Les superinfirmières déchantent

Dans un réseau en manque constant de forces vives, les superinfirmières sont appelées à faire une grande différence au Québec. Pour peu que le réseau leur fasse une place, ce qui ne semble pas aussi aisé que prévu, selon des chercheuses de l'Université de Montréal.

Sur papier, elles peuvent assurer le suivi de patients diabétiques, prescrire des médicaments, agir comme premier répondant et accomplir une pléthore d'autres actes destinés à insuffler un peu d'énergie à notre réseau de santé sous perfusion. Sur le terrain, toutefois, ces «superinfirmières» sont trop souvent réduites à des tâches subalternes, révèle une étude québécoise rendue publique hier.

Au banc des accusés: le pouvoir médical, qui persiste à nuire au déploiement des superinfirmières au Québec, estime Danielle D'Amour, professeure titulaire à la faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal, qui cosigne cette étude avec Dominique Tremblay et Michelle Proulx. «On a mis beaucoup d'efforts dans le développement de ces nouveaux rôles en pensant qu'on allait mieux répondre aux besoins de la population et diminuer la pression sur le système de santé. Finalement, on s'aperçoit que leur déploiement est très ardu et qu'on n'utilise pas leur plein potentiel.»

L'entrée en piste des infirmières en groupe de médecine familiale (GMF), des infirmières praticiennes spécialisées (IPS) et des infirmières pivots en oncologie (IPO) était très attendue. Le Collège des médecins de même que les deux fédérations de médecins en ont chaudement fait la promotion. Mais «les beaux discours» se heurtent «à la réalité du terrain», qui est toute autre, raconte celle qui est aussi la directrice scientifique du Centre FERASI.

Dans les GMF, ce sont les médecins qui déterminent la nature et l'étendue de la pratique des infirmières. Or, dans deux GMF sur cinq, il est apparu que les infirmières n'avaient pas eu la latitude nécessaire pour suivre des clientèles de façon autonome, comme le prévoit pourtant l'entente signée par les omnipraticiens et l'Ordre des infirmières. Ces professionnelles-là sont reléguées au rôle d'«infirmière-accélérateur» par les médecins, note Mme D'Amour. «Elles vont prendre les signes vitaux, faire l'histoire du patient, alors qu'il est expressément dit dans l'entente que l'infirmière ne devrait pas être prise pour faire ça.»

Autre terrain, mêmes problèmes. Les IPS ont été accueillies à bras ouverts par les médecins spécialistes, qui réclamaient leur introduction depuis longtemps. Mais tous n'ont pas la même interprétation de ce qu'elles peuvent faire pour eux et pour leurs patients. «C'est souvent le chef de service qui décide de l'organisation de la pratique des infirmières, rappelle Mme D'Amour. C'est lui qui va dire si elle va poursuivre de manière autonome un case load [un groupe de patients] ou si elle va agir comme simple consultante.» Malheureusement, plusieurs choisissent cette dernière option.

Le milieu hospitalier lui-même a du mal à faire de la place au sang neuf. Ainsi, il arrive que le Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens décide de ne pas élaborer les protocoles nécessaires pour les infirmières praticiennes, faute de temps ou d'énergie. «Elles ne peuvent alors pas exercer pleinement leur métier», relève la chercheuse. Sans oublier les tensions entre les différentes professions, qui font qu'«on se passe d'une expertise recherchée à cause de petites batailles de terrain qui minent les milieux de soins».

En oncologie, l'arrivée des IPO a été plus aisée. Mais la pression de la charge de travail a eu raison de cette petite révolution. Les infirmières ont en effet délaissé partiellement certaines interventions pour colmater les failles du système. Elles sont maintenant souvent confinées à des activités qui n'ont rien à voir avec leur formation: prise de rendez-vous, renouvellement d'ordonnances, etc.

Dans ces trois milieux, plusieurs ont confié avoir été déçues par l'écart qui s'est créé entre leur fonction «imaginée» et leur fonction «réelle», écrivent les chercheuses. Et les choses sont peu susceptibles de changer, croit Mme D'Amour. «Il faut une volonté politique très ferme pour soutenir le déploiement de nouveaux rôles. Or, on le voit actuellement, le pouvoir politique préfère laisser beaucoup de marge de manoeuvre au pouvoir médical.»
5 commentaires
  • Claude Kamps - Inscrit 17 novembre 2009 08 h 28

    Depuis des siècles le pouvoir médicale

    Depuis des siècles le pouvoir médicale est un cercle fermé qui a toujours défendu en premier ceux qui leurs payent une redevance annuelle, comme la chambre des notaires ou la FTQ...

    Et encore plus concernant la répartition des tâches rémunérées dans les hôpitaux, on manque de médecin parce que l'ordre en veut moins que nécessaire pour que la rémunération à l'acte soit plus rentable pour chacun, mais ils ne veulent surtout pas qu'on les remplace à moindre cout...

    La défense des patients est très difficile à assurer, il faut y aller bien trop souvent au travers d'un autre ordre professionnel, les avocats spécialisés...

  • 93Licar - Inscrite 17 novembre 2009 09 h 03

    La place des infirmières

    Cette réalité n'est guère surprenante quand on constate le sort réservé jusqu'à maintenant, et maintenant encore, aux sages-femmes par les médecins et les administrations des hôpitaux.

    La super infirmière risque de dévaloriser les gestes jusque là posés uniquement par le médecin, un petit peu comme dans toutes les professions où l'arrivée des femmes semble faire perdre du prestige à la profession puisqu'une femme peut l'exercer aussi! Les sorciers en chef tardent à partager leur pouvoir, il faut bien le dire!

    Également, tant que le manque de personnel dans les hôpitaux se fera aussi douloureusement sentir une infirmière, «super ou ordinaire», devra encore faire un peu n'importe quoi plutôt que se consacrer aux tâches qui sont les siennes et pour lesquelles elle a été formée; c'est dommage pour l'ensemble de la population qui ne peut pas bénéficier de tout le potentiel des infirmières qui, quant à moi, font toujours un super travail dans les hôpitaux.

    Il est plus que temps qu'on leur donne les moyens d'exercer pleinement leur profession.

  • Gabriel Meunier - Inscrit 17 novembre 2009 15 h 17

    Mais madame Gervais...

    Vous semblez inclure l'aspect du genre dans le problème, alors que les étudiants qui sortent depuis plusieurs années maintenant de nos facultés de médecine sont majoritairement... des étudiantes. Il n'est pas question ici de femmes infirmières contre des hommes médecins, mais de l'immobilité bureaucratique de nos hôpitaux contre la volonté d'innover de certains. Hommes ou femmes.

  • Nicole Rondeau - Inscrite 21 novembre 2009 08 h 16

    Invitation aux médias!

    Le public est enfin invité à partager sur le sujet très sensible de l'expérience vécue des infirmières praticiennes... Beaucoup de chasses gardées sont encore inexplorée dans cette profession en évolution. Dans cet article de Louise-Maude-Rioux Soucis "Les superinfirmières déchantent", nous n'apercevons que la pointe de l'iceberg du drame vécu tout au long du processus à partir de l'introduction de la première cohorte des infirmières praticiennes en septembre 2002 jusqu'à maintenant.

    Dans la foulée des étapes à franchir, que ce soit dans l'élaboration du programme d'infirmière praticienne ou dans l'expérimentation de ce dernier, la cuvée des premières cohortes qui a vu le jour jusqu'à maintenant est marquée par la non reconnaissance de leur contribution dans les milieux de la santé. Dans le texte à commenter, la phrase suivante citée par D’Amour (2009) "… les tensions entre les différentes professions, qui font qu'«on se passe d'une expertise recherchée à cause de petites batailles de terrain qui minent les milieux de soins» contient des informations qui touchent le quotidien des IPS tout au long de leur parcours que ce soit à titre d’étudiantes, de candidates ou d’IPS graduées: C'est la réalité de celles qui se sont engagées et qui s'engagent encore aujourd'hui à ouvrir la voie à des services de santé d'appoint à la population.

    Ces infirmières pionnières qui ont défendu avec passion et compassion le mieux-être de la population se sont vues démobilisées par les différentes professions et les pouvoirs en place de tous niveaux que ce soit politique, médical, organisationnel, universitaire ou autres qui avaient le devoir de soutenir cette profession en émergence. C'est dommage d'avoir ignoré le potentiel professionnel des infirmières praticiennes.

    La souffrance morale qui en résulte est palpable chez celles qui ont cru en la bonne foi du système social et politique en place. La population a besoin d’un système de santé réinventé… La visibilité des IPS dans les espaces médiatiques est certainement un facteur facilitant pour parvenir à l’objectif visé tel que cité dans l’étude de D’Amour, Tremblay

  • léveillé j. - Inscrite 10 décembre 2009 14 h 51

    Les infirmières !!!!

    On sait tous que la médecine est une chasse gardée depuis très longtemps .

    Je ne suis pas contre ces infirmières qui peuvent peut-être arriver à désengorger des cliniques,mais comme les infirmières délaissent la technique contre le bac. et bien ils ne restent plus d`infirmières au chevet des patients .

    Les soins se détériorent et on ne s`en occupe pas ...
    Les infirmières au chevet des patients sont de plus en plus surchargées et ne donne pas les soins requis car elles manquent de temps ....

    Je vous le dit c`est DANGEREUX!!!!
    IL FAUT AGIR ET VITE !!!!
    Les gestionnaires s`en foutent !!!