Sceptiques plus que paniqués - Sept Français sur dix ne prévoient pas se faire vacciner
Photo : Agence France-Presse Arthur Herbulot
Vaccination en France
Paris — Sur la vingtaine de personnes qui s'étaient présentées hier matin au centre de vaccination de la rue Léopold Bellan, dans le 2e arrondissement de Paris, il y avait... deux Québécois! Des touristes de passage qui avaient raté le début de la vaccination à Montréal et qui ne voulaient pas passer leur tour.
Pour le reste, en cette matinée pluvieuse, c'était le calme plat dans ce gymnase du centre de Paris qui dessert la population de quatre arrondissements de la rive droite. Personne ne faisait la queue. Et pour cause. Lors de notre passage, les neuf infirmières et le médecin présents n'avaient que deux patients à se mettre sous la dent. Le centre est pourtant en mesure d'en recevoir plusieurs centaines par jour. Il suffit de 15 minutes, le temps de remplir un formulaire, de parler à un médecin et de recevoir l'injection. Heureusement, le midi après le dîner, l'affluence augmente un peu, mais c'est pour retomber aussitôt. Samedi, il y avait une toute petite queue. Surtout des parents avec de jeunes enfants.
Bref, on est très loin des débuts d'émeute qu'on a connus à Saint-Eustache. La campagne de vaccination contre la grippe A(H1N1) a beau battre son plein, on ne se bouscule pas au portillon des 1060 centres de vaccination mis sur pied un peu partout en France. Même que la défiance des Français commence à inquiéter les responsables.
«C'est à cause d'une campagne de communication mal faite qui a brouillé les cartes et laissé se développer une hystérie anti-vaccin», dit Giselle Lalut, responsable du centre de la rue Léopold Bellan. Puis, elle se ravise. «Les gens ont probablement décidé d'attendre et de voir venir. Dès que le nombre de victimes augmentera, ça changera.»
Pragmatisme ou imprudence? Toujours est-il que moins de trois Français sur dix envisagent, pour l'instant, de se faire vacciner. Selon les plus récents sondages, ils sont même 66 % à considérer que le gouvernement en fait trop.
Ce vent de scepticisme touche jusqu'au personnel de la santé, qui est pourtant sur la liste prioritaire. La ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, a beau avoir reçu sa dose en direct devant les caméras, 46 % des médecins n'ont pas l'intention de se faire piquer, selon un sondage ifop publié dans le Quotidien des médecins. La résistance est particulièrement forte chez les spécialistes (61 % de refus) et elle touche même un généraliste sur deux. Le 9 novembre dernier, à peine 10 % du personnel de la santé s'était fait vacciner. Ce qui est nettement «insuffisant», a déclaré la ministre. Les médecins ont «le devoir de participer à la campagne de vaccination», a rappelé le Conseil national de l'Ordre des médecins.
Si les médecins hésitent, comment s'étonner que le commun des mortels traîne les pieds? Il faut dire que la France ne compte que 43 victimes depuis le début de l'épidémie. Lundi, l'Institut national de veille sanitaire rapportait onze nouveaux décès. Hier, une cinquantaine d'écoles étaient fermées. Pas de quoi provoquer la panique dans un pays où la grippe saisonnière fait chaque année 5000 victimes.
Plusieurs professionnels croient pourtant qu'il ne s'agit que du calme avant la tempête. Les Français savent que le gouvernement a commandé 94 millions de doses et ils pourraient se précipiter dans les centres dès que l'épidémie s'intensifiera. Ils appliqueraient ainsi une version originale du principe de précaution. À Paris, le pédiatre du petit Léo, un enfant de 20 mois, a suggéré à sa jeune mère d'attendre un peu avant de faire vacciner son fils, histoire de voir comment se comportait le nouveau vaccin. La collègue de travail de cette dernière a un médecin parisien qui l'incite à se faire vacciner et un autre dans le Sud qui le lui... déconseille!
Avouons qu'il n'est pas toujours facile de s'y retrouver. Au début du mois, le quotidien Le Monde a publié un guide pour aider ses lecteurs à prendre leur décision. Le supplément comportait 100 questions sur huit pages bien tassées!
D'autres accusent les scandales sanitaires, comme celui du sang contaminé dans les années 80, d'avoir sapé la confiance des citoyens dans leurs institutions. Il y aurait, depuis, «un hiatus entre les centres de pouvoir et la majorité des Français», écrit Paul Benkimoun, journaliste du quotidien Le Monde. Une défiance amplifiée par les sites Internet, qui regorgent d'opinions ésotériques sur les «dangers» des vaccins et les «complots» de l'industrie pharmaceutique.
Il faut dire que les politiques n'ont pas tous montré l'exemple. Le président du groupe UMP de l'Assemblée nationale, Jean-François Copé, a publiquement laissé entendre qu'il n'était pas très chaud pour se faire vacciner. «Jean-François, fais-toi vacciner!», lui a rétorqué la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, devant les caméras.
Cette semaine, les médecins de famille, qui sont toujours la règle en France, ont accusé le gouvernement de ne pas leur avoir fait confiance en convoquant la population dans des centres spécialisés. Le plan élaboré en 2005 prévoyait un virus beaucoup plus violent, disent-ils. Comme celui qui circule est moins dangereux, mieux vaudrait rejoindre la population par leur entremise. «Nos patients ont envie d'être vaccinés par quelqu'un qui les connaît, pas par un anonyme», a déclaré le Dr José Clavero, porte-parole de l'Union régionale des médecins libéraux d'Île-de-France.
Selon le médecin immunologiste Jean-Claude Ameisen, on n'a peut-être pas suffisamment expliqué aux Français que «se vacciner, ça peut être pour se protéger, mais aussi pour protéger les autres». La France a défini un processus qui comporte cinq étapes. Elle n'en est aujourd'hui qu'à la seconde. Le 25 novembre, le taux de vaccination devrait augmenter avec le début de la vaccination dans les écoles. «Il suffirait de quelques décès très médiatisés pour que ça fasse la queue», dit Giselle Lalut, qui commence à trouver les journées un peu longues.
***
Correspondant du Devoir à Paris
Pour le reste, en cette matinée pluvieuse, c'était le calme plat dans ce gymnase du centre de Paris qui dessert la population de quatre arrondissements de la rive droite. Personne ne faisait la queue. Et pour cause. Lors de notre passage, les neuf infirmières et le médecin présents n'avaient que deux patients à se mettre sous la dent. Le centre est pourtant en mesure d'en recevoir plusieurs centaines par jour. Il suffit de 15 minutes, le temps de remplir un formulaire, de parler à un médecin et de recevoir l'injection. Heureusement, le midi après le dîner, l'affluence augmente un peu, mais c'est pour retomber aussitôt. Samedi, il y avait une toute petite queue. Surtout des parents avec de jeunes enfants.
Bref, on est très loin des débuts d'émeute qu'on a connus à Saint-Eustache. La campagne de vaccination contre la grippe A(H1N1) a beau battre son plein, on ne se bouscule pas au portillon des 1060 centres de vaccination mis sur pied un peu partout en France. Même que la défiance des Français commence à inquiéter les responsables.
«C'est à cause d'une campagne de communication mal faite qui a brouillé les cartes et laissé se développer une hystérie anti-vaccin», dit Giselle Lalut, responsable du centre de la rue Léopold Bellan. Puis, elle se ravise. «Les gens ont probablement décidé d'attendre et de voir venir. Dès que le nombre de victimes augmentera, ça changera.»
Pragmatisme ou imprudence? Toujours est-il que moins de trois Français sur dix envisagent, pour l'instant, de se faire vacciner. Selon les plus récents sondages, ils sont même 66 % à considérer que le gouvernement en fait trop.
Ce vent de scepticisme touche jusqu'au personnel de la santé, qui est pourtant sur la liste prioritaire. La ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, a beau avoir reçu sa dose en direct devant les caméras, 46 % des médecins n'ont pas l'intention de se faire piquer, selon un sondage ifop publié dans le Quotidien des médecins. La résistance est particulièrement forte chez les spécialistes (61 % de refus) et elle touche même un généraliste sur deux. Le 9 novembre dernier, à peine 10 % du personnel de la santé s'était fait vacciner. Ce qui est nettement «insuffisant», a déclaré la ministre. Les médecins ont «le devoir de participer à la campagne de vaccination», a rappelé le Conseil national de l'Ordre des médecins.
Si les médecins hésitent, comment s'étonner que le commun des mortels traîne les pieds? Il faut dire que la France ne compte que 43 victimes depuis le début de l'épidémie. Lundi, l'Institut national de veille sanitaire rapportait onze nouveaux décès. Hier, une cinquantaine d'écoles étaient fermées. Pas de quoi provoquer la panique dans un pays où la grippe saisonnière fait chaque année 5000 victimes.
Plusieurs professionnels croient pourtant qu'il ne s'agit que du calme avant la tempête. Les Français savent que le gouvernement a commandé 94 millions de doses et ils pourraient se précipiter dans les centres dès que l'épidémie s'intensifiera. Ils appliqueraient ainsi une version originale du principe de précaution. À Paris, le pédiatre du petit Léo, un enfant de 20 mois, a suggéré à sa jeune mère d'attendre un peu avant de faire vacciner son fils, histoire de voir comment se comportait le nouveau vaccin. La collègue de travail de cette dernière a un médecin parisien qui l'incite à se faire vacciner et un autre dans le Sud qui le lui... déconseille!
Avouons qu'il n'est pas toujours facile de s'y retrouver. Au début du mois, le quotidien Le Monde a publié un guide pour aider ses lecteurs à prendre leur décision. Le supplément comportait 100 questions sur huit pages bien tassées!
D'autres accusent les scandales sanitaires, comme celui du sang contaminé dans les années 80, d'avoir sapé la confiance des citoyens dans leurs institutions. Il y aurait, depuis, «un hiatus entre les centres de pouvoir et la majorité des Français», écrit Paul Benkimoun, journaliste du quotidien Le Monde. Une défiance amplifiée par les sites Internet, qui regorgent d'opinions ésotériques sur les «dangers» des vaccins et les «complots» de l'industrie pharmaceutique.
Il faut dire que les politiques n'ont pas tous montré l'exemple. Le président du groupe UMP de l'Assemblée nationale, Jean-François Copé, a publiquement laissé entendre qu'il n'était pas très chaud pour se faire vacciner. «Jean-François, fais-toi vacciner!», lui a rétorqué la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, devant les caméras.
Cette semaine, les médecins de famille, qui sont toujours la règle en France, ont accusé le gouvernement de ne pas leur avoir fait confiance en convoquant la population dans des centres spécialisés. Le plan élaboré en 2005 prévoyait un virus beaucoup plus violent, disent-ils. Comme celui qui circule est moins dangereux, mieux vaudrait rejoindre la population par leur entremise. «Nos patients ont envie d'être vaccinés par quelqu'un qui les connaît, pas par un anonyme», a déclaré le Dr José Clavero, porte-parole de l'Union régionale des médecins libéraux d'Île-de-France.
Selon le médecin immunologiste Jean-Claude Ameisen, on n'a peut-être pas suffisamment expliqué aux Français que «se vacciner, ça peut être pour se protéger, mais aussi pour protéger les autres». La France a défini un processus qui comporte cinq étapes. Elle n'en est aujourd'hui qu'à la seconde. Le 25 novembre, le taux de vaccination devrait augmenter avec le début de la vaccination dans les écoles. «Il suffirait de quelques décès très médiatisés pour que ça fasse la queue», dit Giselle Lalut, qui commence à trouver les journées un peu longues.
***
Correspondant du Devoir à Paris
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

