Une première ligne en lambeaux
Tirs nourris contre les choix du gouvernement Charest dans la santé
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Journée très chargée, mais certainement pas inhabituelle, pour le Dr Michel Vachon de la Clinique 3000, rue Bélanger Est, à Montréal. Débordés et frappés durement par la pénurie, les omnipraticiens ont demandé hier à Québec de hausser son financement du réseau de cliniques dont ils estiment la survie «menacée».
Pendant que les urgences des hôpitaux font les manchettes, la première ligne continue de se fragiliser dans l'indifférence. Jamais la médecine familiale n'a été aussi précaire, a estimé hier la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), qui dit craindre pour l'avenir même du réseau de la santé. Un cri du coeur repris par l'opposition, de même que par la famille de Mariette Fournier, cette dame âgée décédée après quatre jours d'attente aux urgences. Tous somment le gouvernement Charest de remettre le réseau sur les rails.
Sans vouloir minimiser la pression qui se fait sentir dans certaines urgences du Grand Montréal, le président de la FMOQ croit que «la solution n'est pas que dans la salle d'urgence», mais d'abord en amont, dans les cabinets des médecins de famille, où 85 % des consultations sont réalisées. «Un système de santé fort dépend d'une première ligne solide», estime le Dr Louis Godin. Ce dernier espère que le ministre de la Santé «aura la clairvoyance et la justesse d'esprit de s'attaquer à cet enjeu de front» dans la négociation qu'il engagera bientôt avec ses membres.
La directrice générale de l'Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), Lise Denis, partage cette lecture de la situation. «L'urgence n'est pas la seule porte d'entrée dans le système. Il faut des solutions à long terme, des solutions durables: il faut renforcer la première ligne et bonifier les soins à domicile.» Autrement, les choses vont se dégrader, «et très rapidement».
Pétition
Déjà, des patients en paient le prix, ont dénoncé les proches de Mariette Fournier, qui lançaient hier une pétition réclamant une enquête publique sur la situation dans les hôpitaux du Québec. Ceux-ci demandent aussi des états généraux sur le système de santé et le droit de mourir dignement.
L'affaire a rebondi à l'Assemblée nationale, où les choix du gouvernement Charest en santé lui ont valu les tirs nourris du Parti québécois et de l'Action démocratique du Québec. La chef de l'opposition, Pauline Marois, a qualifié de «véritable dérapage» la gestion du ministre de la Santé, Yves Bolduc, dans les urgences et les unités de soins intensifs des établissements. Le premier ministre Jean Charest a convenu qu'il «y a encore des problèmes» dans certaines unités, mais «là où il y a des problèmes, le gouvernement va au fond des choses», a-t-il dit. «S'il y a des situations qui doivent être changées, rectifiées, nous allons le faire.»
Mais quand et, surtout, comment? s'est inquiété le critique en matière de santé de l'opposition officielle, Bernard Drainville, qui dénonce l'inertie et la nonchalance du ministre Bolduc dans ce dossier. La solution est connue et fait pourtant consensus, dit au Devoir M. Drainville. «Il faut donner à nos infirmières le rôle qu'elles méritent. Il faut renforcer la première ligne et redonner confiance aux Québécois dans leur réseau de la santé.»
Le discours n'est pas neuf. Déjà, en 2008, la FMOQ tenait un argumentaire semblable et réclamait le soutien des infirmières pour remettre la première ligne à flot. La pénurie était alors de 1000 médecins de famille. Québec avait répondu par une table de concertation. Dix-huit mois plus tard, les actions se font encore attendre et la situation continue de se dégrader. «La pénurie est passée à 1100 médecins», s'alarme le Dr Godin. L'an prochain, «elle sera de 1200».
Sans médecin de famille
Pour chaque médecin en moins, c'est 1000 Québécois qui se retrouvent sans médecin de famille. Ils sont présentement deux millions dans cette situation, soit environ le quart de la population. Autant de patients qui, trop souvent, se retrouvent aux urgences, faute d'avoir été suivis convenablement. Les autres se pressent dans les cliniques, dont le nombre diminue comme peau de chagrin au Québec.
La raison en est simple: les conditions de pratique s'y sont beaucoup détériorées, explique le Dr Marc-André Asselin, qui préside l'Association des médecins omnipraticiens de Montréal. «La situation est pire que celle que nous avons connue dans les années 1990.» C'est aussi l'avis du Dr Claude Saucier, qui est à la tête de l'Association des médecins omnipraticiens de Laval. «Les gens s'inquiètent de voir l'heure de ma retraite approcher et me demandent à qui je vais transférer leur dossier. Je n'ai pas de réponse à leur donner parce qu'il n'y a pas de relève.»
La médecine de famille est en effet boudée par les étudiants en médecine, qui lui préfèrent la médecine spécialisée, mieux payée et mieux soutenue. Au cours des trois dernières années, 184 postes de résidence en médecine familiale n'ont pas été pourvus. Le Dr Godin s'attend à ce que cette désaffection se répète cette année, mais «en pire», selon les premiers échos qu'il a reçus des universités.
Pour la FMOQ, il est clair que le mouvement ne s'arrêtera pas tant que l'écart salarial avec les médecins spécialistes, qu'il évalue à 55 %, ne sera pas ramené à 20 %. Il faut aussi que le soutien dont bénéficient les Groupes de médecine familiaux (GMF) soit aussi offert à tous les médecins de famille, peu importe leur lieu de pratique. Le Dr Godin évalue à 430 millions les investissements nécessaires pour donner à la médecine familiale le coup de barre qu'il réclame.
La Fédération s'est par ailleurs défendue de noircir le tableau à la veille d'enclencher ses négociations avec Québec. «On voudrait ne pas être alarmistes, mais les faits parlent d'eux-mêmes», a dit son président, en ajoutant que la population québécoise partage les inquiétudes des médecins, selon un sondage mené par la firme Léger Marketing pour le compte de la Fédération.
Sur les 1000 Québécois sondés en février dernier, 93 % s'accordent pour dire qu'il est essentiel, pour assurer un bon système de santé, qu'un maximum de citoyens ait un médecin de famille et soit suivi par lui. Quatre-vingt-sept pour cent croient enfin que le gouvernement devrait augmenter les ressources humaines et financières allouées aux soins et services offerts dans les cliniques.
Sans vouloir minimiser la pression qui se fait sentir dans certaines urgences du Grand Montréal, le président de la FMOQ croit que «la solution n'est pas que dans la salle d'urgence», mais d'abord en amont, dans les cabinets des médecins de famille, où 85 % des consultations sont réalisées. «Un système de santé fort dépend d'une première ligne solide», estime le Dr Louis Godin. Ce dernier espère que le ministre de la Santé «aura la clairvoyance et la justesse d'esprit de s'attaquer à cet enjeu de front» dans la négociation qu'il engagera bientôt avec ses membres.
La directrice générale de l'Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), Lise Denis, partage cette lecture de la situation. «L'urgence n'est pas la seule porte d'entrée dans le système. Il faut des solutions à long terme, des solutions durables: il faut renforcer la première ligne et bonifier les soins à domicile.» Autrement, les choses vont se dégrader, «et très rapidement».
Pétition
Déjà, des patients en paient le prix, ont dénoncé les proches de Mariette Fournier, qui lançaient hier une pétition réclamant une enquête publique sur la situation dans les hôpitaux du Québec. Ceux-ci demandent aussi des états généraux sur le système de santé et le droit de mourir dignement.
L'affaire a rebondi à l'Assemblée nationale, où les choix du gouvernement Charest en santé lui ont valu les tirs nourris du Parti québécois et de l'Action démocratique du Québec. La chef de l'opposition, Pauline Marois, a qualifié de «véritable dérapage» la gestion du ministre de la Santé, Yves Bolduc, dans les urgences et les unités de soins intensifs des établissements. Le premier ministre Jean Charest a convenu qu'il «y a encore des problèmes» dans certaines unités, mais «là où il y a des problèmes, le gouvernement va au fond des choses», a-t-il dit. «S'il y a des situations qui doivent être changées, rectifiées, nous allons le faire.»
Mais quand et, surtout, comment? s'est inquiété le critique en matière de santé de l'opposition officielle, Bernard Drainville, qui dénonce l'inertie et la nonchalance du ministre Bolduc dans ce dossier. La solution est connue et fait pourtant consensus, dit au Devoir M. Drainville. «Il faut donner à nos infirmières le rôle qu'elles méritent. Il faut renforcer la première ligne et redonner confiance aux Québécois dans leur réseau de la santé.»
Le discours n'est pas neuf. Déjà, en 2008, la FMOQ tenait un argumentaire semblable et réclamait le soutien des infirmières pour remettre la première ligne à flot. La pénurie était alors de 1000 médecins de famille. Québec avait répondu par une table de concertation. Dix-huit mois plus tard, les actions se font encore attendre et la situation continue de se dégrader. «La pénurie est passée à 1100 médecins», s'alarme le Dr Godin. L'an prochain, «elle sera de 1200».
Sans médecin de famille
Pour chaque médecin en moins, c'est 1000 Québécois qui se retrouvent sans médecin de famille. Ils sont présentement deux millions dans cette situation, soit environ le quart de la population. Autant de patients qui, trop souvent, se retrouvent aux urgences, faute d'avoir été suivis convenablement. Les autres se pressent dans les cliniques, dont le nombre diminue comme peau de chagrin au Québec.
La raison en est simple: les conditions de pratique s'y sont beaucoup détériorées, explique le Dr Marc-André Asselin, qui préside l'Association des médecins omnipraticiens de Montréal. «La situation est pire que celle que nous avons connue dans les années 1990.» C'est aussi l'avis du Dr Claude Saucier, qui est à la tête de l'Association des médecins omnipraticiens de Laval. «Les gens s'inquiètent de voir l'heure de ma retraite approcher et me demandent à qui je vais transférer leur dossier. Je n'ai pas de réponse à leur donner parce qu'il n'y a pas de relève.»
La médecine de famille est en effet boudée par les étudiants en médecine, qui lui préfèrent la médecine spécialisée, mieux payée et mieux soutenue. Au cours des trois dernières années, 184 postes de résidence en médecine familiale n'ont pas été pourvus. Le Dr Godin s'attend à ce que cette désaffection se répète cette année, mais «en pire», selon les premiers échos qu'il a reçus des universités.
Pour la FMOQ, il est clair que le mouvement ne s'arrêtera pas tant que l'écart salarial avec les médecins spécialistes, qu'il évalue à 55 %, ne sera pas ramené à 20 %. Il faut aussi que le soutien dont bénéficient les Groupes de médecine familiaux (GMF) soit aussi offert à tous les médecins de famille, peu importe leur lieu de pratique. Le Dr Godin évalue à 430 millions les investissements nécessaires pour donner à la médecine familiale le coup de barre qu'il réclame.
La Fédération s'est par ailleurs défendue de noircir le tableau à la veille d'enclencher ses négociations avec Québec. «On voudrait ne pas être alarmistes, mais les faits parlent d'eux-mêmes», a dit son président, en ajoutant que la population québécoise partage les inquiétudes des médecins, selon un sondage mené par la firme Léger Marketing pour le compte de la Fédération.
Sur les 1000 Québécois sondés en février dernier, 93 % s'accordent pour dire qu'il est essentiel, pour assurer un bon système de santé, qu'un maximum de citoyens ait un médecin de famille et soit suivi par lui. Quatre-vingt-sept pour cent croient enfin que le gouvernement devrait augmenter les ressources humaines et financières allouées aux soins et services offerts dans les cliniques.
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