Les antidépresseurs sont inefficaces pour 70 % des patients

Dépression
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dépression

Nombreux sont ceux qui y ont recours pour le moindre vague à l'âme qui persiste. Le soulagement qu'ils procurent est responsable de leur énorme succès. Pourtant, selon une étude parue hier dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), les antidépresseurs ne seraient pas plus efficaces qu'un placebo contre les états dépressifs légers à modérés. Ils ne seraient véritablement nécessaires que pour soigner les dépressions sévères. Or, dans la pratique, près de 70 % des patients auxquels on prescrit un antidépresseur souffrent d'une dépression légère à modérée.

Pour en arriver à une telle conclusion, les chercheurs de l'Université de Pennsylvanie, à Philadelphie, ont réalisé une grande analyse (une méta-analyse) de six essais cliniques qui ont consisté à comparer un antidépresseur à un placebo pendant au moins six semaines. Sur les 718 patients au total qui participaient à ces essais cliniques, 180 présentaient une forme légère de la maladie, 255 une forme dite modérée et 283 souffraient de dépression profonde.

Les chercheurs ont découvert que l'efficacité des antidépresseurs variait considérablement en fonction de la sévérité des symptômes. «L'effet de ces médicaments par rapport au placebo était minimal ou inexistant en moyenne chez les patients présentant des symptômes légers à modérés. Par contre, les bienfaits de la médication dépassaient largement ceux du placebo chez les patients atteints de dépression très sévère», indiquent les chercheurs dans la dernière édition du JAMA. Les auteurs espèrent que les cliniciens et les éventuels patients seront informés de cette importante distinction, car elle signifie que les dépressions légères à modérées pourraient être traitées par des approches alternatives, comme la psychothérapie ou l'exercice physique, étant donné que les médicaments antidépresseurs ne semblent pas aider les patients beaucoup plus qu'un simple placebo.

Les chercheurs rappellent que «les médecins qui rédigent les ordonnances, les décideurs politiques et les consommateurs ne sont peut-être pas conscients que l'efficacité des antidépresseurs a généralement été établie sur la base d'études qui ne portaient que sur des individus souffrant des formes les plus sévères de dépression. Or, cette importante information ne figure pas dans les messages publicitaires qui sont adressés aux cliniciens et au public».

Le Dr Pierre Landry, psychiatre à l'hôpital Louis-H. Lafontaine, confirme que le taux de réponse au placebo est effectivement élevée dans les études en général. «Mais, une fois les études terminées, les personnes qui reçoivent un placebo rechutent plus souvent, voire plus rapidement dans l'année qui suit que celles à qui on administre des médicaments antidépresseurs», précise-t-il, avant d'ajouter que «les patients qui participent à une étude de six semaines reçoivent une attention qu'ils n'avaient pas auparavant et qui participe, pour une grande part, à l'effet placebo. Sauf que quand ce suivi s'arrête à la fin de l'étude, le risque de rechute est plus élevé».

Le Dr Pierre Blier, chercheur à l'Institut de recherche en santé mentale de l'Université d'Ottawa, fait remarquer à son tour que quand la dépression est peu sévère, il est plus difficile de mettre en évidence l'effet de l'antidépresseur par rapport à l'effet placebo, notamment en raison de l'«effet psychothérapeutique que peut avoir l'encadrement du patient» qui, au cours de l'étude, est suivi régulièrement par un médecin, un psychiatre et un assistant de recherche, et a la possibilité de parler à une infirmière en tout temps.

«Pour évaluer l'efficacité des antidépresseurs, il faut mener des études d'une durée de six mois, comme cela est requis en Europe, et non de six semaines [comme celles qui ont été sélectionnées dans la méta-analyse publiée dans le JAMA], car la dépression n'est pas une maladie aiguë. Autrement, c'est comme si on essayait d'évaluer des programmes permettant de perdre du poids sur une période de six semaines. Les participants pourront perdre 10 livres par semaine, mais s'ils regagnent tout le poids qu'ils ont perdu au cours des six mois qui suivent, on ne pourra pas dire que le traitement est efficace. Quand on parle de l'efficacité d'un antidépresseur, il faut fonder son jugement sur ses effets à long terme», car, rappelle-t-il, des études ont montré que l'effet placebo ne se prolonge pas dans le temps. Il donne l'exemple de patients qui avaient bien répondu au placebo pendant les six semaines de l'étude, mais qui au terme de celle-ci avaient rechuté. Ces patients se sont toutefois rétablis lorsqu'on leur a donné des antidépresseurs.

Pour le Dr Blier, il ne fait aucun doute que les antidépresseurs sont efficaces pour toutes les formes de dépressions, à l'exception de celles qui sont réfractaires à tout médicament. «Leur efficacité est simplement plus facile à voir chez les personnes sévèrement déprimées, car elles sont moins sujettes à l'effet placebo», indique-t-il.

Loin de contredire l'étude du JAMA, le Dr Pierre Landry affirme pour sa part que «les personnes qui souffrent d'une dépression légère pourraient être traitées autrement qu'avec un antidépresseur». «Je n'irais pas jusqu'à dire que les antidépresseurs sont inefficaces pour traiter les dépressions plus légères, ils le sont, mais il y a d'autres approches qui sont tout aussi efficaces», dit-il.

«Personne ne sera contre ça [d'autres approches], poursuit-il, sauf que des fois, les clients ne veulent pas suivre une psychothérapie. Ils trouvent qu'ils n'ont pas le temps de venir toutes les semaines pour rencontrer un thérapeute et que ça coûte trop cher. Ils préfèrent avoir un médicament qui sera couvert en partie par la RAMQ.»
16 commentaires
  • Vincent Dion - Inscrit 7 janvier 2010 00 h 55

    De quelles molécules parle-t-on ici?

    "Pour en arriver à une telle conclusion, les chercheurs de l'Université de Pennsylvanie, à Philadelphie, ont réalisé une grande analyse (une méta-analyse) de six essais cliniques qui ont consisté à comparer un antidépresseur à un placebo pendant au moins six semaines. Sur les 718 patients au total qui participaient à ces essais cliniques, 180 présentaient une forme légère de la maladie, 255 une forme dite modérée et 283 souffraient de dépression profonde."

    Un antidépresseur. LEQUEL? Il en existe une large gamme avec des mécanismes d'actions différents et souvent imcompatibles.

  • Andrew Savage - Inscrit 7 janvier 2010 06 h 32

    La magie moderne et le fric


    Les remèdes des psychiatres pour guérir la dépression ressemblent aux remèdes des économistes pour traiter la récession.

    Souvent : de la magie, de la poudre de perlimpinpin.

    C'est pas grave, se disent-ils, puisque le patient sera toujours le seul responsable de ce qu'il souffre.

    On ne remet jamais en question les remèdes et les guérisseurs. Bizarre.

    Pourtant... Il semble bien que plusieurs aient fait plus de tort que de bien.

    Toujours la même chose. Les sommes astronomiques en jeu aveuglent les dirigeants.

    Cette complaisance ne vous parait-elle pas criminelle ?

  • Gauthier Jean Claude - Inscrit 7 janvier 2010 07 h 06

    titre trompeur pour une information d'intéret publique capitale

    Misère,

    Un de mes souhaits les plus chers est enfin exhaussé. On a finalement démasqué les prétentions exagérées de ces petites pilules dites "du bonheur", en partie à tout le moins.

    Il était temps. Et nous n'avons aucune idée jusqu'à quel point la confiance excessive du public (et encore, quoi penser de celle toute aussi dupe du corps médical) envers les antidépresseurs aura fait du tort à l'humanité.

    Que de personnes ont pu voir leurs problèmes s'aggraver parce que leur médecin leur a prescrit un mauvais traitement doublé d'effets secondaires désagréables.
    Lorsqu'une personne sombre dans le découragement, qu'elle s'écrase soue un stress trop lourd, qu'elle vit une crise d'existence critique, il s'en faut parfois de peu pour que la coupe soit trop pleine et qu'elle prenne une décision regrettable et/ou qu'elle agisse sur un coup de tête, parfois définitif !

    Je n'oserais pas aller jusqu'à accuser l'industrie pharmaceutique d'avoir causé quantité de suicides parce que c'est beaucoup trop grave et que je ne dispose pas de chiffres précis. En revanche, peut-on croire qu'elle n'aie pas prévu ce type de "conséquences" pourtant logiques et hautement prévisibles des prétentions exagérées dont l'unique justification serait le lucre, le profit ou encore la rentabilité ?

    Ça, à mon avis, c'est quand même criminel. Tout comme il existe des mensonges par omission et des manières indirectes de pratiquer l'euthanasie !

    Mon seul bémol est que je n'ai pas de félicitations à vous faire, le comité de rédaction du Devoir, quand au titre de cet article choc. Alerter plus que nécessaire le public, laisser sous-entendre que les antidépresseurs SONT moins efficaces, de manière absolue et sans nuances qu'on le croyait relève du sensationnalisme indigne du quotidien le plus respectable du Québec.

    SVP, rétractez-vous sans pour autant nous priver de la bonne nouvelle !

  • Gilles Joly - Inscrit 7 janvier 2010 08 h 42

    Bonjour Mme Gravel!

    "Nombreux sont ceux qui y ont recours pour le moindre vague à l'âme qui persiste."

    Votre article est du genre de la nouvelle rapportée et non de l'opinion. Il est donc basé sur des faits. J'imagine alors qu'une recherche rigoureuse appuie votre première phrase, et que celle-ci n'est pas utilisée comme phrase choc pour nous aguicher, ou parce qu'elle sonne bien, ou comme l'expression de votre opinion personnelle.

    J'aurais préféré que vous citiez les spécialistes qui vous ont confié cette information, ou les enquêtes qui l'ont révélée. Ou à tout le moins, que votre phrase prenne la forme de l'opinion: "Il me semble que...", "J'ai l'impression que...". Non?

    Diagnostiqué du trouble bipolaire, j'ai utilisé des antidépresseurs. J'ai croisé, au fil des année, quelques dizaines de personnes qui en ont fait autant. Malgré cela, je ne me crois pas qualifié pour lancer une affirmation du genre de celle qui débute votre article (ni pour l'appuyer, ni pour la nier).

    Votre article ne méritera pas le prix Judith Jasmin... à mon avis! C'est dommage que, même au Devoir, l'opinion remplace parfois la rigueur journalistique.

  • Roland Berger - Inscrit 7 janvier 2010 09 h 02

    Autre titre

    Jean Claude Gauthier suggère au Devoir un autre titre. Pourquoi pas Dépression et psychothérapie?
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario