Avis de la Commission de l'éthique, de la science et de la technologie - Le Québec prescrit trop de psychotropes
Autrefois réservé pour soigner les troubles mentaux, le puissant médicament est maintenant employé pour soulager des maux banals ou encore pour améliorer les performances intellectuelles
La petite pilule pour doper la mémoire, stimuler l'attention ou aplanir l'humeur de monsieur et madame Tout-le-Monde existe. Cette pilule porte un nom, celui de psychotrope, une catégorie de médicaments puissants qui ne sont plus réservés aux maladies mentales et neurologiques.
Le psychotrope sort de plus en plus souvent de sa zone de confort. Il est désormais prescrit pour surmonter un deuil, contrer une grande timidité ou même stimuler la mémoire ou la performance des bien portants. Un glissement dangereux, selon la Commission de l'éthique, de la science et de la technologie, qui, dans un avis fouillé dont Le Devoir a obtenu copie, réclame un débat public sur cet usage élargi qui va croissant au Québec.
Le psychotrope est un médicament d'ordonnance qui agit sur le système nerveux central et sur le psychisme. Il est utilisé pour traiter des maux comme la dépression, la schizophrénie ou la maladie de Parkinson. Au Québec et ailleurs dans le monde, on note une hausse des diagnostics de troubles mentaux et, par voie de conséquence, de la consommation des psychotropes qui a atteint des sommets inégalés ces dernières années.
Mais ce facteur ne suffit pas à lui seul à expliquer l'explosion de ce secteur, qui arrive deuxième quant au nombre d'ordonnances exécutées dans une année, derrière les agents cardiovasculaires. Au banc des accusés: un nouvel usage dit «élargi» du psychotrope. Le premier glissement relevé par le comité de travail, présidé par Me Édith Deleury et le bioéthicien Hubert Doucet, est infime. Il touche en fait à la médicalisation d'événements (un deuil, un échec) et d'émotions dérangeantes (tristesse, colère ou agitation) «qui ne relèvent pas nécessairement du domaine médical».
Or, lorsqu'un expert établit qu'un état de santé mentale est problématique, il soutient l'idée qu'il s'agit d'une maladie. Et lorsqu'il suggère à ce patient de prendre des médicaments, il en légitimise le traitement, lit-on dans cet avis intitulé Médicaments, psychotropes et usages élargis: un regard éthique, qui sera rendu public plus tard cette semaine. «De là découle un certain risque de voir diminuer l'importance du rôle que chacun peut exercer sur sa propre vie», s'inquiète le comité.
Ce glissement n'est pas sans conséquence. Le psychotrope apparaît ici comme une solution de convenance en ce sens qu'il est peu coûteux en argent, mais aussi en efforts personnels et en temps. Il contribue aussi à l'«abaissement des seuils diagnostiques de ces maladies», ce qui peut faire en sorte que certaines conditions dites «normales» deviennent des conditions désormais clairement «médicales».
L'élargissement du champ d'action des psychotropes ne s'arrête pas là. L'usage élargi des psychotropes regroupe aussi ce qu'on appelle désormais les «lifesyle drugs». Ces psychotropes de type «mode de vie» sont utilisés pour répondre à des attentes liées à la productivité, à la performance ou à la jeunesse. En somme, «il est question ici de méliorisme, de conformisme ou de récréation», écrit le comité, qui parle d'«un mouvement de fond» au Québec et non d'un phénomène anecdotique.
La thérapie est ici évacuée au profit de l'amélioration des fonctions cognitives de personnes qui n'ont pourtant aucun problème mental ou neurologique. Le principe est simple. Il s'agit de rehausser ce qui est déjà fonctionnel. Comment? Par l'usage d'un psychotrope qui vient énergiser la mémoire, renforcer la vigilance ou réduire la sensation de fatigue, par exemple.
Ce faisant, on normalise les comportements et les humeurs, réduisant du coup les bornes d'acceptabilité vis-à-vis des individus qui s'en écartent, s'inquiète le comité. Cette «homogénéisation sociale» transforme non seulement la définition de la normalité, mais elle pose de surcroît la question de la banalisation du psychotrope, qui devient ici un simple «instrument de socialisation, voire de mise en conformité».
Les psychotropes sont pourtant des médicaments puissants, aux effets secondaires indésirables parfois importants et dont la portée à long terme est encore mal connue, rappelle la Commission. Selon elle, il faut impérativement approfondir nos connaissances de ces médicaments. Il faut également que les autorités concernées diffusent des informations «claires, équilibrées et complètes» pour dissiper les idées reçues et les fausses impressions au sein des réseaux de santé et dans la population.
Québec et tous les acteurs concernés par la prescription de psychotropes doivent aussi se pencher plus spécifiquement sur les usages élargis de cette catégorie de médicaments. Le comité les invite enfin à réduire ces mêmes pratiques en assurant une meilleure continuité dans les soins et les services, cela en misant notamment sur la mise en avant de thérapies non médicamenteuses — psychothérapie, alimentation saine, exercice physique —, qui donnent de meilleurs résultats dans plusieurs cas.
Le psychotrope sort de plus en plus souvent de sa zone de confort. Il est désormais prescrit pour surmonter un deuil, contrer une grande timidité ou même stimuler la mémoire ou la performance des bien portants. Un glissement dangereux, selon la Commission de l'éthique, de la science et de la technologie, qui, dans un avis fouillé dont Le Devoir a obtenu copie, réclame un débat public sur cet usage élargi qui va croissant au Québec.
Le psychotrope est un médicament d'ordonnance qui agit sur le système nerveux central et sur le psychisme. Il est utilisé pour traiter des maux comme la dépression, la schizophrénie ou la maladie de Parkinson. Au Québec et ailleurs dans le monde, on note une hausse des diagnostics de troubles mentaux et, par voie de conséquence, de la consommation des psychotropes qui a atteint des sommets inégalés ces dernières années.
Mais ce facteur ne suffit pas à lui seul à expliquer l'explosion de ce secteur, qui arrive deuxième quant au nombre d'ordonnances exécutées dans une année, derrière les agents cardiovasculaires. Au banc des accusés: un nouvel usage dit «élargi» du psychotrope. Le premier glissement relevé par le comité de travail, présidé par Me Édith Deleury et le bioéthicien Hubert Doucet, est infime. Il touche en fait à la médicalisation d'événements (un deuil, un échec) et d'émotions dérangeantes (tristesse, colère ou agitation) «qui ne relèvent pas nécessairement du domaine médical».
Or, lorsqu'un expert établit qu'un état de santé mentale est problématique, il soutient l'idée qu'il s'agit d'une maladie. Et lorsqu'il suggère à ce patient de prendre des médicaments, il en légitimise le traitement, lit-on dans cet avis intitulé Médicaments, psychotropes et usages élargis: un regard éthique, qui sera rendu public plus tard cette semaine. «De là découle un certain risque de voir diminuer l'importance du rôle que chacun peut exercer sur sa propre vie», s'inquiète le comité.
Ce glissement n'est pas sans conséquence. Le psychotrope apparaît ici comme une solution de convenance en ce sens qu'il est peu coûteux en argent, mais aussi en efforts personnels et en temps. Il contribue aussi à l'«abaissement des seuils diagnostiques de ces maladies», ce qui peut faire en sorte que certaines conditions dites «normales» deviennent des conditions désormais clairement «médicales».
L'élargissement du champ d'action des psychotropes ne s'arrête pas là. L'usage élargi des psychotropes regroupe aussi ce qu'on appelle désormais les «lifesyle drugs». Ces psychotropes de type «mode de vie» sont utilisés pour répondre à des attentes liées à la productivité, à la performance ou à la jeunesse. En somme, «il est question ici de méliorisme, de conformisme ou de récréation», écrit le comité, qui parle d'«un mouvement de fond» au Québec et non d'un phénomène anecdotique.
La thérapie est ici évacuée au profit de l'amélioration des fonctions cognitives de personnes qui n'ont pourtant aucun problème mental ou neurologique. Le principe est simple. Il s'agit de rehausser ce qui est déjà fonctionnel. Comment? Par l'usage d'un psychotrope qui vient énergiser la mémoire, renforcer la vigilance ou réduire la sensation de fatigue, par exemple.
Ce faisant, on normalise les comportements et les humeurs, réduisant du coup les bornes d'acceptabilité vis-à-vis des individus qui s'en écartent, s'inquiète le comité. Cette «homogénéisation sociale» transforme non seulement la définition de la normalité, mais elle pose de surcroît la question de la banalisation du psychotrope, qui devient ici un simple «instrument de socialisation, voire de mise en conformité».
Les psychotropes sont pourtant des médicaments puissants, aux effets secondaires indésirables parfois importants et dont la portée à long terme est encore mal connue, rappelle la Commission. Selon elle, il faut impérativement approfondir nos connaissances de ces médicaments. Il faut également que les autorités concernées diffusent des informations «claires, équilibrées et complètes» pour dissiper les idées reçues et les fausses impressions au sein des réseaux de santé et dans la population.
Québec et tous les acteurs concernés par la prescription de psychotropes doivent aussi se pencher plus spécifiquement sur les usages élargis de cette catégorie de médicaments. Le comité les invite enfin à réduire ces mêmes pratiques en assurant une meilleure continuité dans les soins et les services, cela en misant notamment sur la mise en avant de thérapies non médicamenteuses — psychothérapie, alimentation saine, exercice physique —, qui donnent de meilleurs résultats dans plusieurs cas.
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