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    Une pilule pour endormir les mauvais souvenirs

    Jim Carrey et Kate Winslet dans Eternal Sunshine of a Spotless Mind.<br />
    Photo: Agence Reuters Jim Carrey et Kate Winslet dans Eternal Sunshine of a Spotless Mind.
    Une pilule pour faire taire les mauvais souvenirs. On se croirait dans une scène du film Eternal Sunshine of the Spotless Mind dans lequel deux anciens amoureux recourent à la science pour effacer le souvenir de leur relation passionnée. Nous sommes pourtant dans un laboratoire montréalais tout ce qu'il y a de plus sérieux qui a réussi, au moyen d'un simple médicament, à altérer durablement la mémoire de souvenirs négatifs.

    La découverte publiée dans le Journal of Clinical Endocrinology & Metabolism remet en doute la théorie voulant que les souvenirs ne puissent être modifiés une fois qu'ils ont été gravés dans le cerveau et consolidés en mémoire. Ce dogme, qui a perduré pendant un siècle, avait déjà été solidement ébranlé au début des années 2000 par un chercheur de l'Université McGill, Karim Nader, qui, justement, cosigne ce passionnant article.

    À l'époque, le chercheur avait démontré, par le biais d'un modèle animal, que lorsqu'un souvenir surgit, la mémoire devient instable et peut être changée. Sa découverte a inspiré une équipe de chercheurs de l'Université de Montréal oeuvrant au Centre d'études sur le stress humain de l'hôpital Louis-H. Lafontaine. «Nous sommes partis du modèle animal de Karim et on a essayé de voir comment on pouvait appliquer cela chez l'humain», raconte son auteure principale, la doctorante Marie-France Marin.

    Pour ce faire, l'équipe dirigée par la professeure Sonia Lupien s'est intéressée au cortisol, une hormone du stress capable d'affecter la mémoire. «On avait toujours pensé que l'effet du cortisol fonctionnait seulement lorsque l'hormone était modulée», raconte Mme Marin. Pour vérifier cette hypothèse, l'équipe a donc sélectionné 33 hommes sur lesquels elle a testé l'effet d'un médicament empêchant la synthèse du cortisol dans le corps, le métyrapone.

    Ceux-ci ont d'abord été invités à apprendre une histoire composée d'événements neutres et négatifs. Trois jours plus tard, le groupe a été divisé en trois. Un tiers a reçu un placebo, un autre tiers une dose de métyrapone, le dernier tiers, deux doses. Ils ont ensuite été priés de rassembler leurs souvenirs pour raconter l'histoire. Tous ont été revus quatre jours plus tard, une fois les effets du médicament disparus, pour se prêter au même exercice.

    Les chercheurs ont pu constater que le médicament avait non seulement atténué, voire occulté les informations négatives dans l'immédiat, mais que cet effet avait perduré dans le temps, et ce, sans la béquille du médicament. Un effet qui, par ailleurs, n'est apparu que chez ceux qui avaient reçu une double dose.

    Ce groupe se rappelait beaucoup moins d'informations ayant trait aux scènes négatives, raconte Marie-France Marin. «Ce qui est intéressant, c'est qu'on n'a noté aucune différence avec les scènes neutres. D'autres études avaient déjà testé des médicaments ayant des effets semblables, mais chaque fois, on s'était aperçu que les molécules affectaient aussi les scènes neutres. Et là, ça devient problématique parce qu'éthiquement parlant, on se dit qu'on n'est pas très spécifique dans l'effet. Sans compter qu'on a besoin des informations neutres pour contextualiser et mettre les choses en perspective.»

    À terme, l'idée serait d'utiliser cette molécule pour aider les personnes atteintes d'un choc post-traumatique comme des soldats, des victimes de viol ou d'attentats à mieux composer avec ces événements, même si le trauma est passé depuis longtemps. Attention, cela ne devrait pas remplacer la thérapie, mais la faciliter, met en garde Mme Marin. «On sait déjà que la thérapie est très efficace. Par contre, il y a des gens qui y sont résistants, et pour ceux-là, jumeler la pharmacologie pourrait rendre le souvenir moins vif et donc plus gérable.»

    L'armée américaine explore cette avenue depuis un certain temps déjà. Elle travaille toutefois avec une autre molécule, le propranolol, un bêtabloquant qui agit lui aussi sur les hormones du stress. À la différence près que ce médicament agit sur les réactions physiologiques de la personne (réactions cardiaques, sudation) qui baissent alors d'intensité. Cela facilite la thérapie, mais n'affecte pas les souvenirs en tant que tels.

    Avec le métyrapone, on agit directement sur l'émotion. Est-ce à dire que la science pourrait bientôt rattraper la fiction? Ce serait plutôt l'inverse, répond Mme Marin. «Le film [de Michel Gondry, sorti en 2004] est en fait basé sur les recherches de Karim. Mais on s'entend, c'est plus grand que nature dans le sens où les protagonistes ne se souviennent plus de rien. Ce qui pose par ailleurs de sérieuses questions éthiques.»

    L'équipe montréalaise prône plutôt une utilisation prudente de cette molécule, qui n'est pas produite commercialement en ce moment. Pour cela, elle entend continuer ses études sur l'humain en santé afin de bien en comprendre tous les mécanismes, insiste la chercheuse. «Le danger avec ça, on l'a vu avec le film, c'est qu'on aille trop vite et qu'on brûle des étapes. En voulant aider, on ne voudrait pas en venir à créer plus de mal que de bien.»












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