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Santé, drogue et politique

Manon Cornellier   6 juin 2009  Santé
Le gouvernement de Stephen Harper devra bientôt décider s'il autorise ou non le lancement d'un projet de recherche sur la prescription d'héroïne aux toxicomanes endurcis de Vancouver et de Montréal. Et c'est en raison de la décision d'un organisme fédéral qu'Ottawa aura à trancher cette affaire.

Les Instituts de recherche en santé du Canada, le conseil subventionnaire fédéral en matière de santé, ont récemment accordé à un projet baptisé SALOME les fonds nécessaires aux travaux de chercheurs montréalais et vancouvérois. Ce projet permettrait de prescrire de l'héroïne pharmaceutique, ou un substitut, à des héroïnomanes ayant résisté à tout autre traitement.

Son financement, d'un million de dollars sur trois ans, est toutefois lié à l'attribution par le gouvernement fédéral d'une exemption à la Loi sur les drogues et à l'obtention d'un financement local pour le fonctionnement des cliniques.

Les Instituts financent les projets de recherche en santé en fonction de leur pertinence et de leur qualité scientifiques. Le jugement est porté par des pairs et est entièrement indépendant du gouvernement. Leur décision en faveur de SALOME met toutefois le gouvernement Harper sur la sellette.

Depuis l'arrivée des conservateurs au pouvoir, Ottawa s'oppose aux mesures d'atténuation des méfaits causés par l'utilisation de drogues injectables. Mais, pour que le projet de recherche aille de l'avant, Ottawa doit accorder aux chercheurs la même exemption qui a permis au site d'injection supervisée de Vancouver, InSite, de fonctionner. Or le gouvernement fédéral était en cour pas plus tard qu'en avril pour contester le jugement en faveur de ce site qu'a rendu en mai 2008 la Cour supérieure de la Colombie-Britannique.

Un tout

SALOME (Study to Assess Longer-term Opioid Medication Effectiveness) a peu en commun avec InSite. Le premier est un projet de recherche, le second, un service communautaire. Cela ne les oppose pas. «Nous savons maintenant que la dépendance est une maladie chronique du cerveau qui requiert une panoplie de traitements, de mesures de santé publique et de réduction des méfaits, qui vont de la prévention à l'offre d'opiacés en passant par les sites d'injection supervisée», note la Dre Suzanne Brissette, qui dirige le volet québécois du projet SALOME.

Pour son projet de recher-che, l'équipe de SALOME doit quand même franchir deux obstacles. «En plus de devoir obtenir l'autorisation du bureau des essais cliniques, une demande d'exemption en vertu de la section 56 de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances doit être soumise au bureau des substances contrôlées», a confirmé par écrit Philippe Laroche, du ministère fédéral de la Santé.

SALOME est la suite logique de NAOMI, un projet de recherche qui a pris fin en 2008. Mené auprès de 59 usagers à Montréal et de 192 autres à Vancouver, il a procédé à une comparaison entre l'efficacité d'un traitement traditionnel de substitution à la méthadone et la prescription d'héroïne pharmaceutique chez une clientèle de toxicomanes de longue date, incapables, malgré de multiples essais, de se libérer de leur dépendance.

«Il existe des traitements de substitution à l'héroïne qui agissent sur les mêmes récepteurs du cerveau et qui bloquent les symptômes du sevrage. [...] Mais il existe un noyau d'usagers qui ne répondent pas à ces traitements pour de multiples raisons. Il n'y a rien pour eux et ce sont souvent les gens les plus sévèrement atteints, les plus marginalisés, les plus malades», explique Suzanne Brissette, qui est aussi médecin-chef du service de la médecine des toxicomanies au CHUM. NAOMI s'adressait à ce sous-groupe qui avait atteint «le bout du rouleau thérapeutique», dit-elle.

Comme d'autres études similaires menées en Suisse, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Espagne, NAOMI a démontré que ces patients répondent mieux à l'administration d'héroïne pharmaceutique qu'au traitement de substitution à la méthadone. Leur consommation diminue, leur vie se stabilise, leur santé s'améliore et ils trouvent souvent la motivation nécessaire pour tenter à nouveau leur chance avec la méthadone ou même l'abstinence. La société au grand complet en bénéficie, note la Dre Brissette, car cela se traduit par une diminution des coûts de santé, de la criminalité et des problèmes sociaux.

À la recherche d'une nouvelle piste

NAOMI a aussi mis les chercheurs sur une nouvelle piste. Pour des raisons méthodologiques, ils avaient administré l'analgésique Dilaudid (hydromorphone), comme substitut de l'héroïne, à un petit groupe d'usagers. Ils ont alors constaté que ce médicament semblait avoir le même effet que l'héroïne pharmaceutique. L'échantillon étant trop petit, ils ont voulu aller plus loin avec un plus grand groupe, d'où le projet SALOME.

Ce dernier cherchera à vérifier si le Dilaudid est aussi efficace que l'héroïne pharmaceutique et, ultérieurement, si la prise de comprimés peut remplacer l'injection. Si c'est le cas, cela pourrait simplifier le travail des chercheurs puisqu'il s'agit d'un médicament autorisé au Canada pour le traitement de la douleur. Bien des embûches bureaucratiques tomberaient, ce qui viendrait en aide aux héroïnomanes les plus difficiles à traiter.

Pour les opposants à la prescription d'héroïne, ce pourrait être une solution de rechange plus acceptable, mais, pour y arriver, ils doivent laisser les chercheurs le démontrer, ce qui veut dire les autoriser à utiliser de l'héroïne.

Au bureau de Leona Agglukkaq, la ministre fédérale de la Santé, on refuse de se prononcer sur le projet puisqu'aucune demande d'essai clinique ou d'exemption n'a encore été présentée. «Il serait inapproprié de commenter davantage», a fait savoir Josée Bellemare, l'attachée de presse de la ministre.

L'équipe de SALOME n'a pas encore fait ces démarches, confirme la Dre Brissette, car elle recherche actuellement le financement pour le fonctionnement des cliniques. Une demande a été adressée au ministère québécois de la Santé, mais on attend toujours la réponse. À Vancouver, cependant, les autorités sanitaires se sont engagées à appuyer la clinique, et un groupe, dont fait partie John Reynolds, un conservateur de renom et coprésident de la campagne électorale de Stephen Harper en 2006, s'est employé à participer à une campagne de financement en faveur du projet. «Tout ce qu'on peut faire pour aider des gens à se débarrasser de cette maladie est une bonne idée. Ce n'est pas une affaire partisane. Il s'agit de personnes qui veulent en aider d'autres», a-t-il dit dans une entrevue accordée au Globe and Mail cette semaine.

La participation de M. Reynolds n'est pas passée inaperçue. Elle laisse espérer que, même dans les rangs conservateurs, l'attitude du gouvernement Harper à l'égard des toxicomanes et des mesures de réduction des méfaits ne fait pas l'unanimité.

***

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