Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Un toit pour se sortir de la rue

    14 juillet 2012 |Amélie Daoust-Boisvert | Santé
    Alain, 50 ans, a été trois ans sans adresse avant que le projet Chez soi lui offre un toit. Aujourd’hui, il a toujours ses hauts et ses bas. Mais avec son nouveau logement et l’appui de son intervenant, Philippe, il arrive enfin à entrevoir l’avenir.
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Alain, 50 ans, a été trois ans sans adresse avant que le projet Chez soi lui offre un toit. Aujourd’hui, il a toujours ses hauts et ses bas. Mais avec son nouveau logement et l’appui de son intervenant, Philippe, il arrive enfin à entrevoir l’avenir.
    Trois histoires (vidéos)


    Chez soi, un web documentaire de l'Office national du film
    Le pari était audacieux : on a donné à des itinérants atteints d’une maladie mentale la clé d’un logement sans leur demander en retour de rester sobres, de voir leur psychiatre ou de prendre leurs médicaments. Que deviennent les 284 Montréalais qui devaient quitter la rue grâce au projet Chez soi depuis le lancement de l’expérience, il y a deux ans ?

    Environ 80 % des anciens itinérants logés ont toujours un toit sur la tête.


    Pancanadien, le projet Chez soi a logé sans condition préalable environ 1000 itinérants dans cinq grandes villes, dont Montréal, leur offrant un soutien. Autant de sans-abri servent de groupe témoin : ils ne sont pas logés et ils reçoivent les services déjà disponibles dans leur communauté. Un immense projet de recherche observe les trajectoires de ces deux groupes, postulant que les « logés » s’en sortiront mieux.


    Parmi eux, Alain, 50 ans. Dans un café à deux pas de son appartement, il discute avec son intervenant, Philippe, de son saut en parachute du vendredi précédent. Il caresse maintenant le rêve d’expérimenter le deltaplane. « Là, on ne tombe pas, on vole ! » lance-t-il, excité.


    C’est dans un tout autre contexte, à la Mission Old Brewery, qu’Alain et Philippe se sont rencontrés pour la première fois. Trois semaines avant qu’Alain signe son bail pour un logement qu’il occupe toujours.


    « La dernière fois qu’on s’est vus, tu étais dans un creux », avance Philippe.


    « Là, je suis sur un high, je consomme moins, je plane dans mes sandales. » Alain concède que « des fois, le petit côté rebelle est encore là. Je me renfrogne chez nous. Ça n’aide pas pour la consommation de boisson… »


    Alain a ses hauts et ses bas. Entre les problèmes d’alcool ou d’humeur, il tangue entre l’idée de vivre au jour le jour et celle de fomenter des projets d’avenir. Mais l’avenir, il arrive enfin à l’entrevoir. « Je commence à avoir du fun à 50 ans… » dit-il, souriant.


    Il aura été près de trois ans sans adresse. Un jour, au milieu de cette errance, une automobile le percute. Il perd un bras. Rien ne va plus. « Quand tu te fais mettre dehors de la Maison du Père, c’est parce que ça va vraiment mal ! » se rappelle-t-il. Puis il y eut ce logement grâce au projet Chez soi, le suivi avec Philippe, de petites indemnités de la société de l’assurance automobile du Québec. « Si ce n’était de l’appartement, je l’aurais bu, cet argent-là. Mais j’ai un logement. Maudit que je suis chanceux ! »


    En quittant Alain, dans le métro, entre deux rendez-vous, Philippe mange rapidement sa collation. Les intervenants voient trois ou quatre participants par jour. « Il ne faut pas penser que tous tes cas vont être réglés en deux, trois ans, dit-il. Oui, des fois, ils ne font pas grand-chose. Mais pour moi, c’est une réussite. Ils sont tellement moins souffrants psychologiquement. Parfois, c’est long. » Il parle d’une participante qui commence tout juste à tenir une conversation normalement.


    Sur ses 14 participants, un ne lui répond plus - l’équipe tente de rétablir le contact. Mais 80 % vont plutôt bien, estime-t-il.


    « Le logement, ça apporte une stabilité, mais c’est comme des chaussures neuves : ça fait mal au début », illustre sa supérieure, Jessica Sotto. Tous deux travaillent pour l’organisme communautaire Diogène, à qui on a confié le mandat de superviser la moitié des participants du groupe de suivi « modéré ». L’autre moitié a été confiée à un centre de santé et de services sociaux (CSSS), histoire de comparer les deux approches.


    Plus tard, attablé dans un autre café, Philippe attend son deuxième rendez-vous du jour. Finalement, personne ne se présente. L’été, l’attrait de la rue et des vieux chums se fait sentir. « Ils se sentent à l’étroit dans leur appartement », croit la psychiatre du projet, la Dre Marie-Carmen Plante. Selon Alain, « certains sont encore dans la rue, dans leur tête ».

     

    L’univers du suivi intensif


    Alain est dans le groupe de suivi « modéré ». Par opposition au groupe du suivi « intensif », il est assez fonctionnel pour rencontrer son intervenant une seule fois par semaine. Il peut trouver une oreille attentive à la ligne téléphonique d’urgence 12 heures par jour et reçoit ses services médicaux dans le système de santé normal.


    Avec l’équipe du suivi intensif, on entre dans une autre dimension.


    De garde 24 heures sur 24, l’équipe compte des intervenants, des infirmières et une psychiatre. On visite certains participants six jours sur sept. « On va leur porter leurs médicaments, parler aux voisins, pour les plus difficiles. La psychiatre se déplace. On va les voir en prison s’il le faut », explique l’intervenant Clément Savignac dans les locaux de Chez soi au centre-ville.


    Dans leur grand local, un immense tableau avec les noms de leurs 80 participants. En vert, ceux qui sont disparus de la carte. Un s’est trouvé un coloc en banlieue, un autre est peut-être ailleurs au Canada…


    « Être DJ. Devenir millionnaire. Retourner à l’école. Voyager. Retrouver ma fille. Avoir une maison dans les arbres. Avoir une blonde. » En violet, près de chaque nom, les intervenants ont noté les rêves des participants, histoire de ne jamais les perdre de vue. Certains se sont réalisés. Un homme a effectivement dû se trouver un logement plus grand… car il a repris la garde de sa fille. « On marche à l’espoir, résume Clément. Quand tout le monde les lâche, nous, on y croit encore. »


    Le rythme de travail et la lourdeur du défi rendent la tâche particulièrement difficile pour l’équipe du suivi intensif, qui a dû au début essuyer plusieurs démissions. Depuis un an, le personnel s’est stabilisé. « C’est la charge de travail la plus élevée que j’aie vécue, avoue Clément. Mais je ne pourrais pas faire autre chose. »


    Les professionnels qui gravitent dans le projet ont des dizaines d’histoires de petits et grands succès à raconter. « L’homme sous l’arbre » dont on ignorait l’identité pendant des mois, qui habite toujours le premier logement qu’on lui a attribué. Cet autre que l’hôpital, habitué de le voir à l’urgence une journée sur deux, croyait mort alors qu’il a simplement un toit sur la tête. Une femme qui enseigne la peinture aux autres participants.


    Il y a aussi ceux pour qui l’histoire s’est mal terminée. Onze sont morts depuis le début du projet à Montréal. Davantage à Vancouver, où la drogue fait des ravages. Le plus tristement connu, Farshad Mohammadi, 34 ans, a été abattu par les policiers dans le métro de Montréal en janvier dernier. Il venait de quitter un logement du projet Chez soi, expulsé par un propriétaire à qui il devait de l’argent. Mais on lui en avait trouvé un autre, qu’il devait visiter sous peu. Pour l’équipe, devoir déménager n’est pas synonyme d’échec : parce que, dit la directrice du volet montréalais, Sonia Côté, on recommence jusqu’à ce qu’on trouve « le bon match ».













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.