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Vingt ans après la victoire de Chantal Daigle - Le combat pour le droit à l'avortement se poursuit

Amélie Daoust-Boisvert   8 août 2009  Santé
Des manifestantes pour le droit à l’avortement au Québec;
Des manifestantes pour le droit à l’avortement au Québec;
Vingt ans après la victoire devant la Cour suprême de Chantal Daigle contre son ex qui voulait l'empêcher de se faire avorter, un des seuls médecins à pratiquer des avortements tardifs est assassiné brutalement. Menaces, projets de loi, manque d'accessibilité... Le droit à l'avortement est une lutte inachevée, même au Québec.

Constamment persécuté, menacé et violenté, le Dr Tiller, 67 ans, n'avait jamais abdiqué devant la cause des femmes et celui du droit à l'avortement dans un Texas hostile. Pourtant, le 31 juillet dernier, un tireur opposé à l'avortement a eu raison de lui, l'atteignant d'une balle mortelle, en pleine église. Secouée, sa famille a fermé sa clinique de Wichita, au Texas, une des dernières à encore pratiquer des avortements tardifs — au-delà de 22 semaines.

Un drame qui a eu des répercussions jusqu'au Québec puisqu'une vingtaine de femmes sont envoyées, chaque année, se faire avorter aux États-Unis. Les interruptions entre 24 et 26 semaines de gestation, c'est le Dr Tiller qui les pratiquait. Depuis sa mort, le CLSC des Faubougs envoie ces patientes dont la grossesse est jugée dangereuse à une des deux autres cliniques américaines qui acceptent des patientes au-delà de 22 semaines de gestation.

Certains militants extrémistes surnommaient le Dr Tiller «the baby killer», mais depuis sa mort brutale, les sites Web et les tribunes en son hommage se multiplient. Il donnait aux femmes dans les situations les plus désespérées une option là où elles n'en avaient sinon aucune.

«Tiller n'est pas le premier [médecin à se faire tuer]; les médecins, c'est sûr que ça peut les décourager», croit la professeure en science politique Diane Lamoureux. «J'ai envoyé plusieurs patientes dans ma carrière chez ce docteur, confirme le Dr Claude Paquin, de la clinique Fémina, car il n'y avait pas beaucoup d'autres options.» La clinique Fémina a cessé de pratiquer des avortements tardifs depuis quelques années. «Sa mort a un impact, poursuit-il, car c'est une procédure rare.» Au Québec, quelques établissements pratiquent des avortements après 13 semaines, mais pas au-delà de 23.

«En plus, les intervenants, ici, ça ne les encourage pas à faire des avortements; ils ont peur du harcèlement», observe Nathalie Parent, de la Fédération québécoise pour le planning des naissances. Elle estime qu'il est temps de faciliter cet accès au-delà de 22 semaines. Pour elle, le Québec devrait se doter du nécessaire pour pratiquer ces interventions ici: «Diminuer les obstacles serait un grand besoin.» «Ce n'est pas un problème d'envoyer les femmes aux États-Unis, affirme au contraire le Dr Paquin, car créer un réseau ici coûterait encore plus cher.»

Toutefois, les médecins québécois sont moins harcelés que leurs confrères américains. Nathalie Genois, coordonnatrice au Centre des femmes de Montréal, observe un relatif sentiment de sécurité chez les praticiens d'ici. «C'est rare qu'on ait des menaces; ici, on n'en reçoit pas. On est moins ciblés, mais on sent toujours que le droit à l'avortement, c'est précaire. Certains médecins n'aiment pas accorder des entrevues à cause de ça», dit-elle.

Pourquoi se faire avorter si tard? «Quand on se fait avorter à 20 ou 21 semaines, les raisons sont multiples», dit Nathalie Parent, qui déplore l'absence d'études sur le sujet. «On n'a pas de données sur l'expérience des femmes. Parfois, c'est à cause des tests prénataux, dont on a les résultats à 17 ou 19 semaines; il peut y avoir des décisions à prendre. Il faut se fier à l'unique jugement des femmes; elles sont les meilleures et les seules juges.»

Légal, mais accessible ?

L'avortement n'est plus un geste criminel depuis l'arrêt Morgentaler en 1988. La lutte de Chantal Daigle fut la dernière cause ultramédiatisée, mais la bataille n'est pas terminée au Québec pour autant.

Après cinq mois de cohabitation avec Jean-Guy Tremblay, Chantal Daigle le quitte. Elle est alors enceinte de 18 semaines. Elle décide d'interrompre sa grossesse, mais Tremblay ne l'entend pas ainsi: il obtient en Cour supérieure une injonction empêchant l'avortement. Pendant que son avocat plaide sa cause devant la Cour suprême, Chantal Daigle se rend à Boston pour une interruption volontaire de grossesse (IVG).

Puis, la Cour suprême lève l'injonction, car «les droits substantifs invoqués pour l'appuyer — les droits du foetus ou les droits du père en puissance — n'existent pas», conclut-elle dans son jugement. Chantal Daigle a raison.

Selon Diane Lamoureux, «c'est justement l'ambiguïté de la loi de 1988 qui fait que ce n'est pas encore fini aujourd'hui. Le droit à l'avortement n'est pas garanti, il y a un vide législatif qui fait que ce n'est juste pas puni.» Depuis l'avènement d'un gouvernement conservateur à Ottawa, elle constate une recrudescence des mouvements antichoix. Selon elle, «ils profitent du climat politique conservateur pour marquer des points et tenter de restreindre légalement» le droit à l'avortement, comme ce fut le cas l'an dernier avec le projet de loi C-484 sur les enfants non encore nés victimes d'actes criminels.

Pour garantir une fois pour toutes le droit des femmes, la politicologue propose d'inscrire la liberté reproductive de la femme dans la Charte des droits et libertés. «C'est la meilleure protection. Mais je ne me fais pas d'illusion à court terme à ce sujet: ce n'est pas pour demain.»

Temps d'attente trop long

Un autre élément s'interpose entre les femmes et leur liberté de choix: les listes d'attente. La clinique L'Alternative, à Montréal, cessera le 30 septembre de pratiquer des IVG devant la lourdeur d'une nouvelle loi provinciale, révélait hier Le Devoir. Une menace qui plane également sur les autres cliniques spécialisées, qui de toute façon craignent de voir les listes d'attente s'allonger encore. Québec estime le temps d'attente moyen à dix jours, mais les cliniques parlent plutôt de 14 à 21 jours. Trop long, tranche la Dre Francine Léger, de la clinique Morgentaler, qui à cause des quotas qui lui sont imposés doit restreindre ses activités sous les capacités de la clinique.

Nathalie Parent demande plus d'investissements dans les services d'avortement dans le réseau public pour que toutes les femmes y aient accès. «Il y a une cinquantaine de médecins qui font des avortements au Québec seulement. Certains font la navette entre deux régions et deux établissements. Très peu de relève se prépare. Il faut consolider l'offre de service pour toutes les femmes.»
 
 
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