Médecins de famille
C'est un lieu commun d'affirmer que la famille est malmenée de nos jours. S'ajoute à ses malheurs la désertion progressive des médecins qui s'y consacrent. Cette bouderie de la médecine familiale par les nouvelles générations de docteurs nous renvoie une image réaliste de la société actuelle.
Le médecin de famille se situe en première ligne. C'est à la fois l'agent de circulation, l'aiguilleur du système dans lequel le patient, au sens propre comme au figuré, ne se retrouve plus. C'est aussi l'interlocuteur, le psychologue, le confident de malades réels ou imaginaires qui ont besoin d'être maternés, paternés, faute de l'être dans leur vie personnelle, et qui cherchent à être rassurés, confortés, écoutés dans ce désert émotionnel de l'ère de la communication permanente. Les curés d'antan assuraient bénévolement cette fonction rattachée à la pratique du médecin de famille d'aujourd'hui, mais celui du passé jouait aussi ce rôle. Le curé assurait ainsi la pérennité du pouvoir de l'institution qu'il incarnait et le médecin en retirait un prestige social dont il jouissait en toute impunité. Le premier était payé en prières et le second, en espèces sonnantes. Le prêtre et le docteur pouvaient donc revendiquer le statut social d'élite.
Les jeunes générations n'ont pas été éduquées à l'esprit de sacrifice. La vocation religieuse n'est plus le fait que de quelques brebis égarées dans le monde de l'épanouissement du moi et rares sont les docteurs qui parlent de leur profession comme d'une vocation. On prétend que les femmes sont plus réconfortantes que les hommes, plus sensibles à la discussion psychologique; elles sont devenues majoritaires en médecine, mais le problème réside dans le fait qu'elles travaillent moins que leurs confrères masculins afin de mieux concilier leur propre vie de famille et leur travail. La pénurie de médecins généralistes trouve ici une de ses explications.
Dans notre monde où le culte de la technologie a remplacé celui de Dieu, n'est-il pas inévitable que les étudiants en médecine dédaignent la pratique généraliste au profit de la spécialisation? Pour ces jeunes qui choisissent la médecine et qui sont formés à l'excellence académique, cette hiérarchisation se vit au détriment de la pratique générale. Plusieurs spécialistes sont enclins à considérer leurs confrères généralistes comme les prolétaires de leur science. D'ailleurs, et c'est fondamental, la rémunération vient confirmer cette perception. Bien sûr, la longueur du cycle d'études, le double dans certaines spécialités, justifie les écarts de revenus, mais l'urgence d'assurer l'accès à une médecine de première ligne va nécessiter une révision des tarifs afin de combler l'écart des revenus entre les deux catégories de médecins. D'autant plus que la qualité de cette médecine repose en partie sur le temps accordé aux patients. Si le radiologiste peut disposer de son patient en quelques minutes (au détriment de l'humanisation, un idéal devenu inatteignable trop souvent, hélas), le généraliste a besoin de consacrer plus de temps pour établir un diagnostic. Faire parler le patient est souvent une nécessité pour départager les malaises physiques des malaises de l'âme. Hélas, notre façon obsessionnelle de compresser le temps de nos propres vies, une caractéristique déplorable de l'époque, a des incidences sur l'ensemble des activités humaines et, dans certains domaines comme la pratique médicale, cette frénésie peut altérer la qualité des soins.
La médecine générale est donc la mal-aimée de la profession et il faut croire, compte tenu de la rémunération plus faible, que la société confirme cet état de fait. N'en déplaise à ceux qui vilipendent les élites, dont les médecins font partie, il faudra bien que la société se résolve à traiter cette catégorie médicale avec plus d'égards et plus d'argent qu'elle ne le fait maintenant. Les statistiques sur la baisse progressive du nombre d'étudiants qui choisissent cette pratique nous donnent une idée de la catastrophe qui nous guette. Avec le vieillissement de la population favorisé aussi par la science, sans des mesures incitatives, on ne voit pas au nom de quels principes moraux des jeunes préoccupés par leur qualité de vie personnelle, découragés par la pression permanente découlant du trop grand nombre de patients à traiter au quotidien et complexés d'être les laissés-pour-compte de leur profession, se sacrifieraient en choisissant la pratique familiale.
De nos jours, l'esprit de sacrifice est réservé à quelques mystiques. La grandeur et la noblesse d'une profession attirent une minorité de candidats. Les autres, tous les autres, ne sont ni des héros ni des modèles. Ce qui ne les empêche pas d'être de bons médecins s'ils peuvent être assurés d'être à la fois bien traités, bien rémunérés et aussi valorisés. Sans ces conditions, à moins d'enrégimentations autoritaires dont les conséquences seraient néfastes pour tous, nous devons trouver les accommodements raisonnables pour parvenir à concrétiser un droit essentiel: celui de l'accès à un professionnel appelé jadis médecin de famille.
***
denbombardier@videotron.ca
Le médecin de famille se situe en première ligne. C'est à la fois l'agent de circulation, l'aiguilleur du système dans lequel le patient, au sens propre comme au figuré, ne se retrouve plus. C'est aussi l'interlocuteur, le psychologue, le confident de malades réels ou imaginaires qui ont besoin d'être maternés, paternés, faute de l'être dans leur vie personnelle, et qui cherchent à être rassurés, confortés, écoutés dans ce désert émotionnel de l'ère de la communication permanente. Les curés d'antan assuraient bénévolement cette fonction rattachée à la pratique du médecin de famille d'aujourd'hui, mais celui du passé jouait aussi ce rôle. Le curé assurait ainsi la pérennité du pouvoir de l'institution qu'il incarnait et le médecin en retirait un prestige social dont il jouissait en toute impunité. Le premier était payé en prières et le second, en espèces sonnantes. Le prêtre et le docteur pouvaient donc revendiquer le statut social d'élite.
Les jeunes générations n'ont pas été éduquées à l'esprit de sacrifice. La vocation religieuse n'est plus le fait que de quelques brebis égarées dans le monde de l'épanouissement du moi et rares sont les docteurs qui parlent de leur profession comme d'une vocation. On prétend que les femmes sont plus réconfortantes que les hommes, plus sensibles à la discussion psychologique; elles sont devenues majoritaires en médecine, mais le problème réside dans le fait qu'elles travaillent moins que leurs confrères masculins afin de mieux concilier leur propre vie de famille et leur travail. La pénurie de médecins généralistes trouve ici une de ses explications.
Dans notre monde où le culte de la technologie a remplacé celui de Dieu, n'est-il pas inévitable que les étudiants en médecine dédaignent la pratique généraliste au profit de la spécialisation? Pour ces jeunes qui choisissent la médecine et qui sont formés à l'excellence académique, cette hiérarchisation se vit au détriment de la pratique générale. Plusieurs spécialistes sont enclins à considérer leurs confrères généralistes comme les prolétaires de leur science. D'ailleurs, et c'est fondamental, la rémunération vient confirmer cette perception. Bien sûr, la longueur du cycle d'études, le double dans certaines spécialités, justifie les écarts de revenus, mais l'urgence d'assurer l'accès à une médecine de première ligne va nécessiter une révision des tarifs afin de combler l'écart des revenus entre les deux catégories de médecins. D'autant plus que la qualité de cette médecine repose en partie sur le temps accordé aux patients. Si le radiologiste peut disposer de son patient en quelques minutes (au détriment de l'humanisation, un idéal devenu inatteignable trop souvent, hélas), le généraliste a besoin de consacrer plus de temps pour établir un diagnostic. Faire parler le patient est souvent une nécessité pour départager les malaises physiques des malaises de l'âme. Hélas, notre façon obsessionnelle de compresser le temps de nos propres vies, une caractéristique déplorable de l'époque, a des incidences sur l'ensemble des activités humaines et, dans certains domaines comme la pratique médicale, cette frénésie peut altérer la qualité des soins.
La médecine générale est donc la mal-aimée de la profession et il faut croire, compte tenu de la rémunération plus faible, que la société confirme cet état de fait. N'en déplaise à ceux qui vilipendent les élites, dont les médecins font partie, il faudra bien que la société se résolve à traiter cette catégorie médicale avec plus d'égards et plus d'argent qu'elle ne le fait maintenant. Les statistiques sur la baisse progressive du nombre d'étudiants qui choisissent cette pratique nous donnent une idée de la catastrophe qui nous guette. Avec le vieillissement de la population favorisé aussi par la science, sans des mesures incitatives, on ne voit pas au nom de quels principes moraux des jeunes préoccupés par leur qualité de vie personnelle, découragés par la pression permanente découlant du trop grand nombre de patients à traiter au quotidien et complexés d'être les laissés-pour-compte de leur profession, se sacrifieraient en choisissant la pratique familiale.
De nos jours, l'esprit de sacrifice est réservé à quelques mystiques. La grandeur et la noblesse d'une profession attirent une minorité de candidats. Les autres, tous les autres, ne sont ni des héros ni des modèles. Ce qui ne les empêche pas d'être de bons médecins s'ils peuvent être assurés d'être à la fois bien traités, bien rémunérés et aussi valorisés. Sans ces conditions, à moins d'enrégimentations autoritaires dont les conséquences seraient néfastes pour tous, nous devons trouver les accommodements raisonnables pour parvenir à concrétiser un droit essentiel: celui de l'accès à un professionnel appelé jadis médecin de famille.
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denbombardier@videotron.ca
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