Libre opinion - La lente agonie
Je suis résidente en psychiatrie. Au cours de ma formation, je dois apprendre à soigner des personnes de tous âges, de tous statuts, de toutes personnalités. Je dois apprendre à les comprendre et à les aider sans jamais perdre de vue les limites économiques du système de santé. Autrement dit, faire le mieux avec le moins.
Ce souci d'économie est devenu partie intégrante de mon quotidien de médecin, et je m'en accommode habituellement assez bien. Je défends même les bienfaits possibles d'une telle ascèse: examen des actes médicaux, réglementation des pratiques, délaissement des traitements désuets ou inefficaces, efforts de collaboration, délégation des pouvoirs... Le patient devrait, en toute logique, sortir gagnant de ces transformations. Et globalement, il l'est (ou le sera) souvent. Surtout s'il est jeune.
Parce qu'en gérontopsychiatrie, les bienfaits du manque de ressources sont plus difficiles à trouver. Essayez pour voir, à travers cette histoire trop simple, trop banale, saisie au cours de mon stage.
C'est une dame âgée en attente de placement. Elle a eu des symptômes de dépression il y a quelques mois et on a jugé qu'elle était devenue trop vieille pour sa résidence. Comme elle était d'accord, on l'a gardée à l'hôpital en attendant de lui trouver un endroit parfait. On l'a gardée... en psychiatrie.
Psychiatrie: cette unité où dépression profonde, exaltation et psychose se côtoient, où l'on entend pleurer, crier, jurer, chuchoter aux fantômes, où les contentions existent et servent. Unité où se cachent parfois des poètes, mais où la détresse, d'abord, a élu domicile: c'est là qu'elle se lève, fait les cent pas, mange et souffre d'insomnie. Et c'est là que la dame de mon histoire l'a malheureusement côtoyée, jusqu'à en devenir tout imbibée.
Rien cependant n'aurait pu nous le faire prévoir, alors qu'au début de son séjour, on l'a inscrite à un programme spécialement conçu pour les personnes âgées: une équipe externe qui agit comme intermédiaire entre votre future résidence et vous, qui s'assure d'un «fit» parfait. Sauf que parfois, c'est long. Pour notre petite dame, la résidence charmante se fait encore attendre... après cinq mois. Cela lui a laissé le temps de se remettre de sa dépression puis d'y replonger, de s'inquiéter, d'angoisser, de s'isoler, d'avoir peur, de devenir paranoïaque...
Puis il y a eu le transfert de l'unité psychiatrique à un hôpital pour personnes âgées pour évaluer, pardon, pour «coter» plus avant ses besoins. Car après quatre mois d'hospitalisation, personne n'était encore en mesure de préciser si elle peut aller à la toilette, faire ses déplacements, manger seule. Personne.
Les nouveaux docteurs du nouvel hôpital ont vite reconnu la marque «psychiatrique» chez leur patiente et s'inquiètent de son état. Ils envoient donc une demande de consultation pour qu'un psychiatre réponde aux questions suivantes: «Dépression? Délire? Revoir médication.» D'où ma visite de psychiatre en herbe et cette histoire aujourd'hui sous vos yeux. En écoutant la dame, je note effectivement, avec la même inquiétude que ses nouveaux docteurs, quelques phrases choquantes: «J'étais en prison.» «On m'a enfermée pour me contrôler.» «Qu'ai-je fait pour mériter cela?» «Si c'était simple, je m'enlèverais la vie.» «Je ne mange ni ne dors plus tellement j'ai peur.» «On va peut-être finir par tuer les vieux pour s'en débarrasser.»
Je note également l'angoisse palpable qui émane de son regard, de son visage encore beau mais tourmenté, de ses gestes malhabiles qui trahissent un mélange de méfiance et d'imploration. Je me sens devant elle comme devant les images d'un tsunami rapportées par une caméra jusque dans le confort de mon salon. Impuissante.
Il faut malgré tout rendre un rapport de consultation. Est-elle psychotique? Sans doute. Sauf qu'à ce compte-là, moi aussi. Faut-il la traiter? Sans doute. Sauf qu'à ce compte-là...
Je me demande si je ne dois pas nous prescrire des pilules à toutes les deux. Cela m'aiderait peut-être à oublier que je traite trop souvent, sans dire un mot, non pas des personnes, mais un système déficient. Un système dit «centré sur le patient». Ce même système que certains croient suffisamment bon pour gérer avec éthique l'euthanasie si elle en venait à être légalisée. Je manque de mots pour qualifier ma réaction devant tant de naïveté. Il faut vraiment ne pas vouloir regarder l'évidence, qui se résume à ceci: beaucoup de personnes âgées, pas de ressources, et de la bureaucratie, en veux-tu, en voilà. Qui défendra la population vieillissante? Qui se battra pour obtenir plus d'argent pour bien soigner et bien accompagner les plus vulnérables, bientôt les plus nombreux, déjà les plus «coûteux» de nos concitoyens?
Peut-être que mes propos manquent de nuances. Peut-être que je généralise, que j'exagère. Mais je me demande quelle exagération pourrait vraiment donner la mesure du cynisme désolant de notre «système», cynisme dont mes patients sont les victimes. Victimes angoissées devant leur solitude et leur vulnérabilité, victimes souffrantes, agonisantes avant l'heure!
***
Rosemarie C. Soucy, Montréal
Ce souci d'économie est devenu partie intégrante de mon quotidien de médecin, et je m'en accommode habituellement assez bien. Je défends même les bienfaits possibles d'une telle ascèse: examen des actes médicaux, réglementation des pratiques, délaissement des traitements désuets ou inefficaces, efforts de collaboration, délégation des pouvoirs... Le patient devrait, en toute logique, sortir gagnant de ces transformations. Et globalement, il l'est (ou le sera) souvent. Surtout s'il est jeune.
Parce qu'en gérontopsychiatrie, les bienfaits du manque de ressources sont plus difficiles à trouver. Essayez pour voir, à travers cette histoire trop simple, trop banale, saisie au cours de mon stage.
C'est une dame âgée en attente de placement. Elle a eu des symptômes de dépression il y a quelques mois et on a jugé qu'elle était devenue trop vieille pour sa résidence. Comme elle était d'accord, on l'a gardée à l'hôpital en attendant de lui trouver un endroit parfait. On l'a gardée... en psychiatrie.
Psychiatrie: cette unité où dépression profonde, exaltation et psychose se côtoient, où l'on entend pleurer, crier, jurer, chuchoter aux fantômes, où les contentions existent et servent. Unité où se cachent parfois des poètes, mais où la détresse, d'abord, a élu domicile: c'est là qu'elle se lève, fait les cent pas, mange et souffre d'insomnie. Et c'est là que la dame de mon histoire l'a malheureusement côtoyée, jusqu'à en devenir tout imbibée.
Rien cependant n'aurait pu nous le faire prévoir, alors qu'au début de son séjour, on l'a inscrite à un programme spécialement conçu pour les personnes âgées: une équipe externe qui agit comme intermédiaire entre votre future résidence et vous, qui s'assure d'un «fit» parfait. Sauf que parfois, c'est long. Pour notre petite dame, la résidence charmante se fait encore attendre... après cinq mois. Cela lui a laissé le temps de se remettre de sa dépression puis d'y replonger, de s'inquiéter, d'angoisser, de s'isoler, d'avoir peur, de devenir paranoïaque...
Puis il y a eu le transfert de l'unité psychiatrique à un hôpital pour personnes âgées pour évaluer, pardon, pour «coter» plus avant ses besoins. Car après quatre mois d'hospitalisation, personne n'était encore en mesure de préciser si elle peut aller à la toilette, faire ses déplacements, manger seule. Personne.
Les nouveaux docteurs du nouvel hôpital ont vite reconnu la marque «psychiatrique» chez leur patiente et s'inquiètent de son état. Ils envoient donc une demande de consultation pour qu'un psychiatre réponde aux questions suivantes: «Dépression? Délire? Revoir médication.» D'où ma visite de psychiatre en herbe et cette histoire aujourd'hui sous vos yeux. En écoutant la dame, je note effectivement, avec la même inquiétude que ses nouveaux docteurs, quelques phrases choquantes: «J'étais en prison.» «On m'a enfermée pour me contrôler.» «Qu'ai-je fait pour mériter cela?» «Si c'était simple, je m'enlèverais la vie.» «Je ne mange ni ne dors plus tellement j'ai peur.» «On va peut-être finir par tuer les vieux pour s'en débarrasser.»
Je note également l'angoisse palpable qui émane de son regard, de son visage encore beau mais tourmenté, de ses gestes malhabiles qui trahissent un mélange de méfiance et d'imploration. Je me sens devant elle comme devant les images d'un tsunami rapportées par une caméra jusque dans le confort de mon salon. Impuissante.
Il faut malgré tout rendre un rapport de consultation. Est-elle psychotique? Sans doute. Sauf qu'à ce compte-là, moi aussi. Faut-il la traiter? Sans doute. Sauf qu'à ce compte-là...
Je me demande si je ne dois pas nous prescrire des pilules à toutes les deux. Cela m'aiderait peut-être à oublier que je traite trop souvent, sans dire un mot, non pas des personnes, mais un système déficient. Un système dit «centré sur le patient». Ce même système que certains croient suffisamment bon pour gérer avec éthique l'euthanasie si elle en venait à être légalisée. Je manque de mots pour qualifier ma réaction devant tant de naïveté. Il faut vraiment ne pas vouloir regarder l'évidence, qui se résume à ceci: beaucoup de personnes âgées, pas de ressources, et de la bureaucratie, en veux-tu, en voilà. Qui défendra la population vieillissante? Qui se battra pour obtenir plus d'argent pour bien soigner et bien accompagner les plus vulnérables, bientôt les plus nombreux, déjà les plus «coûteux» de nos concitoyens?
Peut-être que mes propos manquent de nuances. Peut-être que je généralise, que j'exagère. Mais je me demande quelle exagération pourrait vraiment donner la mesure du cynisme désolant de notre «système», cynisme dont mes patients sont les victimes. Victimes angoissées devant leur solitude et leur vulnérabilité, victimes souffrantes, agonisantes avant l'heure!
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Rosemarie C. Soucy, Montréal
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