Médecine - Les pendules de nos stéthoscopes
Vincent Demers - Médecin et professeur de clinique, l'auteur exerce dans les communautés de Lourdes-de-Blanc-Sablon, de Pakua Shipi et de la rivière Saint-Augustin.
16 décembre 2011
Santé
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Les médecins ne sont pas «que millionnaires de revenus et d’impôts».
D'un fanion de vent de mon Blanc-Sablon d'hiver, les pieds traînants sur le perron blanc du Labrador, j'ai l'envie abîmeuse, partant sur une vague en train de geler, de décrasser le brouillard, de craqueler la banquise d'un soyeux coup de brise-glace.
C'est pas de cette banquise mouvante là, ni de ce lait des airs là que je parle. Elles sont là pour de bon, ces ensorcelantes robes de mariée du village. Je pense à ce qui se tentacule jusqu'à Montréal, les blizzards aveugleurs de conscience, les tousseux smogs et les gros froids pulpeux d'engelures qui se déposent dans les poumons et qui gercent les mains de ma profession.
Moi, médecin, pas encore de famille, médecin de village, de ville, de vie ou de mort, ne suis pas un pourcentage, un salaire, un bien meuble, ni comparable. Pas une marchandise à acheter ou à revendre à la société aliénante publique ou privée. Pas plus qu'eux et elles, humains uniques au bout de mes doigts pianistes de leurs corps, de mon âme suturée à la leur, de mes erreurs d'homme trop comme les autres ou des tableaux ratés de mon art. Mais un art qui fait encore des chefs-d'oeuvre. Un art hippocratique qu'on oublie, le plus vieux métier du monde qu'on se partage avec les péripatéticiennes. C'est peut-être pour ça qu'on voit parfois des médecins être putes et soumis et des prostituées guérir les solitudes.
Enfants d'écoles ministérielles, avec vos barrettes à guillotiner les cheveux en quatre, vos godineries publicitaires, vos héros de justice monétaire, cessez vos poulailleries de nous faire malhonneur. Si vous êtes à nos têtes, c'est seulement comme des tuques. Censées nous réchauffer, nous protéger, nous rendre coquets même aux yeux des autres. Parce que les médecins ont les cheveux trop gris et sales à s'inquiéter, trop batailleurs d'insomnies. Dans nos tuques, vous y mettez des poux.
Grosses têtes
Nos têtes, elles sont grosses, confrères, consoeurs. Nous sommes tous devenus spécialistes. Nous sommes aussi rares qu'un bon discours d'un ministre de la Santé. Nous sommes aussi en demande qu'un iPhone nouvelle génération. Ça étire les élastiques, ça fait des mailles, ça laisse passer le froid, ça gèle les méninges comme une ligne de coke. Certains sont plus spécialistes que d'autres. Ceux qui tutoient d'en haut et ceux qui se délestent d'en bas. On les reconnaîtra.
Montrons-leur!
Médecins, montrons aux agnostiques de la médecine, à tous ces tannés de nous autres, montrons-leur par nos actes, nos compétences, par nous-mêmes individuellement, par nos sympathies plus que par nos empathies, par ce qui nous a fait être admis en médecine en plus de notre cote R ou Z, qu'on n'est pas des fonctionnaires de l'État, que le chiffre au bas de la prescription n'est pas un pourcentage de profit d'actions pharmaceutiques, qu'on n'est pas que millionnaires de revenus et d'impôts, qu'il nous reste un peu d'empirisme et pas juste de la statistique.
Soyons révolutionnaires du cynisme, montrons-leur tous les jours qu'on a encore notre place à côté des superbes infirmières, qu'on n'est pas médecins pour le pouvoir sur les autres, mais pour le pouvoir que la passion de pratiquer le vrai plus beau métier du monde exerce tyranniquement sur nous autres, de Magog à Salluit, d'Hochelaga à Saint-Roch, de Gatineau aux grands vents de Blanc-Sablon.
Les pendules de nos stéthoscopes sont déréglées avec tous ces décalages d'horreur. Soyons médecins horlogers, il est temps de les remettre à l'heure.
***
Vincent Demers - Médecin et professeur de clinique, l'auteur exerce dans les communautés de Lourdes-de-Blanc-Sablon, de Pakua Shipi et de la rivière Saint-Augustin.
C'est pas de cette banquise mouvante là, ni de ce lait des airs là que je parle. Elles sont là pour de bon, ces ensorcelantes robes de mariée du village. Je pense à ce qui se tentacule jusqu'à Montréal, les blizzards aveugleurs de conscience, les tousseux smogs et les gros froids pulpeux d'engelures qui se déposent dans les poumons et qui gercent les mains de ma profession.
Moi, médecin, pas encore de famille, médecin de village, de ville, de vie ou de mort, ne suis pas un pourcentage, un salaire, un bien meuble, ni comparable. Pas une marchandise à acheter ou à revendre à la société aliénante publique ou privée. Pas plus qu'eux et elles, humains uniques au bout de mes doigts pianistes de leurs corps, de mon âme suturée à la leur, de mes erreurs d'homme trop comme les autres ou des tableaux ratés de mon art. Mais un art qui fait encore des chefs-d'oeuvre. Un art hippocratique qu'on oublie, le plus vieux métier du monde qu'on se partage avec les péripatéticiennes. C'est peut-être pour ça qu'on voit parfois des médecins être putes et soumis et des prostituées guérir les solitudes.
Enfants d'écoles ministérielles, avec vos barrettes à guillotiner les cheveux en quatre, vos godineries publicitaires, vos héros de justice monétaire, cessez vos poulailleries de nous faire malhonneur. Si vous êtes à nos têtes, c'est seulement comme des tuques. Censées nous réchauffer, nous protéger, nous rendre coquets même aux yeux des autres. Parce que les médecins ont les cheveux trop gris et sales à s'inquiéter, trop batailleurs d'insomnies. Dans nos tuques, vous y mettez des poux.
Grosses têtes
Nos têtes, elles sont grosses, confrères, consoeurs. Nous sommes tous devenus spécialistes. Nous sommes aussi rares qu'un bon discours d'un ministre de la Santé. Nous sommes aussi en demande qu'un iPhone nouvelle génération. Ça étire les élastiques, ça fait des mailles, ça laisse passer le froid, ça gèle les méninges comme une ligne de coke. Certains sont plus spécialistes que d'autres. Ceux qui tutoient d'en haut et ceux qui se délestent d'en bas. On les reconnaîtra.
Montrons-leur!
Médecins, montrons aux agnostiques de la médecine, à tous ces tannés de nous autres, montrons-leur par nos actes, nos compétences, par nous-mêmes individuellement, par nos sympathies plus que par nos empathies, par ce qui nous a fait être admis en médecine en plus de notre cote R ou Z, qu'on n'est pas des fonctionnaires de l'État, que le chiffre au bas de la prescription n'est pas un pourcentage de profit d'actions pharmaceutiques, qu'on n'est pas que millionnaires de revenus et d'impôts, qu'il nous reste un peu d'empirisme et pas juste de la statistique.
Soyons révolutionnaires du cynisme, montrons-leur tous les jours qu'on a encore notre place à côté des superbes infirmières, qu'on n'est pas médecins pour le pouvoir sur les autres, mais pour le pouvoir que la passion de pratiquer le vrai plus beau métier du monde exerce tyranniquement sur nous autres, de Magog à Salluit, d'Hochelaga à Saint-Roch, de Gatineau aux grands vents de Blanc-Sablon.
Les pendules de nos stéthoscopes sont déréglées avec tous ces décalages d'horreur. Soyons médecins horlogers, il est temps de les remettre à l'heure.
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Vincent Demers - Médecin et professeur de clinique, l'auteur exerce dans les communautés de Lourdes-de-Blanc-Sablon, de Pakua Shipi et de la rivière Saint-Augustin.
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