Au boulot du crépuscule à l'aube
Le travail de nuit est le lot de près d'un travailleur sur 10 au Canada
Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir
Le chauffeur de taxi de nuit Pierre Jetté constate qu’il y a plus d’enseignes fluorescentes «24h» que d’étoiles à Montréal.
Le réveille-matin sonne à 22 heures. Le souper remplace le petit-déjeuner. À la tombée de la nuit, lorsque la plupart d'entre nous s'apprêtent à se coucher, les travailleurs de nuit commencent leur «journée». «Le soleil pour vous, c'est la lune pour moi», raconte Pierre Jetté, chauffeur de taxi de nuit.
Autrefois, les horaires de nuit étaient le lot de ceux qui veillaient sur nous: les pompiers, les infirmières, les policiers. «Maintenant, il y a toujours quelqu'un pour servir ceux qui ont un p'tit creux, constate Pierre Jetté, qui roule la nuit depuis 30 ans. À Montréal, il y a plus d'enseignes fluorescentes "24h" que d'étoiles.»
De nos jours, le travail de nuit ou à horaires changeants (jour, soir ou nuit, selon la semaine) est une réalité pour tout un éventail de travailleurs. En 2006, 8,5 % des travailleurs faisaient régulièrement des quarts de nuit, et 22 % en faisaient de temps en temps, d'après Statistique Canada. Et, très bientôt, les femmes seront aussi concernées que les hommes, selon la Commission de la santé et de la sécurité du travail du Québec (CSST).
Pour les employés de la boulangerie Les Co'pains d'abord, «la nuit, c'est calme», dit Matthieu Virloget. Ils ne sont que deux devant les fourneaux. Avec Frédéric Théraud, les mains dans la pâte, ils pétrissent, ils façonnent: 2000 croissants par nuit, c'est beaucoup. Il faut que tout soit prêt lorsque les livreurs passent. «C'est quand les gens arrivent à 6h du matin qu'il y a plus de bordel. La nuit, on a tout à nous pour travailler en paix.» Le chauffeur de taxi est d'accord: «La nuit, pas de problèmes d'embouteillage. Certains clients deviennent des amis, on jase. Sauf qu'à la fin du voyage ils payent.»
Selon une étude de Statistique Canada menée en 2005, 29 % des travailleurs de nuit sont insatisfaits de leur équilibre travail-vie, un taux significativement plus élevé que chez les travailleurs diurnes. Quant au taux de divorce, il s'élève à 10,8 % chez les travailleurs de nuit, contre seulement 6,6 % chez les salariés travaillant à heures fixes, selon le ministère du Travail du Québec. En moyenne, ces couples passent une heure de moins ensemble par jour. «Il arrive qu'on se voie le mardi, et ensuite pas avant le vendredi», explique M. Théraud. D'ailleurs, après 10 ans passés dans la boulangerie, il abandonnera bientôt ce rythme pour reprendre ses études. Son collègue Matthieu, par contre, adore toujours travailler de nuit et n'y voit pas d'obstacle majeur à sa vie de couple.
Et le sommeil? Marie Dumont, chercheuse à l'Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, affirme qu'il est très difficile de s'endormir le jour, car l'horloge biologique envoie des signaux d'éveil. Selon elle, il est également «très rare» que les personnes aient «envie de vivre de nuit tout le temps. La plupart des gens, même s'ils ont un horaire de nuit fixe et non en rotation, vont vouloir être avec leur famille et leurs amis durant leur journée de congé.» Le corps est donc dans un état de décalage horaire constant, selon elle. Mais pas pour James Arsenian, musicien du groupe métal Endast. «Je me sens bizarre quand je dors la nuit», dit-il. Lors d'une tournée de spectacles, tout se passe la nuit. «Quand je reviens à la maison, je veux dormir.»
Le piège de la prime
Plusieurs emplois de nuit offrent en compensation une prime à ceux qui acceptent de travailler à contre-courant de la norme. Les boulangers des Co'pains d'abord, par exemple, ont une prime de 2 $ par heure. Les chauffeurs de taxi n'ont pas cet avantage, mais la faible congestion sur les routes leur permet de faire plus de trajets. En dépit de cet avantage pécuniaire, le travail de nuit «semble être plus associé à des segments particuliers du marché du travail: les jeunes et les travailleurs âgés, ainsi que ceux qui ont une rémunération moins élevée que la moyenne», note toutefois une étude de 2006 du ministère du Travail.
Mme Dumont, elle, se méfie des primes de nuit. «Pour quelqu'un qui commence à avoir des problèmes de santé attribués au travail de nuit, retourner travailler de jour quand tu sais que tu vas perdre une partie de ton salaire, c'est un choix difficile. C'est une espèce de piège parce que c'est très difficile de réduire son salaire volontairement.» Plusieurs études statistiques montrent que les travailleurs de nuit présentent un risque accru de diabète, d'hypercholestérolémie et d'obésité, ainsi que de contracter certaines maladies cardiovasculaires.
De plus, environ 70 % des travailleurs de nuit vont réduire leur sommeil pour disposer de plus de temps! «Il est possible de réduire son temps de sommeil, mais il n'est pas possible de réduire son besoin de sommeil», dit Mme Dumont.
Absence de normes
Au Québec, un travailleur meurt tous les quatre jours, selon la CSST, mais le risque augmente pour les travailleurs de nuit en raison de la fatigue. En Europe, on essaie d'harmoniser la législation sur le travail de nuit afin de protéger la santé des travailleurs. Différents groupes qui représentent les travailleurs, entre autres le Bureau du Conseil économique, social et environnemental en France, exercent des pressions auprès de l'Union européenne afin qu'elle adopte des normes pour protéger les travailleurs. Ils aimeraient limiter le nombre de quarts de nuit à deux ou trois par semaine.
Au Québec, il n'y a aucune législation particulière pour le travail de nuit. « Les normes ici sont les mêmes», que les gens travaillent de jour ou de nuit. «C'est à l'employeur de prendre les devants. S'il veut donner plus de pauses durant la nuit, c'est à sa discrétion», dit Jean-François Pelchat de la Commission des normes du travail.
Travailler de nuit est un choix qu'on fait pour toutes sortes de raisons. Parfois, le travail l'oblige; parfois, c'est un choix personnel. Souvent, c'est pour la tranquillité et la liberté. Il n'y a ni brouhaha ni patrons. Être seul, la nuit, dans un bureau où 125 employés travaillent le jour, cela fait une grande différence. Matthieu Virgolet et Frédéric Théraud sont seulement deux. M. Jetté choisit sa clientèle. Les problèmes de santé, ils n'y pensent pas vraiment. Pour l'instant, ils aiment être debout quand la ville dort. «Le présent, c'est tout de suite, pis le futur, c'est plus tard. Et quand je conduis mon taxi, si je regarde en arrière, ça se peut que je me cogne en avant. Alors, je regarde en avant. Ce qui est en arrière, on passe par-dessus», dit M Jetté.
Autrefois, les horaires de nuit étaient le lot de ceux qui veillaient sur nous: les pompiers, les infirmières, les policiers. «Maintenant, il y a toujours quelqu'un pour servir ceux qui ont un p'tit creux, constate Pierre Jetté, qui roule la nuit depuis 30 ans. À Montréal, il y a plus d'enseignes fluorescentes "24h" que d'étoiles.»
De nos jours, le travail de nuit ou à horaires changeants (jour, soir ou nuit, selon la semaine) est une réalité pour tout un éventail de travailleurs. En 2006, 8,5 % des travailleurs faisaient régulièrement des quarts de nuit, et 22 % en faisaient de temps en temps, d'après Statistique Canada. Et, très bientôt, les femmes seront aussi concernées que les hommes, selon la Commission de la santé et de la sécurité du travail du Québec (CSST).
Pour les employés de la boulangerie Les Co'pains d'abord, «la nuit, c'est calme», dit Matthieu Virloget. Ils ne sont que deux devant les fourneaux. Avec Frédéric Théraud, les mains dans la pâte, ils pétrissent, ils façonnent: 2000 croissants par nuit, c'est beaucoup. Il faut que tout soit prêt lorsque les livreurs passent. «C'est quand les gens arrivent à 6h du matin qu'il y a plus de bordel. La nuit, on a tout à nous pour travailler en paix.» Le chauffeur de taxi est d'accord: «La nuit, pas de problèmes d'embouteillage. Certains clients deviennent des amis, on jase. Sauf qu'à la fin du voyage ils payent.»
Selon une étude de Statistique Canada menée en 2005, 29 % des travailleurs de nuit sont insatisfaits de leur équilibre travail-vie, un taux significativement plus élevé que chez les travailleurs diurnes. Quant au taux de divorce, il s'élève à 10,8 % chez les travailleurs de nuit, contre seulement 6,6 % chez les salariés travaillant à heures fixes, selon le ministère du Travail du Québec. En moyenne, ces couples passent une heure de moins ensemble par jour. «Il arrive qu'on se voie le mardi, et ensuite pas avant le vendredi», explique M. Théraud. D'ailleurs, après 10 ans passés dans la boulangerie, il abandonnera bientôt ce rythme pour reprendre ses études. Son collègue Matthieu, par contre, adore toujours travailler de nuit et n'y voit pas d'obstacle majeur à sa vie de couple.
Et le sommeil? Marie Dumont, chercheuse à l'Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal, affirme qu'il est très difficile de s'endormir le jour, car l'horloge biologique envoie des signaux d'éveil. Selon elle, il est également «très rare» que les personnes aient «envie de vivre de nuit tout le temps. La plupart des gens, même s'ils ont un horaire de nuit fixe et non en rotation, vont vouloir être avec leur famille et leurs amis durant leur journée de congé.» Le corps est donc dans un état de décalage horaire constant, selon elle. Mais pas pour James Arsenian, musicien du groupe métal Endast. «Je me sens bizarre quand je dors la nuit», dit-il. Lors d'une tournée de spectacles, tout se passe la nuit. «Quand je reviens à la maison, je veux dormir.»
Le piège de la prime
Plusieurs emplois de nuit offrent en compensation une prime à ceux qui acceptent de travailler à contre-courant de la norme. Les boulangers des Co'pains d'abord, par exemple, ont une prime de 2 $ par heure. Les chauffeurs de taxi n'ont pas cet avantage, mais la faible congestion sur les routes leur permet de faire plus de trajets. En dépit de cet avantage pécuniaire, le travail de nuit «semble être plus associé à des segments particuliers du marché du travail: les jeunes et les travailleurs âgés, ainsi que ceux qui ont une rémunération moins élevée que la moyenne», note toutefois une étude de 2006 du ministère du Travail.
Mme Dumont, elle, se méfie des primes de nuit. «Pour quelqu'un qui commence à avoir des problèmes de santé attribués au travail de nuit, retourner travailler de jour quand tu sais que tu vas perdre une partie de ton salaire, c'est un choix difficile. C'est une espèce de piège parce que c'est très difficile de réduire son salaire volontairement.» Plusieurs études statistiques montrent que les travailleurs de nuit présentent un risque accru de diabète, d'hypercholestérolémie et d'obésité, ainsi que de contracter certaines maladies cardiovasculaires.
De plus, environ 70 % des travailleurs de nuit vont réduire leur sommeil pour disposer de plus de temps! «Il est possible de réduire son temps de sommeil, mais il n'est pas possible de réduire son besoin de sommeil», dit Mme Dumont.
Absence de normes
Au Québec, un travailleur meurt tous les quatre jours, selon la CSST, mais le risque augmente pour les travailleurs de nuit en raison de la fatigue. En Europe, on essaie d'harmoniser la législation sur le travail de nuit afin de protéger la santé des travailleurs. Différents groupes qui représentent les travailleurs, entre autres le Bureau du Conseil économique, social et environnemental en France, exercent des pressions auprès de l'Union européenne afin qu'elle adopte des normes pour protéger les travailleurs. Ils aimeraient limiter le nombre de quarts de nuit à deux ou trois par semaine.
Au Québec, il n'y a aucune législation particulière pour le travail de nuit. « Les normes ici sont les mêmes», que les gens travaillent de jour ou de nuit. «C'est à l'employeur de prendre les devants. S'il veut donner plus de pauses durant la nuit, c'est à sa discrétion», dit Jean-François Pelchat de la Commission des normes du travail.
Travailler de nuit est un choix qu'on fait pour toutes sortes de raisons. Parfois, le travail l'oblige; parfois, c'est un choix personnel. Souvent, c'est pour la tranquillité et la liberté. Il n'y a ni brouhaha ni patrons. Être seul, la nuit, dans un bureau où 125 employés travaillent le jour, cela fait une grande différence. Matthieu Virgolet et Frédéric Théraud sont seulement deux. M. Jetté choisit sa clientèle. Les problèmes de santé, ils n'y pensent pas vraiment. Pour l'instant, ils aiment être debout quand la ville dort. «Le présent, c'est tout de suite, pis le futur, c'est plus tard. Et quand je conduis mon taxi, si je regarde en arrière, ça se peut que je me cogne en avant. Alors, je regarde en avant. Ce qui est en arrière, on passe par-dessus», dit M Jetté.
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