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Grippe A(H1N1) - Pour faire tomber les masques

19 octobre 2009  Santé
L'histoire est pleine d'enseignements pour peu qu'on y consacre quelques lectures. Prenons H1N1, par exemple. Lorsque j'étais jeune étudiant en microbiologie et que mon séant patinait le bois des chaises de l'Université Laval, il m'arrivait, j'en confesse, de bayer aux corneilles durant quelques cours soporifiques. Je me rappelle un cours entre autres. Enfin, quelques minutes pour être franc. Il y était question de virus H1N1 en l'an de disgrâce 1918. J'avais 19 ans, et j'étais imbu de cette belle insouciance dont j'ai parfois la nostalgie. Je voyais 1918 comme le Moyen-?•ge. J'avais à moitié raison.

En 1918, le monde menait deux guerres parallèles. Une avec fusils et baïonnettes, et l'autre avec des mouchoirs de poche. La première tua quelque 10 millions de jeunes hommes devant un ennemi bien tangible; la deuxième, orchestrée par un tueur invisible, fit la récolte d'au minimum 40 millions d'âmes — certains émotifs avancent le chiffre de 100 millions. Sur une population alors de 1,8 milliard d'individus, nous pourrions parler, soyons modestes, de 2 % de la population mondiale perdue dans les miasmes pestilentiels de la grippe espagnole.

Il est possible d'estimer que plus d'une personne sur cinq, de par le vaste monde, était endeuillée non pas d'un fils perdu au service de la patrie, mais d'un ami ou d'un parent, impitoyablement asphyxié par un tueur froid, si petit et fuyant qu'on ne l'isola que près de 20 ans plus tard. C'était le A(H1N1), grand cru 1918. Le Moyen-?•ge, vous ai-je dit.

Des faits

Comparons avec des faits pour nous baigner encore un peu plus dans l'encre de l'Histoire. Depuis que le virus du sida a été identifié, il y a plus de 25 ans, le nombre de décès qu'il a entraînés est d'environ 25 millions; la pandémie de 1918 a rayé près du double de vies en 25 semaines. Quarante millions de personnes à travers le monde vivent actuellement avec une épée de Damoclès nommée VIH au-dessus de leur tête. Si A(H1N1) 2009 affectait 30 % de la population mondiale, nous pourrions parler de 1,8 milliard de têtes de pipe servant d'incubateurs au virus (c'est la population totale de 1918). Avec ce chiffre délirant, même une mortalité de 0,3 % signifie la disparition de plus de cinq millions d'âmes. La simple grippe saisonnière tue de 250 000 à 500 000 personnes à travers le monde chaque année, et ce, en dehors des pandémies.

Frankenstein de l'infiniment petit, le A(H1N1) 2009 a glané, et ce, naturellement, des morceaux de virus influenza des porcs, des oiseaux et des humains. Bien avant l'avènement des premiers savants fous, le virus influenza butinait déjà ses gènes qui en feraient le tueur le plus prolifique de mémoire d'homme: plus efficace qu'Attila roi des Huns, les Croisades et la Peste noire réunis. Puis, vers 1957, A(H1N1) 1918 s'est évanoui dans la nature, hors des radars — probablement tapi chez les porcs.

H2N2 (grippe asiatique) en 1957, puis H3N2 (grippe de Hong Kong) en 1968 reprirent le flambeau, mais avec des succès médiocres, ne parvenant pas à émuler H1N1 1918: les deux pandémies réunies ne rayèrent que quelques 6 millions de vies.

Puis, H1N1 réémergea en 1977, quoique passablement édenté et dégriffé. Il circula ainsi pendant 30 ans à la recherche de sa force des belles années. Parcourant le monde patiemment, il séjourna dans différents porcs, puis, à vol d'oiseau, H1N1 se fit échangiste. Convolant en justes noces avec d'autres virus influenza, il engendra A(H1N1) 2009.

Anguille sous roche ?

Et nous voilà sortis des livres d'histoire, à nous débattre avec une pandémie qui nous appartient enfin! C'est pourquoi nous l'avons talonné, notre H1N1. Depuis ses flamboyants débuts en mars 2009 au Mexique, nous avons cartographié sa migration au jour le jour. Nous l'avons piégé, disséqué, étudié, et nous avons recommencé, vérifié encore et encore.

Puis, le spectre de l'hécatombe de 1918 a pincé une corde que certains ont jugée trop sensible. Nous avons préparé des plans d'action, échafaudé des scénarios catastrophe et forcé les gens à se laver les mains après avoir fait pipi. Puis, quelques savants ont dit: oui, mais il faudrait aussi vacciner le bon peuple contre le H1N1! Un vaccin? Pourquoi? s'insurgea-t-on. Il tue si peu, ce minet! Quoi, pour quelques milliers de morts?

Obliger les gens à porter un casque en tricycle, on veut bien, légiférer pour rendre sécuritaire la pratique du Monopoly, à la rigueur on pourrait comprendre, mais vacciner contre la grippe, soyons sérieux! Il y a anguille sous roche, sourcillent quelques sceptiques. Il y a là quelque vaste complot ourdi par les infâmes multinationales pharmaceutiques!, exultent des détectives dilettantes.

Du spectacle

De nouveaux messies surgissent parfois, emportés par une soudaine révélation, ou par une pièce pyrotechnique qui illumine leur cerveau: le monde entier est sur le point de se faire avoir par un complot issu d'une confrérie de savants fous qui conspirent pour prendre le contrôle du monde. Et les messies vont, parcourant villes et villages, répandre la grande illumination, dans un monde — hélas! — encore trop sensible à la sottise.

Ce qui nous replonge dans l'Histoire encore une fois. C'est dans la nature de l'homme de préférer croire aux démons: ce réflexe, présent au Moyen-?•ge et qui se propageait de bouche à oreille et à dos d'âne, nous colle encore à la peau au XXIe siècle et fait six fois le tour de la Terre en moins de 48 heures à dos d'ondes et, parfois aussi, à dos d'ânes.

La majorité des gens n'a que faire des données arides des hommes de science. Les gens veulent le grandiose, le spectacle, les intrigues. Il en a toujours été ainsi. Offrez des dogmes secs sur un ton professoral et vous trouverez toujours des foyers de rébellion. Or, ce sont ces mêmes dogmes dont s'abreuve le besoin de douter et de résister. Ce besoin qui coule violemment dans nos veines est le rempart qui préserve la certitude que nous avons toujours la liberté de choix et de pensée. L'un se nourrit de l'autre, voilà le paradoxe.

Fausses alertes

Mais je serai honnête: il y a des savants qui n'ont pas toute leur tête, et je parierais aussi que quelques employés de l'Organisation mondiale de la santé se sont fait surprendre les doigts dans le nez une ou deux fois, ce qui n'est ni glorieux ni joli. Mais une conspiration? Après plus de 20 ans à enseigner et à étudier le monde de l'infiniment petit, je trouve plus facile de croire au miracle de l'évolution de la vie, à cette mécanique bien huilée que l'on appelle l'immunité et qui nous est parvenue après des milliards d'années de mise au point, et de m'émerveiller devant l'ingéniosité de ces paquets de protéines et de gènes que sont les virus. Oui, plus facile et diablement plus solide que de tortiller et de tordre des informations fragmentaires pour finir par les enrouler serré autour d'une « balloune » d'air chaud.

Nous avons eu quatre fausses alertes par le passé: la grippe porcine de 1976 (H1N1); le retour de H1N1 en 1977 et deux fois, soit en 1997 et en 2003-2009, la grippe aviaire (H5N1) nous a frôlés. Le recul que nous avons sur les pandémies est parsemé d'inconnus. La majorité des virologues, médecins et épidémiologistes n'ont vécu les pandémies que dans leurs lectures académiques ou à travers les yeux de l'enfant qu'ils étaient en 57 ou en 68.

Peut-être est-il normal que H1N1 2009 échappe quelquefois à nos prédictions? Mais serait-il acceptable, en constatant l'effarante capacité du virus à jouer aux cartes avec ses gènes, d'aller prendre une bière en se disant que tout va bien, Madame la Marquise? L'histoire nous pardonnerait-elle d'avoir été laxistes si H1N1 nous jouait le tour de subitement reprendre du service, avec la fougue de son ancêtre de 1918? Peut-on vraiment balayer cette hypothèse du revers de la main?

Se préparer

Recevoir le vaccin contre la grippe est un geste éminemment altruiste et citoyen. C'est un échange entre une petite douleur furtive, une larme, et la santé de ceux qui nous sont chers. Et si on s'arrêtait quelques minutes et se sortait de la tête que le vaccin ne vise qu'à nous protéger, nous, contre une improbable infection grave? Et si ensuite nous posions un regard sur notre entourage, que verrions-nous en vérité?

Notre horizon ne couvrirait-il pas des personnes âgées, de très jeunes enfants dont le système immunitaire est encore vulnérable, des asthmatiques, des diabétiques et combien d'autres personnes qui, à notre contact, pourraient ne pas avoir la même chance que nous et pourraient, à leur tour, passer notre malheureux héritage à d'autres, encore moins bien préparés?

Lorsque je vois les dommages que peut causer H1N1, et que je pose un regard qui embrasse à la fois la science, l'Histoire, ce que H1N1 est devenu et ce qu'il pourrait être, il est clair pour moi que je me placerai sans hésitation en première ligne pour la vaccination.
 
 
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