Grippe porcine - Fait-on beaucoup de bruit pour rien?
Photo : Agence Reuters
Le virus de la grippe porcine
Le virus de la grippe porcine continue de se propager si bien que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a relevé son niveau d'alerte à 5 et a conclu à une pandémie «imminente». Pourtant, malgré les multiples foyers d'infection et la prolifération de certains cas suspects, ceux-ci se confirment au compte-goutte et demeurent peu nombreux, en chiffres absolus. Même s'il pourrait s'élever à près de 160, le nombre de morts confirmé par l'OMS, huit jusqu'ici, apparaît peu significatif. Les autorités sanitaires ne recommandent pas non plus de restreindre les déplacements. Fait-on beaucoup de bruit pour rien?
Pas vraiment, affirment les scientifiques. Selon Jean-Pierre Vaillancourt, épidémiologiste à l'École de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal, sans alarmer à tort la population, le potentiel de la pandémie est grand. D'abord parce que le virus est nouveau et que sa virulence, encore inconnue et impossible à déceler, pourrait vraisemblablement augmenter. «C'est quoi le mode d'interaction du virus avec l'humain? Il y a peut-être des facteurs de pathogénécité et de virulence qui sont différents, c'est ça qui dérange», a-t-il dit. Ensuite, parce que c'est un virus qui, contrairement à celui qui infecte les gens en «haute saison» d'épidémie d'influenza, semble s'attaquer aux jeunes gens avec un système immunitaire fort et non aux personnes âgées.
Un virus complexe
Spécialiste en microbiologie et infectiologie, le professeur à l'Université de Sherbrooke Éric Frost, reconnaît que pour l'instant, le potentiel de la pandémie peut être difficile à comprendre. «D'après les plus récentes informations, on n'a pas l'impression que c'est une pandémie d'une sévérité similaire à la grippe aviaire, mais nous savons que la souche [de la grippe porcine] est la même que la grippe espagnole qui a fait tant de morts en 1918», a-t-il dit. L'importance de surveiller l'évolution de l'épidémie de grippe actuelle viendrait justement du fait que personne ne peut en prédire l'ampleur. «On n'a pas de boule de cristal qui pourrait nous dire combien de morts il y aura», a-t-il insisté. «On n'en sait très peu sur les gènes responsables de la sévérité de l'infection. C'est un peu comme se questionner sur ce qui fait qu'un homme tombe amoureux d'une femme plutôt que d'une autre. Il y a tellement d'interactions possibles entre le virus et les cellules d'un individu», explique-t-il. Le virus A/H1N1 d'un type inédit mélange des gènes d'origine porcine, aviaire et humaine.
Selon les Centres de maladie et de prévention américains, il y a eu aux États-Unis environ 36 000 décès de personnes, surtout âgées, contaminées par le virus de l'influenza, soit une faible proportion du total des gens contaminés. Dans le cas de l'actuelle grippe porcine, le fait qu'il y ait, rien qu'au Mexique, près de 160 morts potentiellement liées au virus sur quelques milliers de cas suffit à inquiéter les autorités.
Trop de battage?
Le directeur de l'Agence de santé publique du Canada, David Butler-Jones, ne croit pas alarmer inutilement la population. «On est inquiet et on prend la situation actuelle très au sérieux. Dans une saison de grippe normale, on peut avoir 10 % de la population infectée. Mais dans le cas d'une pandémie, ça peut monter à 30 ou 35 % de la population. Il faut être très vigilant. On ne sait toujours pas si cette pandémie sera faible ou forte.»
Si la pandémie ne s'avère finalement pas aussi dévastatrice, c'est peut-être que les gouvernements auront bien réussi leur travail de prévention, «basé sur une bonne communication», pense M. Vaillancourt. «Depuis la dernière pandémie de 1968, on a Internet et les Blackberry. Il est maintenant important de suivre en temps réel la progression de la maladie partout dans le monde. On est certainement en mesure de mieux contenir la pandémie», a-t-il souligné, en citant les efforts des gouvernements québécois et canadien qui tiennent quotidiennement un point de presse depuis quelques jours.
Interrogée sur les possibles dérapages de ce battage médiatique, la ministre fédérale de la Santé, Leona Aglukkaq, a rappelé l'importance de rapporter les faits et l'information sur le nombre de cas. «En 2006, un peu après le SRAS, on a élaboré un plan en cas de pandémie et on applique aujourd'hui ce plan. L'un des volets est la transparence absolue.» Et pour le Dr Butler-Jones, les médias jouent un rôle dans la transmission du message, «ne serait-ce que pour dire aux gens comment se protéger. Il faut un certain niveau d'attention pour faire réagir les gens».
Le bilan s'alourdit
Pendant ce temps, ailleurs dans le monde, la grippe porcine continue de se propager. Prudente, l'Organisation mondiale de la santé a confirmé 148 cas de grippe porcine dans le monde, notamment en Allemagne, en Autriche, au Canada, au Costa-Rica, en Grande-Bretagne, en Israël, en Nouvelle-Zélande et en Espagne. Au Mexique, le foyer présumé de l'épidémie, 26 cas dont 7 mortels ont été diagnostiqués, mais ce pourrait être beaucoup plus, rapportent les autorités.
Aux États-Unis, les CDC ont confirmé 91 cas de grippe porcine dans 10 États, dont 51 à New York et 16 au Texas, où a été enregistré le premier cas mortel de la grippe, un enfant de moins de deux ans. Cet État voisin du Mexique est d'ailleurs le deuxième à décréter l'État d'urgence après la Californie. Sur les quelque 100 000 que compte le pays, une centaine d'écoles ont été fermées.
Au Québec, il n'y aurait toujours pas de cas déclaré, mais cela ne saurait tarder a rappelé Alain Poirier, directeur de la Santé publique du Québec. Il n'y aurait donc pas «d'exception québécoise», mais plutôt un retard de diagnostic, soutient le microbiologiste Éric Frost. «Si on se fie aux cas déclarés et qu'on fait des probabilités, le Québec devrait déjà avoir [des cas de grippe porcine]. C'est parce qu'on est une plus petite population», a-t-il soutenu. Et confirmer un cas prend plusieurs jours. À cet effet, le directeur de la Santé publique prévoit que «d'ici 24 à 48 heures», le Québec aura des tests de dépistage lui permettant d'accélérer les diagnostics.
Selon M. Frost, il y aurait lieu de porter une attention particulière aux pays moins développés situés en Afrique ou en Asie qui «n'ont pas la capacité de diagnostiquer les cas et encore moins de les traiter». «Les autorités sanitaires sont tellement préoccupées par l'Europe et les pays d'Amérique du Nord, là où [les dirigeants] habitent, qu'ils ne se posent plus de questions sur le reste du monde, là où l'épidémie risque d'être beaucoup plus sévère», s'est-il inquiété.
***
avec la collaboration d'Alec Castonguay et l'Agence France-Presse
Pas vraiment, affirment les scientifiques. Selon Jean-Pierre Vaillancourt, épidémiologiste à l'École de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal, sans alarmer à tort la population, le potentiel de la pandémie est grand. D'abord parce que le virus est nouveau et que sa virulence, encore inconnue et impossible à déceler, pourrait vraisemblablement augmenter. «C'est quoi le mode d'interaction du virus avec l'humain? Il y a peut-être des facteurs de pathogénécité et de virulence qui sont différents, c'est ça qui dérange», a-t-il dit. Ensuite, parce que c'est un virus qui, contrairement à celui qui infecte les gens en «haute saison» d'épidémie d'influenza, semble s'attaquer aux jeunes gens avec un système immunitaire fort et non aux personnes âgées.
Un virus complexe
Spécialiste en microbiologie et infectiologie, le professeur à l'Université de Sherbrooke Éric Frost, reconnaît que pour l'instant, le potentiel de la pandémie peut être difficile à comprendre. «D'après les plus récentes informations, on n'a pas l'impression que c'est une pandémie d'une sévérité similaire à la grippe aviaire, mais nous savons que la souche [de la grippe porcine] est la même que la grippe espagnole qui a fait tant de morts en 1918», a-t-il dit. L'importance de surveiller l'évolution de l'épidémie de grippe actuelle viendrait justement du fait que personne ne peut en prédire l'ampleur. «On n'a pas de boule de cristal qui pourrait nous dire combien de morts il y aura», a-t-il insisté. «On n'en sait très peu sur les gènes responsables de la sévérité de l'infection. C'est un peu comme se questionner sur ce qui fait qu'un homme tombe amoureux d'une femme plutôt que d'une autre. Il y a tellement d'interactions possibles entre le virus et les cellules d'un individu», explique-t-il. Le virus A/H1N1 d'un type inédit mélange des gènes d'origine porcine, aviaire et humaine.
Selon les Centres de maladie et de prévention américains, il y a eu aux États-Unis environ 36 000 décès de personnes, surtout âgées, contaminées par le virus de l'influenza, soit une faible proportion du total des gens contaminés. Dans le cas de l'actuelle grippe porcine, le fait qu'il y ait, rien qu'au Mexique, près de 160 morts potentiellement liées au virus sur quelques milliers de cas suffit à inquiéter les autorités.
Trop de battage?
Le directeur de l'Agence de santé publique du Canada, David Butler-Jones, ne croit pas alarmer inutilement la population. «On est inquiet et on prend la situation actuelle très au sérieux. Dans une saison de grippe normale, on peut avoir 10 % de la population infectée. Mais dans le cas d'une pandémie, ça peut monter à 30 ou 35 % de la population. Il faut être très vigilant. On ne sait toujours pas si cette pandémie sera faible ou forte.»
Si la pandémie ne s'avère finalement pas aussi dévastatrice, c'est peut-être que les gouvernements auront bien réussi leur travail de prévention, «basé sur une bonne communication», pense M. Vaillancourt. «Depuis la dernière pandémie de 1968, on a Internet et les Blackberry. Il est maintenant important de suivre en temps réel la progression de la maladie partout dans le monde. On est certainement en mesure de mieux contenir la pandémie», a-t-il souligné, en citant les efforts des gouvernements québécois et canadien qui tiennent quotidiennement un point de presse depuis quelques jours.
Interrogée sur les possibles dérapages de ce battage médiatique, la ministre fédérale de la Santé, Leona Aglukkaq, a rappelé l'importance de rapporter les faits et l'information sur le nombre de cas. «En 2006, un peu après le SRAS, on a élaboré un plan en cas de pandémie et on applique aujourd'hui ce plan. L'un des volets est la transparence absolue.» Et pour le Dr Butler-Jones, les médias jouent un rôle dans la transmission du message, «ne serait-ce que pour dire aux gens comment se protéger. Il faut un certain niveau d'attention pour faire réagir les gens».
Le bilan s'alourdit
Pendant ce temps, ailleurs dans le monde, la grippe porcine continue de se propager. Prudente, l'Organisation mondiale de la santé a confirmé 148 cas de grippe porcine dans le monde, notamment en Allemagne, en Autriche, au Canada, au Costa-Rica, en Grande-Bretagne, en Israël, en Nouvelle-Zélande et en Espagne. Au Mexique, le foyer présumé de l'épidémie, 26 cas dont 7 mortels ont été diagnostiqués, mais ce pourrait être beaucoup plus, rapportent les autorités.
Aux États-Unis, les CDC ont confirmé 91 cas de grippe porcine dans 10 États, dont 51 à New York et 16 au Texas, où a été enregistré le premier cas mortel de la grippe, un enfant de moins de deux ans. Cet État voisin du Mexique est d'ailleurs le deuxième à décréter l'État d'urgence après la Californie. Sur les quelque 100 000 que compte le pays, une centaine d'écoles ont été fermées.
Au Québec, il n'y aurait toujours pas de cas déclaré, mais cela ne saurait tarder a rappelé Alain Poirier, directeur de la Santé publique du Québec. Il n'y aurait donc pas «d'exception québécoise», mais plutôt un retard de diagnostic, soutient le microbiologiste Éric Frost. «Si on se fie aux cas déclarés et qu'on fait des probabilités, le Québec devrait déjà avoir [des cas de grippe porcine]. C'est parce qu'on est une plus petite population», a-t-il soutenu. Et confirmer un cas prend plusieurs jours. À cet effet, le directeur de la Santé publique prévoit que «d'ici 24 à 48 heures», le Québec aura des tests de dépistage lui permettant d'accélérer les diagnostics.
Selon M. Frost, il y aurait lieu de porter une attention particulière aux pays moins développés situés en Afrique ou en Asie qui «n'ont pas la capacité de diagnostiquer les cas et encore moins de les traiter». «Les autorités sanitaires sont tellement préoccupées par l'Europe et les pays d'Amérique du Nord, là où [les dirigeants] habitent, qu'ils ne se posent plus de questions sur le reste du monde, là où l'épidémie risque d'être beaucoup plus sévère», s'est-il inquiété.
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avec la collaboration d'Alec Castonguay et l'Agence France-Presse
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