Syndicat canadien de la fonction publique - L’état actuel du réseau inquiète
« C’est par le public que passe l’amélioration du système de santé »
«Des réformes, il y en a eu trois grandes depuis 15 ans dans le réseau de la santé et chacune promettait beaucoup. Nous remarquons toutefois qu’elles étaient surtout des réformes de structure, qui n’ont pas amélioré l’état du réseau de la santé », affirme Marco Lutfy.
La plus récente a été le regroupement des établissements de santé d’un secteur en un Centre de santé et de services sociaux (CSSS). « On nous avait dit que ç’allait diminuer le fardeau administratif, mais on a vu que ça l’a augmenté. Le nombre d’Indiens que peut avoir un chef ne change pas vraiment, vous savez. Si le patron a plus de responsabilités et plus d’employés sous son égide, il va se chercher plus d’adjoints. C’est ce qui s’est passé. Le niveau du personnel administratif et cadre a augmenté de 15 à 20 % », affirme M. Lutfy.
Six ans après la fusion, le président du CPAS affirme que plusieurs CSSS n’ont toujours pas réussi la transformation. « C’est une grande réorganisation. Il faut tenir compte des différentes missions. Dans beaucoup d’endroits, les hôpitaux sont venus drainer des ressources humaines et financières d’autres établissements. Sur le terrain, en réalité, on n’a pas vu d’amélioration », affirme Marco Lutfy.
L’essoufflement des travailleurs
Le CPAS, qui représente plus de 20 000 travailleurs dans le secteur de la santé et des services sociaux, remarque toutefois un essoufflement. « Dans les établissements de santé, les employés sont très essoufflés. Les réformes ne changent pas le nombre de patients dont ils ont à s’occuper. Toutefois, à chaque réforme, ils doivent s’adapter à de nouvelles réalités, à de nouveaux patrons, à de nouvelles façons de faire. C’est essoufflant », remarque Marco Lutfy.
Le syndicaliste affirme toutefois que certains éléments de ces réformes sont tout à fait positifs. « Par exemple, l’idée de faire en sorte que les établissements soient des milieux de vie. Je pense surtout aux centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), où on veut que les gens se sentent chez eux plutôt que dans un hôpital. C’est bien, mais c’est un gros changement. Il n’y a pas eu de personnel additionnel pour faciliter l’adaptation. Ça essouffle », explique-t-il.
M. Lutfy constate aussi que plusieurs responsabilités ont été données aux CSSS. « On exige d’eux le déficit zéro, en même temps, on leur demande toutes sortes de choses, comme implanter l’informatisation des données sur la santé. C’est un projet de Québec, mais les CSSS n’ont pas de nouveaux fonds pour le faire. Les CSSS prennent des montants dans leur enveloppe budgétaire et ensuite, pour ne pas être en déficit, ils doivent couper des postes et des heures ici et là. Encore une fois, ça essouffle les travailleurs. »
Il s’inquiète aussi des répercussions de la loi 100, qui met en oeuvre certaines dispositions du discours sur le budget de 2010 et vise le retour à l’équilibre budgétaire en 2013-2014 ainsi que la réduction de la dette. « On réaffiche maintenant un poste sur deux, précise-t-il. Cette politique ne fait pas en sorte que la fonction du deuxième poste disparaît. Les tâches sont redistribuées dans les équipes et c’est encore plus essoufflant. »
Dans un tel contexte, il affirme que les difficultés d’attraction et de rétention du personnel sont toujours très sérieuses. « Les jeunes préfèrent vendre des cellulaires plutôt que de devenir des préposés aux bénéficiaires. Ça fait qu’il manque de personnel, donc c’est difficile de donner des congés parce qu’il n’y a pas de remplaçants. Ça essouffle encore plus et ça attire encore moins de relève. »
Le secteur privé
La question des agences de placement dans le milieu de la santé est toujours un enjeu pour les syndicats, comme pour le ministère de la Santé et des Services sociaux.
« Le gouvernement reconnaît que la question de la main-d’oeuvre indépendante est un problème. En même temps, actuellement, on ne pourrait pas faire disparaître les agences parce qu’il manquerait de personnel. Il faut regarder pourquoi ces personnes préfèrent être employées par des agences plutôt que par le réseau public. Il faut attirer ces travailleurs dans le réseau, donc regarder les conditions du travail. Un comité a d’ailleurs été créé pour se pencher sur la question. On cherche une solution, mais ce n’est pas évident sans nouveaux fonds », explique M. Lutfy, qui est préposé aux bénéficiaires de formation.
Les problématiques sont donc nombreuses et, aux yeux de Marco Lutfy, il n’y a pas de solution-miracle. « Ce n’est certainement pas le secteur privé qui viendra nous sauver ! C’est un mythe incroyable de penser que rajouter la notion de profit dans l’équation viendra aider. Le secteur privé ne coûte pas moins cher que le secteur public. Le secteur privé draine les ressources et crée deux classes de citoyens : les riches, qui peuvent se payer les services, et les pauvres, qui doivent se tourner vers un réseau public affaibli. »
D’ailleurs, le président du CPAS s’inquiète énormément des conséquences que pourrait avoir l’Accord économique sur le commerce global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne. « Les négociations se font présentement dans le secret. Ce que nous avons eu comme information, c’est qu’il découlerait de l’AECG une ouverture des prestations de soins aux entreprises internationales. Ce genre d’accord prévaut sur les lois canadiennes, provinciales et municipales. C’est très inquiétant, puisqu’on n’a pas de contrôle là-dessus, parce que rien n’est public dans ces négociations », déplore M. Lutfy.
Quelle est la stratégie à adopter, d’après le président du CPAS ?
« La sensibilisation, affirme-t-il. Lorsqu’on demande à la population si elle veut plus de soins publics, de 80 à 90 % des répondants disent oui. C’est par le public que passe l’amélioration du système de santé. Il faut se mobiliser pour arrêter le mouvement vers une recherche de profits toujours plus élevés. »







