Maternité - Bébé et la vraie vie
Une enquête sur la maternité a démontré l'écart entre la théorie et la pratique, entre les directives et la réalité
Photo : Agence France-Presse
Des experts remettent en cause certaines pratiques d’accouchement au Canada.
Afin d'obtenir un portrait plus complet de la maternité au pays, l'Agence de santé publique du Canada a sondé 6000 femmes sur leur expérience avant, pendant et après l'accouchement. Cette nouvelle enquête, la plus vaste à ce jour, a révélé des écarts entre certaines recommandations des experts... et la vraie vie.
Entre la théorie et la pratique, il y a souvent un monde. C'est aussi vrai quand on attend un bébé. L'Enquête nationale sur l'expérience de la maternité (EEM) a su le démontrer à sa façon. Même si elles sont connues des gynécologues-obstétriciens et du personnel médical, les normes en ce qui concerne la grossesse, l'accouchement et les expériences post-natales comme l'allaitement ne sont pas toujours respectées. Après tout, ces lignes directrices ne sont pas des lois.
D'abord, des normes pour qui? Et établies par qui? «Chaque grand pays, chaque grande instance scientifique dans le domaine pédiatrique va établir des normes de pratique d'après les opinions des experts. Parfois, ce sont des rapports médicaux très ardus», explique Corinne Leclercq, présidente de l'Association des obstétriciens-gynécologues du Québec. À la lumière de la littérature scientifique existante, la Société des obstétriciens-gynécologues du Canada (SOGC) formule des recommandations environ tous les deux ans. «Bien évidemment, toutes les directives n'ont pas la même valeur. L'opinion d'un expert qui a fait des observations n'a pas la même valeur que des études prospectives rigoureuses.»
Certaines études prospectives sont plus complexes. Difficile d'imposer à certaines mères d'être anesthésiées à l'épidurale et d'en dispenser d'autres. «Il y a finalement plus d'experts qui émettent des opinions appuyées», reconnaît la Dre Leclercq. Mais les temps changent... et les moeurs aussi.
Les normes de l'allaitement
Prenons l'allaitement, sujet épineux s'il en est. Les experts recommandent de seulement allaiter le bébé jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de six mois. L'introduction d'autres liquides et même d'aliments solides dans son alimentation peut alors se faire. On suggère aux mamans d'allaiter jusqu'à deux ans, voire au-delà.
Or, si 90 % des futures mères ont l'intention de nourrir leur enfant au sein, le quart d'entre elles ont dit avoir ajouté d'autres liquides aux boires de leur poupon après deux semaines. Après trois mois, elles ne sont plus que la moitié à offrir l'allaitement exclusif. Au bout de six mois, 14 % d'entre elles ont su tenir le rythme. Est-ce bien grave, docteur?
«C'est déjà beau que 90 % des mères essaient d'allaiter. Il y a dix ans, c'était le tiers», note la Dre Leclercq. «C'est sûr que l'allaitement est un don de soi, il faut que la maman soit libre. Cela dépend de plusieurs facteurs. A-t-elle un long congé, est-elle disposée physiquement à le faire? Certains bébés sont plus experts que d'autres pour la tétée.»
Pour le Dr André Lalonde, vice-président exécutif de la Société canadienne des gynécologues-obstétriciens, la recommandation en ce qui concerne la durée de l'allaitement est à prendre avec des pincettes. «Les normes de l'allaitement viennent de différentes organisations, comme l'UNICEF, et de l'Association des pédiatres du Canada. C'est le résultat d'observations empiriques. Ça n'a pas été basé sur des données scientifiques mais plutôt sur le fait qu'on a observé qu'il y avait moins de risques d'infection chez les enfants qui avaient été allaités exclusivement au lait maternel», souligne l'obstétricien, qui a oeuvré pendant plus de 15 ans à l'hôpital LaSalle. «Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire la promotion de l'allaitement, mais il faut faire bien attention de ne pas culpabiliser les mères qui n'y arrivent pas», ajoute-t-il.
L'accouchement en règle
L'enquête a révélé une donnée qui a surpris plusieurs chercheurs en obstétrique: le nombre élevé de mères qui ont été soumises à un monitorage foetal électronique continu alors que celui-ci est contre-indiqué compte tenu du fait qu'il est associé à un plus grand nombre de césariennes. Pourquoi? «La question est de savoir s'il y avait un nombre suffisant d'infirmières par femme en travail actif. Si la réponse est oui, le monitorage a plus de chances d'être fait de façon intermittente», croit le Dr Lalonde. Mais selon lui, les normes sont peut-être trop alarmistes. «Parmi les facteurs qui causent la césarienne, le monitorage foetal ne compte que pour 8 %», note-t-il.
Au Canada, le taux de césariennes est de 26 %, idem pour le Québec. Selon l'Organisation mondiale de la santé, le taux de césariennes devrait se situer entre 10 % et 15 %, une norme déterminée par aucune preuve scientifique, insiste le Dr Lalonde. «Cela dit, le taux de césariennes pourrait être moins élevé», croit-il, précisant que tout n'est pas toujours la seule faute du médecin. «Devant une contraction douloureuse, je vous garantis que le conjoint ou la famille de la mère fait pression sur le médecin pour qu'il pratique une césarienne. Il y a une pression du public qui ne devrait pas exister. Les cours prénataux devraient mieux préparer les futurs parents», souligne l'obstétricien.
À l'inverse, dans le stress et la douleur de l'accouchement, une femme n'osera pas s'imposer. C'est ainsi qu'environ 50 % des Canadiennes donnent naissance à leur enfant sur le dos, couchée dans un lit, alors qu'on recommande plutôt les positions verticales ou assises. «Ici, les médecins ne choisissent pas la position dans laquelle une femme va accoucher. Ce sont les infirmières qui conduisent le travail», indique-t-il. Il souhaite un grand ménage dans les salles d'accouchement au pays, dont l'équipement est désuet. «Moi, j'y mettrais uniquement des chaises», dit le Dr Lalonde.
Des pratiques non fondées
«Certaines pratiques non appuyées par des preuves cliniques ont été signalées [...]: l'utilisation d'étriers, les lavements, le rasage du pubis et la poussée sur l'abdomen pour pousser le bébé vers le bas», peut-on lire dans le rapport, qui précise qu'il faudrait trouver un moyen pour faire face à «l'utilisation abusive de ces procédures». «Ces pratiques-là ne devraient plus se faire. Ça pourrait même à la limite être dangereux et occasionner une rupture de l'utérus», estime la Dre Leclercq, gynécologue à Victoriaville. Subie par 21 % des femmes, l'épisiotomie, soit une coupure dans la région du périnée, est toujours pratiquée, même si «c'est une chose qu'on ne devrait plus faire du tout», croit la gynécologue. Est-ce un retour à l'an 40? Non, croit la Dre Leclercq. «Mais certaines provinces sont beaucoup plus conservatrices. Elles influencent les données.»
Certes, les normes évoluent beaucoup plus vite que les mentalités. André Lalonde ne croit pourtant pas que l'usage de certaines pratiques est une question de génération. «De plus en plus on dépend de médecins âgés de 25-30-35 ans, qui ont plus souvent recours à la césarienne qu'à la méthode naturelle», constate-t-il, en concluant que, somme toute, «beaucoup de questions restent à poser».
Entre la théorie et la pratique, il y a souvent un monde. C'est aussi vrai quand on attend un bébé. L'Enquête nationale sur l'expérience de la maternité (EEM) a su le démontrer à sa façon. Même si elles sont connues des gynécologues-obstétriciens et du personnel médical, les normes en ce qui concerne la grossesse, l'accouchement et les expériences post-natales comme l'allaitement ne sont pas toujours respectées. Après tout, ces lignes directrices ne sont pas des lois.
D'abord, des normes pour qui? Et établies par qui? «Chaque grand pays, chaque grande instance scientifique dans le domaine pédiatrique va établir des normes de pratique d'après les opinions des experts. Parfois, ce sont des rapports médicaux très ardus», explique Corinne Leclercq, présidente de l'Association des obstétriciens-gynécologues du Québec. À la lumière de la littérature scientifique existante, la Société des obstétriciens-gynécologues du Canada (SOGC) formule des recommandations environ tous les deux ans. «Bien évidemment, toutes les directives n'ont pas la même valeur. L'opinion d'un expert qui a fait des observations n'a pas la même valeur que des études prospectives rigoureuses.»
Certaines études prospectives sont plus complexes. Difficile d'imposer à certaines mères d'être anesthésiées à l'épidurale et d'en dispenser d'autres. «Il y a finalement plus d'experts qui émettent des opinions appuyées», reconnaît la Dre Leclercq. Mais les temps changent... et les moeurs aussi.
Les normes de l'allaitement
Prenons l'allaitement, sujet épineux s'il en est. Les experts recommandent de seulement allaiter le bébé jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de six mois. L'introduction d'autres liquides et même d'aliments solides dans son alimentation peut alors se faire. On suggère aux mamans d'allaiter jusqu'à deux ans, voire au-delà.
Or, si 90 % des futures mères ont l'intention de nourrir leur enfant au sein, le quart d'entre elles ont dit avoir ajouté d'autres liquides aux boires de leur poupon après deux semaines. Après trois mois, elles ne sont plus que la moitié à offrir l'allaitement exclusif. Au bout de six mois, 14 % d'entre elles ont su tenir le rythme. Est-ce bien grave, docteur?
«C'est déjà beau que 90 % des mères essaient d'allaiter. Il y a dix ans, c'était le tiers», note la Dre Leclercq. «C'est sûr que l'allaitement est un don de soi, il faut que la maman soit libre. Cela dépend de plusieurs facteurs. A-t-elle un long congé, est-elle disposée physiquement à le faire? Certains bébés sont plus experts que d'autres pour la tétée.»
Pour le Dr André Lalonde, vice-président exécutif de la Société canadienne des gynécologues-obstétriciens, la recommandation en ce qui concerne la durée de l'allaitement est à prendre avec des pincettes. «Les normes de l'allaitement viennent de différentes organisations, comme l'UNICEF, et de l'Association des pédiatres du Canada. C'est le résultat d'observations empiriques. Ça n'a pas été basé sur des données scientifiques mais plutôt sur le fait qu'on a observé qu'il y avait moins de risques d'infection chez les enfants qui avaient été allaités exclusivement au lait maternel», souligne l'obstétricien, qui a oeuvré pendant plus de 15 ans à l'hôpital LaSalle. «Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire la promotion de l'allaitement, mais il faut faire bien attention de ne pas culpabiliser les mères qui n'y arrivent pas», ajoute-t-il.
L'accouchement en règle
L'enquête a révélé une donnée qui a surpris plusieurs chercheurs en obstétrique: le nombre élevé de mères qui ont été soumises à un monitorage foetal électronique continu alors que celui-ci est contre-indiqué compte tenu du fait qu'il est associé à un plus grand nombre de césariennes. Pourquoi? «La question est de savoir s'il y avait un nombre suffisant d'infirmières par femme en travail actif. Si la réponse est oui, le monitorage a plus de chances d'être fait de façon intermittente», croit le Dr Lalonde. Mais selon lui, les normes sont peut-être trop alarmistes. «Parmi les facteurs qui causent la césarienne, le monitorage foetal ne compte que pour 8 %», note-t-il.
Au Canada, le taux de césariennes est de 26 %, idem pour le Québec. Selon l'Organisation mondiale de la santé, le taux de césariennes devrait se situer entre 10 % et 15 %, une norme déterminée par aucune preuve scientifique, insiste le Dr Lalonde. «Cela dit, le taux de césariennes pourrait être moins élevé», croit-il, précisant que tout n'est pas toujours la seule faute du médecin. «Devant une contraction douloureuse, je vous garantis que le conjoint ou la famille de la mère fait pression sur le médecin pour qu'il pratique une césarienne. Il y a une pression du public qui ne devrait pas exister. Les cours prénataux devraient mieux préparer les futurs parents», souligne l'obstétricien.
À l'inverse, dans le stress et la douleur de l'accouchement, une femme n'osera pas s'imposer. C'est ainsi qu'environ 50 % des Canadiennes donnent naissance à leur enfant sur le dos, couchée dans un lit, alors qu'on recommande plutôt les positions verticales ou assises. «Ici, les médecins ne choisissent pas la position dans laquelle une femme va accoucher. Ce sont les infirmières qui conduisent le travail», indique-t-il. Il souhaite un grand ménage dans les salles d'accouchement au pays, dont l'équipement est désuet. «Moi, j'y mettrais uniquement des chaises», dit le Dr Lalonde.
Des pratiques non fondées
«Certaines pratiques non appuyées par des preuves cliniques ont été signalées [...]: l'utilisation d'étriers, les lavements, le rasage du pubis et la poussée sur l'abdomen pour pousser le bébé vers le bas», peut-on lire dans le rapport, qui précise qu'il faudrait trouver un moyen pour faire face à «l'utilisation abusive de ces procédures». «Ces pratiques-là ne devraient plus se faire. Ça pourrait même à la limite être dangereux et occasionner une rupture de l'utérus», estime la Dre Leclercq, gynécologue à Victoriaville. Subie par 21 % des femmes, l'épisiotomie, soit une coupure dans la région du périnée, est toujours pratiquée, même si «c'est une chose qu'on ne devrait plus faire du tout», croit la gynécologue. Est-ce un retour à l'an 40? Non, croit la Dre Leclercq. «Mais certaines provinces sont beaucoup plus conservatrices. Elles influencent les données.»
Certes, les normes évoluent beaucoup plus vite que les mentalités. André Lalonde ne croit pourtant pas que l'usage de certaines pratiques est une question de génération. «De plus en plus on dépend de médecins âgés de 25-30-35 ans, qui ont plus souvent recours à la césarienne qu'à la méthode naturelle», constate-t-il, en concluant que, somme toute, «beaucoup de questions restent à poser».
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