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    Le temps des bilans

    Christian Rioux
    26 février 2010 |Christian Rioux | Santé | Chroniques
    S'il fallait décerner des médailles aux campagnes de vaccination contre la grippe A(H1N1) qui se sont déroulées cet automne, le Québec ne serait pas loin de remporter la médaille d'or. Avec un taux de vaccination de 60 %, il a fait preuve d'une efficacité remarquable. Celle-ci tient probablement à des services de santé en meilleur état qu'on le dit, mais aussi à la capacité des Québécois de réagir comme un seul homme. Chez nous, même les individualistes les plus irréductibles ont cédé à la pression sociale et sont allés se faire vacciner. Quelques-uns ont même essayé de passer devant les autres.

    Il n'en va pas tout à fait ainsi en France. Le pays a réussi le tour de force d'être à la fois celui qui a payé le plus cher pour se faire vacciner tout en étant parmi ceux qui ont vacciné le moins de monde (à peine 5 % de la population). Les 94 millions de doses commandées par le gouvernement se sont heurtées à une organisation pour le moins inefficace. Mais le principal obstacle à la vaccination résidait surtout dans le scepticisme d'une population qui n'a jamais vraiment cru qu'un danger menaçait l'humanité. Cette défiance est-elle le résultat des grands scandales qu'a connus la France sur le sang contaminé ou le vaccin de l'hépatite B? Peut-être. Il se pourrait pourtant que les sceptiques n'aient pas eu complètement tort.

    Maintenant qu'est venu le temps des bilans, la différence d'attitude entre la France et le Québec paraît toujours aussi marquée. Fiers de leur succès, les Québécois ne semblent pas ressentir le besoin de s'interroger plus qu'il ne faut sur les raisons d'une telle mobilisation internationale, alors même que l'épidémie a fait dix fois moins de morts qu'une grippe ordinaire. Peut-être parce que la sécurité est chez nous une valeur cardinale.

    Plus sceptiques que jamais, les Français ont décidé d'en savoir un peu plus long. Mercredi, l'Assemblée nationale a créé une commission d'enquête parlementaire composée d'une trentaine de députés afin de faire la lumière sur les cafouillages de la campagne française. La commission entendra tous les responsables qui y ont participé. Mais le plus intéressant, c'est qu'une seconde commission, mandatée cette fois par le Sénat, examinera l'ensemble des décisions prises concernant cette épidémie. Les parlementaires se demanderont notamment si on n'a pas dramatisé la situation pour favoriser l'industrie pharmaceutique. Ils veulent aussi savoir si les politiques et les experts n'avaient pas mis la barre du «principe de précaution» un peu trop haut.

    La France n'est d'ailleurs pas le seul pays à vouloir faire la lumière sur la question. Les Pays-Bas ont récemment ouvert une enquête parlementaire sur l'un des principaux conseillers de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Le Parlement a mis en évidence les liens personnels d'Albert Osterhaus avec des laboratoires fabriquant les vaccins qu'il faisait prescrire par l'OMS. La télévision néerlandaise a révélé qu'il était l'actionnaire principal de ViroClinics, une des sociétés qui ont décroché un contrat pour développer un vaccin contre la grippe A.

    Le mois dernier, le Conseil de l'Europe avait lui aussi décidé d'interroger les principaux responsables de l'OMS. En France, le Dr Marc Gentilini, spécialiste des maladies infectieuses, estime que cette organisation a «péché par excès, après s'être vu reprocher par le passé, lors de l'émergence du sida, d'avoir péché par défaut, sans oublier l'échec de sa politique d'éradication du paludisme».

    Loin de la théorie du complot qui prévaut dans certains milieux, de nombreux experts français posent des questions parfaitement légitimes. Récemment, le quotidien Le Parisien révélait que 17 des 19 experts qui avaient conseillé la ministre de la Santé sur la campagne de vaccination étaient directement liés à des laboratoires pharmaceutiques. En juin et juillet, plusieurs médecins français avaient pourtant critiqué le programme de vaccination mur à mur adopté au printemps, en pleine panique, alors que la grippe frappait durement le Mexique. Selon Philippe Even, président de l'Institut Necker, ce n'est pas tant le lobby pharmaceutique qui serait à blâmer que cette panique qui a rendu les responsables politiques sourds aux signaux qui ont suivi. Dès juillet, dit Even, on pouvait savoir, en consultant notamment les centres de recherche américains, que si cette grippe se propageait très rapidement, elle ne faisait pas beaucoup de morts.

    La journaliste française Stéphane Horel, qui vient de publier un livre sur les liens entre les médecins et l'industrie pharmaceutique (Les Médicamenteurs, éditions du Moment), s'interroge aussi sur les raisons pour lesquelles l'OMS a modifié sa définition des pandémies. En mai 2009, l'organisation a en effet rayé dans sa définition toute allusion au nombre de morts et de malades.

    Il se peut très bien, et il est même probable que les réponses à ces questions complexes ne mettront au jour aucun complot. Tant mieux. Elles permettront au moins de rassurer une population de plus en plus incrédule à l'égard des scientifiques.












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