrairement à ce qu’affirment les défenseurs de l’industrie de l’amiante, des travailleurs engagés après 1975, date de l’adoption de règles de manipulation sécuritaire dans les mines de la région de Thetford Mines, souffrent bel et bien de maladies liées à leur exposition. Certains en sont morts.

Leurs noms figurent donc sur la longue liste des travailleurs morts de leur exposition à l’amiante. Entre 2007 et 2010, la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) en a dénombré 373 : des mineurs, mais aussi des travailleurs de la construction ou d’usine, par exemple.


Les mineurs malades ont-ils été exposés après 1975, année charnière dans l’adoption de mesures sanitaires dans les mines ? Pas selon le président du Mouvement Pro Chrysotile, Serge Boilard. Il signait dans le quotidien La Tribune, le 11 juillet dernier, une lettre dans laquelle il affirmait qu’« aucun travailleur engagé autant à Asbestos qu’à Thetford Mines, depuis 37 ans, c’est-à-dire depuis 1975, n’a été reconnu atteint de maladies industrielles reliées à l’amiante ».


Cette information a été relayée par le Musée minéralogique et minier de Thetford Mines et la Société de développement économique de la région de Thetford sur leurs pages Facebook respectives. Les internautes ont partagé l’information des dizaines de fois.


Problème : c’est faux.


Le journaliste et fondateur du média indépendant Thetford Actu, Daniel Couture, a eu l’idée de demander à l’Agence de la santé et des services sociaux de Chaudière-Appalaches d’ouvrir ses dossiers. Le médecin-conseil Pierre Deshaies a accepté de se plier à l’exercice, aidé de l’infirmière Vicky Bernier. Ensemble, ils ont épluché le registre des maladies à déclaration obligatoire (MADO). Le cancer du poumon lié à l’amiante, l’amiantose et le mésothéliome doivent être déclarés à ce registre.


Ils ont dénombré 174 épisodes de ces maladies chez 163 travailleurs des mines de la région de Thetford Mines déclarés depuis la mise en oeuvre du registre, en 2006. Afin de déterminer si certains avaient été embauchés après 1975, ils ont regardé de plus près 36 dossiers de travailleurs nés après 1940. Ils ont trouvé huit travailleurs embauchés après 1975 que l’exposition à l’amiante a rendus malades.


Le Dr Deshaies est catégorique : « Ils ont été exposés à l’amiante exclusivement dans les mines et après 1975 », dit-il. Les examens médicaux et leur histoire professionnelle dûment versés aux dossiers le confirment. Certains sont décédés aujourd’hui. « Intuitivement, on s’en doutait, dit le Dr Deshaies, car toutes les formes d’amiante dont le chrysotile sont cancérigènes à des degrés divers. Dans les données scientifiques, c’est sans seuil sécuritaire : on vise la plus petite exposition possible. La norme actuelle au Québec est 10 à 100 fois moins sévère que dans d’autres régions du monde. »


Il a également remarqué que certains de ces 8 travailleurs ont été exposés en moyenne à des concentrations d’amiante inférieures à la norme québécoise pour les mines, selon les données fournies par l’employeur. Il rappelle qu’il faut viser la plus petite exposition possible. Il ne peut en révéler plus sur chaque cas sans briser la confidentialité des dossiers. Au moins un mineur était non-fumeur.


« Ma plus grande préoccupation, c’est que les gens disent que c’est complètement sécuritaire. Ça lance de faux messages aux travailleurs et aux familles, ça n’incite pas à la prévention et à prendre toutes les mesures nécessaires pour ne pas s’exposer. Des gens croient vraiment travailler de façon sécuritaire s’ils sont en dessous de la norme », déplore-t-il.

 

Un doute tenace


Serge Boilard persiste, signe et met en doute les conclusions du Dr Deshaies, qu’il qualifie de « suppositions ». « Il ne donne pas de noms, dénonce-t-il, ces informations étant confidentielles. Étaient-ils fumeurs ? Quel type d’amiante avaient-ils sur les poumons ? Ça n’a peut-être rien à voir avec les mines. Peut-être qu’ils ont travaillé dans la construction. » Il ajoute n’avoir jamais prétendu que l’amiante chrysotile ne pose aucun risque. « L’eau pose un risque de noyade. Est-ce qu’on va interdire l’eau ? », ajoute ce dernier.


Luc Lachance est président de la section 7649 du Syndicat des métallos, qui représente les travailleurs de la mine de Thetford Mines. Même s’il dit ne pas en avoir eu vent, celui qui y travaille depuis le début des années 1990 n’écarte pas qu’il y ait eu des cas de maladies liées à l’amiante chez des travailleurs embauchés après 1975. « Je n’en ai pas entendu parler, mais peut-être qu’il y en a eu, je ne suis pas au courant. En 1975, les améliorations n’étaient pas subitement parfaites », souligne-t-il.


La mine Jeffrey, qui se trouve à Asbestos, en Estrie, n’est pas sur le territoire couvert par l’enquête du Dr Deshaie. Mais le président du syndicat des travailleurs, Rodrigue Chartier, est convaincu comme M. Boilard qu’aucun travailleur embauché après 1975 n’a souffert de son exposition à l’amiante sur le site de l’actuelle mine Jeffrey. « Je voudrais les connaître, car je n’en ai jamais entendu parler », dit-il. Il n’écarte pas qu’un cas puisse ne pas avoir été porté à sa connaissance, mais il en doute. « Quand les travailleurs sont malades, ils nous le disent, car on les défend. Même les retraités s’adressent à nous. » Mine Jeffrey sera relancée sous peu grâce à un prêt de 58 millions de Québec.


Le Devoir a tenté, sans succès, de vérifier cette information auprès de l’Agence de la santé de l’Estrie.

 

1975, année charnière


C’est après une grève de 7 mois des travailleurs de l’amiante de Thetford Mines, Black Lake et East Broughton qu’est adoptée la Loi sur l’indemnisation des victimes d’amiantose ou de silicose dans les mines et les carrières. Elle sera suivie en 1979 de l’actuelle Loi sur la santé et la sécurité du travail (LSST) et la mise sur pied de la CSST.


Les conditions de travail dans les mines s’en sont trouvées dramatiquement changées, se souvient Rodrigue Chartier, qui y travaille depuis 44 ans. « Les employeurs se sont pris en main et ont changé l’environnement du tout au tout. Ils étaient imputables, alors ils ont changé les processus, les équipements », dit celui qui est maintenant président du syndicat qui représente les travailleurs de la mine Jeffrey, le Syndicat national de l’amiante d’Asbestos.


***
 

L’amiante est à l’origine de près d’un décès de travailleur sur deux causés par des maladies professionnelles. La période de latence étant de 20 à 40 ans pour le développement de ces maladies, ces travailleurs ont été vraisemblablement exposés dans les années 1970 et 1980. Les mineurs ne représentent que 30 % des travailleurs indemnisés par la CSST pour cette raison. L’INSPQ a déjà démontré qu’une grande proportion des maladies liées à l’amiante n’est jamais déclarée. Par exemple, les cas de mésothéliome reconnus comme maladie professionnelle ne représentent que 21,4 % de l’ensemble des cas enregistrés au Fichier des tumeurs entre 1975 et 2002.



  Décès
de travailleurs/amiante
Pourcentage
des décès de travailleurs
2007 96 46,4 %
2008 85 43,6 %
2009 102 55,1 %
2010 90 42,3 %

Source : CSST, août 2012
8 commentaires
  • Bernard Duplessis - Inscrit 24 août 2012 07 h 19

    Pour des votes...

    Prêt de 58 millions à mine Jefrey par le gouvernement Charest et ses libéraux... oui mais ce n'est juste un prêt, ils vont nous rembourser... et les malades et les morts eux vont-ils être remboursés ?

  • Francois Parent - Inscrit 24 août 2012 07 h 36

    Il va sans dire

    Il va sans dire Jean Charest est un sophiste.

  • Gilbert Talbot - Abonné 24 août 2012 08 h 08

    Pire que l'eau de javelle.

    Selon le ministre de la santé, Yves Bolduc, l'amiante est un produit dangereux comme l'eau de javelle, mais si on respecte le mode d'emploi on peut éviter la maladie. L'article montre bien que l'amiante tue plus que l'eau de javelle, qu'elle est beaucoup plus nocive pour la santé. C'est criminel de la part d'un médecin - et particulièrement d'un ministre de la santé - de réduire ainsi les risques pour la santé, à des fins uniquement économiques : rouvrir une mine d'amiante, par ailleurs décrié par la CSST elle-même et tous les autres services de santé.

  • Mariette Payeur - Inscrite 24 août 2012 09 h 08

    a TUÉ 373 travailleurs entre 2007 et 2010

    On nous dit:
    «Entre 2007 et 2010, la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) en a dénombré 373 : des mineurs, mais aussi des travailleurs de la construction ou d’usine, par exemple»
    Dans le 1/3 des usines, on n'appliquait pas les normes du temps! Idem dans la construction. http://www.inspq.qc.ca/dossiers/amiante/default.as

    Et ces dérogations aux normes établies sont bien plus nocives que le travail à la mine.
    Ceci étant dit, la lecture de l'ensemble de l'article ne démontre aucunement que l'amiante est seule en cause.
    Les autorités médicales de l'A.S.S. de C.-A. parlent de «huit travailleurs embauchés après 1975 que l’exposition à l’amiante a rendus malades» (morts??) Comme la mine Jefrey n'y est pas incluse, doublons le nombre de malades et disons seize (16). On est loin des 373 [morts] cités en titre. Bizarre.

    Je serais curieuse que l'on fasse des enquêtes aussi serrées dans certaines tours à bureaux
    Même si elles ne sont pas isolées à l'amiante, l'air vicié de ces tours créent nombre de maladies: syndrome de fatigue chronique, fibromyalgie et bien des effets psychiques (burn out, dépression). Et à quoi aboutissent tous ces maux? On l'ignore. Surtout que le rapport avec les tours n'est pas toujours établi. Et ce sont là les plus connues; ce ne sont sûrement pas les seules.

    Loin de moi l'idée de nier les dangers de l'amiante mais il faudrait être conséquent entre le titre d'un article et l'article lui-même.

  • Danielle - Inscrit 24 août 2012 09 h 22

    Chambre à gaz!

    L'exposition à l'amiante et aux gaz de schiste est catastrophique pour la santé. Qu'on se le tienne pour dit, exposer volontaire des gens aux produits liés à l'amiante et aux gaz de schiste c'est amener les gens à la chambre à gaz!

    Compagnies vendues au cash, je ne vous laisserez pas m'empoisonner!

    Danielle Houle