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Allaiter ou culpabiliser

Des mères qui ne donnent pas le sein se sentent victimes d'une police de l'allaitement

Lisa-Marie Gervais   27 juillet 2009  Santé
Allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de l’enfant: c’est ce que les spécialistes recommandent aujourd’hui... parfois avec trop d’insistance.
Photo : Agence Reuters
Allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de l’enfant: c’est ce que les spécialistes recommandent aujourd’hui... parfois avec trop d’insistance.
Recommandé par tous les experts, l'allaitement maternel a la cote. Dans les CLSC, les cours prénatals et les salles d'accouchement, on ne jure que par lui. Au point que certaines mamans se disent victimes de la police de l'allaitement.

L'allaitement maternel n'a pas toujours été «à la mode». Au début du XXe siècle, il était de bon ton de sevrer rapidement les bébés, devant l'épuisement des mamans qui devaient accomplir les tâches ménagères tout en élevant des familles nombreuses. Considéré plus fiable que le lait maternel, le lait artificiel — la fameuse formule — a connu ses heures de gloire dans les années 50, au grand bonheur des compagnies pharmaceutiques.

Cette époque est aujourd'hui complètement révolue. De par le monde, les autorités médicales ont remis l'allaitement au goût du jour. Gare aux mères «indignes» qui ne consentiraient pas à donner la tétée à bébé. L'Organisation mondiale de la santé (OMS), Santé Canada et la Société canadienne de pédiatrie recommandent l'allaitement exclusif pendant les six premiers mois après la naissance. Pourtant, selon une enquête sur la maternité menée récemment par l'Agence de la santé publique du Canada, si 90 % des futures mères disent avoir l'intention de nourrir exclusivement leur enfant au sein, seulement 14 % d'entre arrivent à s'y tenir jusqu'à six mois.

Au Québec, la version 2009 de Mieux vivre avec son enfant — De la grossesse à deux ans, la bible des mamans produite par l'Institut national de santé publique, consacre à peine une dizaine de pages au biberon dans son chapitre de 140 pages sur l'alimentation des bébés. Dans les salles d'accouchement, les cliniques et les CLSC, toute l'attention est donnée aux mamans qui choisissent l'allaitement. Marianne Saint-Jacques l'a constaté à ses dépens.

Consciente d'être à contre-courant, cette jeune mère a choisi l'allaitement mixte. «C'était important de pouvoir dormir et de récupérer après l'accouchement. Je voulais aussi que mon conjoint s'implique et qu'il puisse passer du temps collé sur le bébé», explique la jeune maman de deux bambins. En suivant les cours prénatals avant sa première grossesse, elle a vite senti que les questions qu'elle posait sur le biberon pour connaître les meilleures tétines et les quantités de lait à donner n'étaient pas les bienvenues. «C'était comme si on ne m'entendait pas. Toutes les informations qui étaient données portaient sur l'allaitement maternel: la quantité de selles normales pour un bébé allaité, les techniques à utiliser. Mais on refusait de m'informer quand je disais que je ne voulais pas allaiter tout le temps», raconte cette psychologue.

Mme Saint-Jacques déplore cette pression inutile sur les jeunes mamans. «Moi, toute cette pression pour allaiter a eu l'effet inverse. J'aurais peut-être allaité plus longtemps, mais je me battais contre cette culpabilisation. On me disait que, si je n'allaitais pas, mes enfants allaient être moins intelligents et que leur attachement allait être moins grand. En tant que psychologue, je ne peux pas endosser ça», note-t-elle. «Une mère pas trop fatiguée et heureuse va faire une meilleure job qu'une maman épuisée parce qu'elle a allaité alors qu'elle n'en pouvait plus», ajoute la jeune femme en dénonçant cette «propagande».

La police de l'allaitement

Le vice-président directeur de la Société canadienne des gynécologues-obstétriciens, André Lalonde, déplore lui aussi cette trop grande pression sur les mères. «Je suis très favorable à l'allaitement, mais ce ne sont pas toutes les mères qui peuvent [le faire]. Malheureusement, on les ostracise et on les rend coupables. C'est le monde à l'envers. Il faudrait éviter d'avoir une telle police de l'allaitement», soutient-il. Sans blâmer qui que ce soit, il constate que cet «endoctrinement» en faveur de l'allaitement à tout prix est surtout répandu «dans le domaine du nursing», que ce soit dans les CLSC ou les milieux hospitaliers.

En 1991, l'OMS et l'UNICEF ont lancé l'initiative «Hôpitaux amis des bébés», une certification donnée aux hôpitaux ayant adopté certains principes visant à encourager et à soutenir l'allaitement maternel. Au début des années 2000, le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec s'était même donné comme objectif d'y voir adhérer au moins 20 services de maternité et 40 CLSC. Des principes qui ne sont pas étrangers à cette «attitude pro-allaitement», note le Dr André Lalonde.

«Il y a peut-être une certaine compétition dans le milieu. On veut montrer que notre hôpital bat des records de taux d'allaitement à la naissance. Mais il faut un juste milieu», indique l'obstétricien d'Ottawa, qui a longtemps travaillé à l'hôpital LaSalle. «Le concept que promeut l'UNICEF est contre l'allaitement artificiel. Mais un hôpital qui n'explique pas à une femme qui vient d'accoucher comment se préparer à toutes les éventualités, ce n'est pas mieux», ajoute-t-il. Lui-même affirme avoir dû se battre avec le gouvernement ontarien pour que le livre de conseils sur la maternité qu'il a coécrit, Healthy beginnings («Partir du bon pied»), soit reconnu en dépit des informations sur la formule lactée qu'il contient.

Le Dr Lalonde croit qu'une information incomplète sur l'alimentation du nourrisson présente un danger. «On sait que, dans certains milieux, certaines femmes qui n'allaitent pas leur enfant vont diluer la préparation lactée pour l'économiser», souligne-t-il. Une inquiétude qui trouve écho chez C., une infirmière de la Rive-Sud qui a voulu garder l'anonymat par crainte de représailles. «Moi, j'ai vu des bébés complètement déshydratés parce que les mamans ne savaient pas bien comment les nourrir avec la formule», reconnaît-elle. «Comme intervenante, je dois marcher sur des oeufs et donner des conseils en cachette aux femmes qui n'allaitent pas.»






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