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Fabrique-moi un omnipraticien

23 août 2012 | Jana Havrankova - Médecin endocrinologue à Saint-Lambert | Santé
Il est à parier que beaucoup de jeunes médecins seraient enchantés de pratiquer dans des endroits bien pourvus en personnel administratif et professionnel.
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Il est à parier que beaucoup de jeunes médecins seraient enchantés de pratiquer dans des endroits bien pourvus en personnel administratif et professionnel.

Pour une rare fois, tous les partis politiques sont d’accord : il faut renforcer la première ligne et donner un omnipraticien à tous les Québécois. La prévention, le dépistage des problèmes de santé, le suivi des maladies chroniques améliorent la santé de la population et allègent les tâches des urgences, des hôpitaux et des spécialistes. La prise en charge précoce et continue de chaque citoyen par un omnipraticien diminue aussi le fardeau financier des citoyens et de l’État. Les gens consomment moins de médicaments, recourent moins aux soins spécialisés, visitent moins les urgences. Au-delà du consensus, la question demeure : comment procurer un omnipraticien à tous ?

 

Y en a-t-il assez ?


La CAQ a effectué le calcul : huit millions de Québécois, environ huit mille omnipraticiens, donc, mille personnes par omnipraticien, et le tour est joué ! Cette équation, répétée plusieurs fois par le docteur Gaétan Barrette, aspirant ministre de la Santé dans un gouvernement caquiste, ainsi que par François Legault, néglige le fait que beaucoup de généralistes se sont spécialisés. Certains travaillent aux urgences, d’autres pratiquent l’obstétrique ou se concentrent sur certaines affections précises, le sida, par exemple.


Il est illusoire de demander à ces médecins de réorienter leur pratique, parfois après de nombreuses années consacrées à des soins particuliers. En conséquence, la province compte moins de généralistes disponibles pour la prise en charge que suppose le calcul de la CAQ. Le docteur Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, estime qu’en réalité, il manque environ 1000 omnipraticiens dans la province.


Le PQ, avec le docteur Réjean Hébert comme porte-parole en santé, propose de « valoriser » la médecine familiale. Si cette valorisation se résume à donner plus de revenus aux omnipraticiens, on pourrait voir apparaître un effet pervers : le médecin aura besoin de travailler moins pour obtenir les mêmes revenus, d’où une diminution des services.


Avant de clore la dispute sur le nombre de généralistes requis, une analyse de leur pratique actuelle s’impose. La RAMQ possède des outils pour cela. Avec raison, on exige des résultats de la part des médecins comme pour n’importe quel travailleur. Cependant, il s’avère totalement contre-productif de commencer par la supposition que les omnipraticiens ne travaillent pas assez ou que l’on puisse sans problème modifier leur pratique, comme le suggère la CAQ.

 

Le mythe des GMF


Le PQ et le PLQ fondent beaucoup d’espoir sur les Groupes de médecine familiale (GMF). Il en existe aujourd’hui quelque 240 dans la province. Mais de combien a augmenté le nombre de Québécois ayant un médecin de famille depuis l’implantation de ce programme ? Cette question n’a même pas été soulevée à ce jour.


Lors de la création des GMF, les médecins qui pratiquaient déjà en groupe ont amélioré les soins à leurs patients existants ainsi que leurs conditions de travail, en bénéficiant du soutien d’autres professionnels de la santé, des infirmières surtout. C’est bien, mais cela ne règle pas le problème de la pénurie de médecins ou de leur disponibilité. Avant de succomber à ce mantra qu’est devenu le GMF, il conviendrait d’examiner son efficacité.


Par ailleurs, il ne suffit pas que chaque Québécois soit inscrit auprès d’un médecin. Il faut encore que ce médecin ou d’autres médecins du groupe soient disponibles pour accueillir ce patient rapidement en cas de problème.

 

Dimanche après-midi au cabinet…


Les caquistes entendent obliger les généralistes à ouvrir leurs cabinets sept jours par semaine, jusqu’à 22 h. Québec solidaire veut étendre les horaires des CLSC à 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Ces projets ne mentionnent pas combien d’heures par semaine on estime que les omnipraticiens devraient travailler ni où l’on prendrait le personnel nécessaire.


Les semaines de 60, 70 heures ne sont plus acceptables pour personne, médecins inclus. En outre, on oublie que les cabinets sont maintenus et financés à même les revenus des médecins. Qui paiera les heures supplémentaires du personnel ? Les médecins ne voudront pas non plus s’asseoir les dimanches après-midi à attendre les patients sans être récompensés pour cette disponibilité, puisqu’il est douteux que cette présence puisse être adéquatement rémunérée par les quelques visites. Les gens ont généralement mieux à faire le dimanche qu’aller voir un médecin. On ne se présente pas au CLSC avec une douleur à la poitrine à 3 heures du matin ! Il y a des urgences pour cela !


Exiger une prolongation des plages horaires en soirée durant la semaine serait sans doute suffisant, moins coûteux et répondrait aux besoins des personnes qui travaillent.

 

Le CLSC, porte d’entrée du système


Naïvement, j’ai imaginé lors de la création des CLSC, durant les années 1970, que les personnes qui n’avaient pas de généraliste en cabinet pourraient se tourner vers ces centres pour bénéficier d’un suivi médical. Plus tard, j’ai appris que dans plusieurs CLSC, il n’y avait même pas de médecin ! Cela n’a pas de sens !


Plutôt que de se reposer sur les initiatives des groupes des médecins pour la réalisation des GMF, le ministre de la Santé devrait soutenir l’installation des médecins dans les structures existantes comme les CLSC et les cliniques affiliées aux hôpitaux. Seul Québec solidaire propose de donner aux CLSC un véritable rôle de porte d’entrée du système de soins.


Je parie que beaucoup de jeunes médecins seraient enchantés de pratiquer dans des endroits bien pourvus en personnel administratif et professionnel plutôt que de se lancer dans l’aventure coûteuse et fastidieuse de la mise en place et de la gestion d’un cabinet. Une telle pratique s’adapterait aisément à la rémunération forfaitaire ou au salariat et favoriserait la prise en charge des personnes.


Le succès de la réforme de la première ligne, qui tarde tant et qui s’avère si nécessaire, dépendra de la rigueur de l’évaluation des ressources existantes, de la capacité du ministère de la Santé à améliorer ce qui fonctionne déjà sans provoquer des tempêtes inutiles ou persister dans des façons de faire désuètes.


***

Jana Havrankova - Médecin endocrinologue à Saint-Lambert

 
 
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