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    Crise aiguë en gynécologie

    Les médecins dénoncent la «gestion complètement déconnectée» de Québec

    14 janvier 2011 | Louise-Maude Rioux Soucy | Santé
    «Un suivi de grossesse raté, ça ne fait pas de bruit. Un cancer diagnostiqué trop tard, à peine plus. [...] C’est tragique, mais ça ne fait pas de bruit comme un mort à l’urgence.»<br />
    Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir «Un suivi de grossesse raté, ça ne fait pas de bruit. Un cancer diagnostiqué trop tard, à peine plus. [...] C’est tragique, mais ça ne fait pas de bruit comme un mort à l’urgence.»
    Des femmes qui accouchent sans avoir été suivies sont désormais chose quotidienne au Québec. Tout comme on diagnostique de plus en plus de cancers gynécologiques avancés, faute de ressources. C'est que la crise en obstétrique et en gynécologie a atteint un sommet inégalé, affirme le président de l'Association des obstétriciens et gynécologues du Québec (AOGQ). Et il n'y a rien dans les cartons à Québec pour redresser la situation, accuse le Dr Robert Sabbah.

    En entrevue avec Le Devoir, le Dr Sabbah n'a pas mâché ses mots pour illustrer le péril qui guette cette spécialité pressurisée par la «gestion complètement déconnectée» du ministère de la Santé et des Services sociaux. Le président de l'AOGQ a pu jeter un oeil au nouveau plan quinquennal de planification des effectifs médicaux qui sera rendu public le mois prochain. Et ce qu'il a vu l'a renversé.

    Son domaine a beau être soumis à de fortes turbulences en raison d'une pénurie de 50 obstétriciens-gynécologues, Québec a sciemment choisi d'en faire fi en proposant le statu quo, s'indigne le Dr Sabbah. «Un suivi de grossesse raté, ça ne fait pas de bruit. Un cancer diagnostiqué trop tard, à peine plus. [...] C'est tragique, mais ça ne fait pas de bruit comme un mort à l'urgence. [...] Ce que j'en comprends, c'est que la santé de la femme est le parent pauvre de la médecine au Québec.»

    Ce statu quo lui paraît d'autant plus condamnable qu'il ne tient pas compte du mini baby-boom — qui s'est stabilisé cette année — ni du nouveau programme gratuit de procréation médicalement assistée (PMA) qui prévoit 3500 cycles cette année et 1000 de plus à terme. À l'époque, le ministre de la Santé, Yves Bolduc, avait pourtant promis des ressources supplémentaires pour faire face à ces nouvelles grossesses: des lits, du personnel, du matériel. Six mois plus tard, rien ne s'est encore matérialisé, dénonce le Dr Sabbah. «Je trouve cela parfaitement scandaleux.»

    Tout cela vient ajouter un poids supplémentaire sur les épaules de ces spécialistes déjà aux prises avec un gros problème d'effectifs. Sur les 417 gynécologues québécois, la moitié a plus de 50 ans, le quart plus de 60 ans. «Au CHUM, quatre de ces spécialistes ont plus de 75 ans. Évidemment, ceux-là ne font plus de garde, mais le ministère les calcule quand même dans sa planification, ce qui force les plus jeunes à faire plus que leur part», raconte le président de l'AOGQ.

    Quant à la relève, majoritairement féminine, elle n'a pas l'intention de maintenir encore longtemps ce rythme. «Ça, ça veut dire que la crise ne fait que commencer», anticipe le Dr Sabbah. Son association a donc proposé des aménagements au ministre: des demi-tâches, un calcul réel des forces en présence qui tienne compte de ceux qui ne font plus de garde ou pas d'obstétrique. Rien n'a été retenu. «Le ministère a choisi une approche strictement populationnelle qui ne tient pas compte de ce déséquilibre, ni de la lourdeur de la tâche dans les hôpitaux, ni de l'enseignement. C'est déplorable.»

    À ce jeu complexe, Montréal, déjà très fragile, ressortirait encore plus défavorisée, calcule l'association. L'automne dernier, le ministre de la Santé, Yves Bolduc, s'était réjoui du fort taux de natalité à Montréal, allant jusqu'à dire que son ministère «n'avait pas prévu tant d'accouchements». Il avait alors promis d'augmenter le nombre d'obstétriciens et de hausser de 5 % à 10 % la capacité d'accueil en obstétrique à Montréal. Rien de tout cela n'aurait été retenu dans les plans quinquennaux, selon le Dr Sabbah.

    Les régions ne seraient pas plus choyées, elles qui ont déjà du mal à assurer ne serait-ce que les services essentiels. «Toutes les semaines, nous recevons des appels de détresse des directions de santé publique qui font face à des ruptures de services. Ce sont souvent nos vieux médecins qui vont dépanner. Mais, bientôt, ils ne seront plus là et il n'y aura personne pour les remplacer.»

    Ce n'est pas faute de candidats. La spécialité a beau être parmi les plus exigeantes avec ses gardes et ses quarts de nuit, les étudiants en médecine sont encore nombreux à poser leur candidature. Mais voilà, les facultés reçoivent trois fois plus de propositions qu'elles n'en retiennent en raison des quotas ministériels. Parmi ceux qui sont retenus et qui décident de se spécialiser, certains ne se trouvent pas de poste au retour de leur stage de perfectionnement (fellowship).

    Tous ces éléments font dire au Dr Sabbah que cette spécialité est «en danger» au Québec. Le constat le heurte d'autant plus qu'il a des solutions à proposer, mais personne ne veut l'écouter à Québec, affirme-t-il. En faisant cette sortie, le gynécologue-obstétricien espère en quelque sorte forcer les choses. Il est conscient toutefois que les problèmes vécus par sa spécialité ne lui sont pas exclusifs. D'autres spécialités les vivent aussi durement.

    Sans oublier les médecins de famille, dont le bras de fer avec Québec est suivi de près par la population. Pas question toutefois de tomber dans la rhétorique des dernières semaines, prévient le Dr Sabbah. La croisade des omnipraticiens est légitime. Mais celle des spécialistes ne l'est pas moins. «Le danger maintenant, c'est d'imaginer que le problème de la santé se résume au manque de médecins de famille. La crise touche aussi durement les spécialités.»
     
     
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