Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Guerre de territoire entre infirmières et pharmaciens

    La santé publique provoque un tollé en suggérant d'encourager la vaccination dans les pharmacies

    21 janvier 2011 |Louise-Maude Rioux Soucy | Santé
    Si la proposition a été accueillie avec un enthousiasme certain par les pharmaciens — qui songent même à réclamer le droit d'administrer eux-mêmes les vaccins —, elle a aussi suscité un mélange de prudence et de colère dans la communauté médicale.
    Photo: Agence Reuters Karoly Arvai Si la proposition a été accueillie avec un enthousiasme certain par les pharmaciens — qui songent même à réclamer le droit d'administrer eux-mêmes les vaccins —, elle a aussi suscité un mélange de prudence et de colère dans la communauté médicale.
    Consultez le document publié par l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ)
    La santé publique a jeté un pavé dans la mare en suggérant d'encourager la vaccination dans les pharmacies pour améliorer la couverture vaccinale insatisfaisante des Québécois. Et pour cause. Si la proposition a été accueillie avec un enthousiasme certain par les pharmaciens — qui songent même à réclamer le droit d'administrer eux-mêmes les vaccins —, elle a aussi suscité un mélange de prudence et de colère dans la communauté médicale.

    À l'Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ), le document publié par l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a été reçu comme une évidence par ses membres. Tout comme l'idée de prendre eux-mêmes le contrôle de la seringue. «C'est juste le gros bon sens. Les pharmaciens vaccinent déjà partout aux États-Unis. Au Canada, trois provinces le font et trois autres y songent. Force est d'admettre que le Québec commence à être drôlement isolé», fait valoir la directrice générale et secrétaire de l'Ordre, Manon Lambert.

    En ces temps de pénurie, le Québec n'a pas les moyens de faire l'économie d'une ressource supplémentaire, croit Mme Lambert. D'autant que la demande pour les vaccins va croissant, relève de son côté l'INSPQ. «L'Ordre a fait sa propre analyse et ce qu'on a pu voir, c'est que l'offre n'est pas du tout comblée. Il y a des clientèles qu'on n'arrive pas à rejoindre. Des malades chroniques, par exemple. Or, on sait que ces gens-là fréquentent nos pharmacies.»

    Il arrive souvent en effet que le pharmacien fasse un travail de promotion et de counselling auprès de ces gens. Mais il a les mains liées quand il s'agit de passer à l'étape suivante, déplore Mme Lambert. «On en perd beaucoup comme ça.» À l'heure actuelle, les pharmaciens peuvent vendre des vaccins (principalement contre les hépatites A et B, le VPH et l'influenza) et offrir des services de vaccination, mais seulement par l'intermédiaire d'infirmières. Un service d'administration de vaccins était d'ailleurs offert dans 27 % des établissements qui ont pris part à l'étude de l'INSPQ.

    Mais ce nombre est appelé à croître puisque 44 % des répondants ont dit jongler avec l'idée d'offrir un tel service d'ici cinq ans. Lundi, l'OPQ a rencontré le Collège des médecins du Québec pour discuter du partage des compétences. L'OPQ a alors déposé une demande pour autoriser les pharmaciens à vacciner à leur tour. Le Collège a pris acte de cette demande. Mais comme elle est toute récente, il n'a pas souhaité la commenter.

    La requête a jeté la consternation à l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). «Tout le monde est préoccupé par l'accès à la vaccination, a commenté sa présidente, Gyslaine Desrosiers. Or, nous avons obtenu, nous, les infirmières, le droit de vacciner sans prescription. Nous formons depuis des infirmières à tout le programme d'immunisation du Québec, ce qui inclut les vaccins de voyage, le counselling et les interventions d'urgence.»

    Mais voilà, les infirmières ne vaccinent pas autant qu'elles le pourraient. Mme Desrosiers accuse les pharmaciens de mauvaise foi dans ce dossier, qui a déjà généré beaucoup de frictions entre les deux ordres. L'OIIQ affirme que les pharmaciens refusent aux infirmières le droit de s'approvisionner en vaccins directement auprès des fournisseurs, les obligeant plutôt à se les procurer auprès d'eux, au prix de détail, soit jusqu'à 30 % plus cher.

    Rien pour améliorer la couverture vaccinale, croit Gyslaine Desrosiers. «Ce que je comprends aujourd'hui, c'est que les pharmaciens voulaient mettre les infirmières dans les pharmacies pour les empêcher de se partir des cliniques de vaccination et que là, ce ne serait même plus assez, ils voudraient donner le vaccin eux-mêmes.»

    La directrice générale et secrétaire de l'OPQ balaie ces accusations. Si problème de facturation il y a, les infirmières n'ont qu'à déposer une plainte à l'Ordre. Quant au reste, l'heure n'est pas aux guerres de territoire. «Quand on a des taux d'atteinte de seulement 25 %, 30 %, on se dit que ce n'est pas le temps de défendre des chasses gardées. C'est le temps de travailler ensemble», plaide Manon Lambert. L'idée n'est pas «de transformer les pharmacies en cliniques de vaccination, mais de proposer une offre complémentaire», grâce à ses 1600 points de services ouverts souvent sept jours sur sept, jusqu'à tard en soirée.

    Vacciner le plus de monde possible doit demeurer la priorité, convient le Dr François-Pierre Gladu, président de l'Association des jeunes médecins du Québec. Mais pas à n'importe quel prix. «Les médecins en cabinet ont un grand besoin d'infirmières. Les hôpitaux aussi. Et là, on se rend compte — ce qu'on ne savait pas — qu'il y a une bonne proportion de pharmaciens qui paient des infirmières pour, dans le fond, que leurs services soient payés par le privé.»

    Pour le Dr Gladu, encourager la vaccination dans les pharmacies n'est pas une bonne solution au problème réel de couverture vaccinale. «Non seulement ça déstructure les services infirmiers des cabinets et des hôpitaux, mais en plus les gens se trouvent à payer pour un service offert gratuitement ailleurs.» Quant à permettre aux pharmaciens de vacciner, il s'y oppose fermement. «La vaccination, bien entendu c'est du domaine médical, c'est du "nursing", pas du domaine pharmaceutique. Eux, ils vendent des vaccins. Imaginez le conflit d'intérêts!»

    Le ministère de la Santé et des Services sociaux et le cabinet du ministre Yves Bolduc n'ont pris connaissance de l'étude qu'hier après-midi. Ils ont émis le souhait de l'étudier en profondeur avant de la commenter.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.