Procréation assistée - Le réseau public appelé en renfort

Une technicienne observe au microscope la division cellulaire d’un embryon au cours d’un programme de procréation médicale.
Photo: Agence France-Presse (photo) Une technicienne observe au microscope la division cellulaire d’un embryon au cours d’un programme de procréation médicale.

Québec entend amener les services de procréation médicalement assistée dans le giron du réseau public. Le Devoir a en effet appris que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a demandé aux quatre grands hôpitaux universitaires de développer une offre de service en ce sens. Une initiative ambitieuse, accueillie avec scepticisme et inquiétude par ce milieu ultraspécialisé, qui œuvre principalement en cliniques privées.

En s'engageant l'an dernier à rembourser jusqu'à trois traitements de fécondation in vitro, Québec a sciemment fait le choix de se doter d'un système universel, explique le Dr Michel Bureau, directeur général des services de santé et de la médecine universitaire au MSSS. «Or, quand l'État québécois développe un système universel, il est normal qu'il soit d'abord niché dans le réseau public.»

Présentement, seul le Centre universitaire de santé McGill possède une telle expertise dans le réseau public. Environ 1100 fécondations in vitro (FIV) y sont pratiquées annuellement selon un système hybride public-privé où la patiente doit payer pour les services obtenus. Rien de tel n'existe dans les autres établissements universitaires où tout reste donc à bâtir: depuis les infrastructures jusqu'aux laboratoires en passant par l'embauche de personnel spécialisé comme des embryologistes, des endocrinologues ou des infirmières spécialisées.

L'investissement sera très important, convient d'ores et déjà le Dr Bureau, qui refuse toutefois de le chiffrer, sinon pour dire qu'il sera «très coûteux». Mais il assure qu'il est nécessaire si Québec veut assurer la pérennité d'un programme qui risque de faire face à une demande exponentielle une fois la gratuité installée. «La procréation assistée coûte cher. Les chiffres varient présentement entre 15 000 $ et 50 000 $ dépendant du nombre de tentatives et de l'endroit où elles sont faites.»

Le ministère s'attend par conséquent à ce que les couples infertiles soient de deux à quatre fois plus nombreux à tenter leur chance. «On devrait passer de 2500 FIV par année à 10 000 en 2013. Ni le système public ni le système privé ne sont capables de répondre à cela présentement», croit le Dr Bureau.

Pas d'accord, réplique le Dr François Bissonnette, médecin à la clinique OVO et chef du service d'endocrinologie de la reproduction et infertilité au CHUM. À son sens, les cliniques privées ont les reins assez solides pour répondre à une demande croissante, et ce, dès maintenant. Une offre de service conjointe des cliniques privées a d'ailleurs été soumise au MSSS, qui a choisi de ne pas y donner suite.

Pour le Dr Bissonnette, ce refus n'est pas sans conséquence pour ceux qui attendent la gratuité pour réaliser leur rêve de devenir parents. Une gratuité promise pour 2009 par le gouvernement Charest, mais qui ne sera pas en vigueur tant et aussi longtemps que les deux règlements associés à la loi 26 — qui vise essentiellement à encadrer la pratique des cliniques privées de fertilité — ne seront pas publiés. «Franchement, je suis inquiet de voir que l'on essaie de mettre sur pied un réseau qui n'existe pas pendant que des parents attendent sur une liste d'attente sans échéancier des services que nous pourrions leur offrir demain matin. C'est cruel.»

Ce choix est d'autant plus mal avisé selon lui que les cliniques privées sont bien mieux armées que le public pour offrir ce service. «Pourquoi insister pour construire à fort coût ce qui existe déjà dans les cliniques privées? Tout est performant, validé. Et à des coûts très raisonnables, moindres qu'au public selon ce que j'ai pu voir dans les plans d'affaires des établissements, qui prévoient charger de 30 à 40 % plus cher.»

Sans oublier la difficulté de mettre la main sur une main-d'oeuvre spécialisée en ces temps de pénurie, rappelle le Dr Bissonnette. «Il ne faudrait pas penser qu'il suffit d'investir dans des clous et des vis, ça, c'est la partie facile. Le réseau public manque de médecins et d'infirmières dans ses urgences. Comment Québec pense-t-il pouvoir trouver le personnel pour faire rouler ses nouvelles unités?»

Aucune inquiétude, répond le Dr Bureau. «Une demi-douzaine de spécialistes sont en formation. Et on va aussi pouvoir en phagocyter, c'est-à-dire en importer, spécialement en France et en Belgique. Les centres hospitaliers universitaires sont déjà là-dessus.»

Le ministère est néanmoins conscient que sa réforme suscite des inquiétudes dans les cliniques privées. Des inquiétudes qu'il estime non fondées. Le Dr Bureau affirme avoir rencontré chacune d'entre elles pour leur promettre que leurs acquis seront «protégés». Le réseau privé sera même appelé à croître, «de 50 % et peut-être même plus», calcule le Dr Bureau. «Ce sera un partenariat comme il y en a un en radiologie, où le public offre la majorité des services avec du privé en appoint. En 2012-13, on peut penser que 75 % des services seront offerts au public et le reste au privé.»

Et aux couples qui s'impatientent, le ministère promet que les choses vont bouger. Les deux règlements qui permettront à la loi 26 de s'ancrer dans la réalité sont déjà écrits et seraient à l'heure actuelle en révision. Le système devrait donc pouvoir se mettre en branle dans la première moitié de 2010, a indiqué le Dr Bureau. Une information corroborée par le cabinet du ministre de la Santé, Yves Bolduc.
10 commentaires
  • Hubert Morneau - Inscrit 7 janvier 2010 12 h 26

    La Régie de l'assurance des anomalies du Québec

    Alors qu'il appert que le gouvernement libéral s'apprête à augmenter les tarifs et les taxes puis à tomber à bras raccourcis sur les employés de l'état, je me demande franchement quelle est la pertinence d'ajouter la FIV à la prestation de service de l'état québécois. L'infertilité est-elle une menace pour la survie des individus ou une entrave sérieuse à leur poursuite du bonheur? J'en doute... Alors que des milliers d'enfants de par le monde croupissent dans des orphelinats, la FIV ne me semble qu'un luxe bourgeois incongru auquel l'état n'a pas à participer.

    Quel est donc le mandat de la RAMQ pour le gouvernement libéral? Un organisme voué à nous libérer de toutes nos anomalies physiologiques, ou un organisme tentant d'atténuer l'injustice de nos moyens face à la maladie?

    Encore une preuve de la courte vue de l'équipe Charest en matière de bien commun.

  • Dominique Provost - Inscrit 7 janvier 2010 14 h 56

    La santé mentale des personnes déjà vivante est bien plus importante

    Il est scandaleux de promouvoir la gratuité pour un problème qui n'a pas beaucoup d'importance au niveau de la population générale. Je suis désolé pour ceux qui ont de la difficulté à procréer et qui veulent tellement avoir des enfants, mais c'est un désir, pas un problème de santé grave.

    Or, l'enfant pauvre des services de santé est la santé mentale. La psychothérapie avec un psychologue n'est pas couverte par la Régie.

    Voici quelques estimations, question d'aider à se visualiser la situation.

    En se basant sur les chiffres de l'article, le coût varie entre 15 000$ et 50 000$. Faisont une moyenne de 32 500$. Si le nombre de FIV passe à 10 000 en 2013, cela coûtera 325 milions par année. Ce montant dépensé correspond à près de 140 000 psychothérapies par année, à raison d'une fois par semaine durant 6 mois à 90$ la séance. C'est pratiquement l'équivalent de la population de Sherbrooke à qui on pourrait donner de l'aide psychologique gratuitement à chaque année. Selon certaines statistiques, environ une personne sur 6 au Québec souffre de l'un ou l'autre des différents troubles mentaux. A ce rythme, on pourrait gratuitement envoyer chez le psy absolument toutes ces personnes en moins de 10 ans. Ca pourrait diminuer le taux de suicide, ramener des gens au travail et améliorer le bonheur de la population, et peut-être aussi enlever un coût additionnel la société en général.

  • Francois Labbe - Inscrit 8 janvier 2010 00 h 52

    Créer ou ne pas créer

    J'ai toujours trouvé qu'il était surprenant de faire un choix de société qui permettait que l'avortement et la contraception chirurgicale fussent payés par l’État, mais que le fait de vouloir donner la vie, et, par le fait même ajouter un futur contribuable, était exclus et vue par plusieurs comme une dépense superflue.

    Pour avoir fait l’expérience autant des traitements de fertilité que de l’adoption, les gens ne soupçonnent même pas toutes les implications physiques, psychologiques et monétaires que les couples infertiles doivent surmonter et ce sans compter les délais.

    On ne mentionne que la FIV, mais avant d’en arriver là, il y a aussi d’autres traitements en fertilités qui sont moins dispendieux et qui pourraient être remboursés.

    Tendez l’oreille, autour de vous, parfois plus près que vous ne le pensez, des gens qui vous sont chers espèrent qu’un jour eux aussi auront le bonheur d’être parents.

  • Yolande Perron - Abonné 8 janvier 2010 09 h 08

    Pensons un peu plus loin: Nationaliser la FIV

    Je ne vois en fait que très peu de solutions pour l'État québécois afin d'offrir équitablement l'assistance médicale à la procréation à sa population; l'une d'elle demanderait du courage et de l'avant-gardisme, soit de tout simplement nationaliser les programmes actuels privés de FIV en les intégrant entièrement dans le réseau public. D'ailleurs le centre de reproduction McGill n'est pas exactement un programe hybride mais bien un programme privé utilisant des installations publiques. Le Dr Bureau a-t-il vraiment les outils pour mener à terme ce dossier, j'en doute?

    Comment développer un programme de PMA dans le CHUM quand la majorité des cliniciens en fertilité y pratiquant sont en même temps actionnaires de la clinique OVO et que le dossier a été confié à l'un d'en eux! Dossier rempli de conflits d'intérêt.

    En ce qui concerne les coûts, nous devrions plus parler de 15 000 à 50 000$ par enfant né et non par tentative de FIV. Cela ne cause que confusion, colportant faussement que la FIV est trop coûteuse.

  • Gitane Blanchette - Inscrit 8 janvier 2010 09 h 32

    Souffrir d'infertilité

    "Avoir un enfant devrait être un droit fondamental selon moi. Depuis peu, l'infertilité est reconnu comme une maladie et c'est une maladie dont je souffre personnellement. Oui j'ai bien dit "souffrir". L'infertilité me fait souffrir depuis maintenant 15 ans et je peux vous dire que c'est lancinant et cruel de vivre ça mensuellement et au quotidien.

    Il est clair que chacun à droit à son opinion et que les besoins et les souffrances de la société en matière de santé physique et mentale sont nombreuses. Mais je peux vous confirmer que vivre avec l'infertilité est difficile sur le plan physique, morale et financier.

    Recevoir l'aide financière du gouvernement, en ce qui nous concerne mon conjoint et moi, est notre dernière chance d'avoir un enfant. Nous avons investit beaucoup d'argent, de temps et d'espoir dans les traitements de procréation médicalement assistée qui sont notre seul possibilité de concevoir un enfant. Sans cette aide, nous devrons faire notre deuil de cet enfant tellement désiré et surtout, nous n'aurons pas choisi de vivre sans enfants."