L'entrevue - De l'enfant «normal» à l'enfant «normalisé»
André Turmel
Québec — Dans quel «centile» se situe votre enfant? Aurait-il par hasard un trouble d'opposition ou d'anxiété? Un TDAH (trouble de déficit d'attention avec hyperactivité)? Ou, pour reprendre une classification très années 70-80, est-il un MSA (mésadapté socio-affectif)?
Catégoriser nos enfants, multiplier et raffiner sans cesse les diagnostics possibles pour nommer, qualifier, expliquer leur évolution et leurs comportements, voilà qui semble être une des activités préférées de nos sociétés.
Cette pratique qui confine à la manie, explique André Turmel, provient du «développementisme», «developmental thinking» en anglais: un paradigme dominant dans le monde «développé» (permettez la redondance...). Il trouve son origine dans le XIXe siècle, qui a connu l'essor de la «pensée statistique» et des premières grandes enquêtes populationnelles.
Sociologue à l'Université Laval, André Turmel décrit les mutations de cette manière de concevoir l'enfant qu'il estime «hégémonique» et qui culmine avec Piaget. Et qui n'est pas sans effets pervers (on le verra plus loin). Où M. Turmel a-t-il décrit tout cela? Dans A Historical Sociology of Childhood, publié récemment aux prestigieuses Cambridge University Press. Un exploit rare chez les universitaires d'ici dont l'homme de 63 ans n'est pas peu fier. «L'envoi de ce manuscrit à Cambridge, c'était un peu un coup de dés, vous savez», raconte-t-il.
Publier en anglais constituait un défi, il ne s'en cache pas. Qu'il a pu relever grâce à l'aide d'un professeur britannique rencontré lors d'une sabbatique à la London School of Economics. En écrivant dans la langue de Shakespeare, M. Turmel souhaitait atteindre les nombreux spécialistes de la sociologie historique de l'enfance en Allemagne et dans les pays scandinaves, par exemple, pour qui la langue seconde universitaire est évidemment l'anglais.
Historien ou sociologue, André Turmel? «Trop historien pour les sociologues et trop sociologue pour les historiens», répond-il en souriant. Dans son livre, il cite Norbert Élias qui avait déploré il y a une vingtaine d'années que, depuis 1945, les sociologues se soient «réfugiés dans le présent». À son sens, il fallait revenir à une sociologie qui cherche à éclairer les problèmes contemporains grâce à une connaissance du passé, à l'instar des grands penseurs que sont Marx et Weber.
Épopée de l'enfant «normal»
C'est précisément ce qu'André Turmel fait dans son livre, lequel consiste en une étude minutieuse, attentive, touffue, des transformations de la notion d'enfant «normal» en Angleterre, aux États-Unis et en France, de la manière dont la science a tenté de le dépeindre.
André Turmel estime que la sociologie s'est souvent empêchée de se pencher sur les enfants, trop occupée qu'elle était à étudier la famille. Dans son livre, il a du reste un plaisir quasi esthétique à présenter moult vieux diagrammes, tableaux, courbes par lesquels on a tenté, de 1850 à 1945, de définir le développement «normal». À ses yeux, ces représentations sont des simplifications de l'évolution d'un enfant imaginaire, universel; simplifications qui furent porteuses de progrès, certes, mais que l'on a fini par prendre pour la réalité, forcément plus complexe.
Tout a commencé avec les premières enquêtes populationnelles du XIXe siècle qui considèrent les enfants comme une sous-population et concluent qu'ils ont des maladies spécifiques qui doivent faire l'objet d'études particulières.
Aux États-Unis, on se penche sur l'évolution physique des enfants vers 1865, raconte André Turmel. Les résultats surprennent alors: les jeunes Blancs qui s'échinent une dizaine d'heures par jour dans les usines et les mines se développent moins bien et moins vite que les enfants d'esclaves noirs confinés, eux, au dur travail des champs et moins bien alimentés.
Des «hygiénistes» dénoncent le travail des enfants, établissent des programmes pour combattre les maladies infantiles. Plus tard, les pédiatres prennent la relève, se regroupent et construisent, à partir d'études sur le poids et la taille des enfants, des courbes d'évolution physique grâce auxquelles ils dessinent les contours d'une croissance «normale». Tranquillement, le travail des enfants dans les milieux industriels, «comme celui dépeint dans Germinal» par Émile Zola, illustre Turmel, sera remis en question un peu partout en Occident.
Interdits à l'usine ou à la mine toutefois, plusieurs enfants se trouvent alors à errer dans les rues, comme les enfants du monde d'Oliver Twist; ils se regroupent en gangs et en viennent parfois à troubler l'ordre public. Graduellement, presque chaque pays occidental imitera ce que le Danemark avait fait dès 1840, soit rendre l'école obligatoire. «Au Québec, ce n'est pas avant 1943 que Godbout adoptera une telle législation», souligne André Turmel.
La plupart des enfants étant désormais à l'école, on pourra de plus en plus faire, pour le développement mental, ce que les chercheurs avaient fait pour le physique. À partir d'enquêtes multiples, on distingue des stades de développement quasi obligatoires et linéaires. Les enquêtes, sévères, tranchent souvent sans nuances. Mandaté par le gouvernement français en 1905 pour distinguer les enfants normaux et anormaux, à partir du quotient intellectuel des enfants, le chercheur Alfred Binet produit un questionnaire en 30 questions. Résultat: «En France plus de la moitié des enfants étaient considérés comme "anormaux".» Malgré tout, le test de Binet aura beaucoup de succès et sera «rapidement traduit et utilisé dans les pays anglo-saxons», raconte M. Turmel. Au Québec, il livrera le même tableau: les «anormaux» sont en majorité.
La pensée de Piaget, qui décrète quatre étapes du développement de l'enfant, est pour Alain Turmel la plus emblématique du «développementisme». «Chez Piaget, c'est relativement rigide; pour arriver à la deuxième étape, on doit maîtriser la première. On ne peut pas escamoter la première, on ne peut pas en sauter une.» La métaphore qui sied est celle de «l'escalier».
Or, la vision «développementiste» de l'enfant, comme si l'enfant était universellement le même et comme si notre conception de l'enfance n'était pas historique, est celle qui règne en maître partout. Elle a permis des progrès, certes, mais André Turmel «considère que c'est devenu un "dispositif cognitif collectif". On n'arrive pas à penser à côté de cela».
S'affranchir du «développementisme»
Parce qu'il faudrait s'en libérer, de ce paradigme? Oui, croit André Turmel. Car la classification des enfants, poussée à son paroxysme à notre époque, «stigmatise des individus». André Turmel, lui-même père de deux enfants (et quatre fois grand-père), se souvient de l'époque, dans les années 80, où le terme «mésadapté socio-affectif» était en vogue. Il était alors président du conseil d'établissement de l'école de ses enfants. «J'ai connu un couple dont le fils était catalogué MSA et qui est allé devant les tribunaux pour le faire sortir de cette catégorie», se souvient-il. L'autre effet pervers c'est une sorte de «corsetage des enfants dans un couloir de pensée et d'action».
Mais en sortir sera difficile. «Avez-vous idée du monument invraisemblable auquel on s'attaque? C'est institutionnalisé. Ça a pénétré les institutions. C'est figé, momifié, ossifié dans les institutions, cette pensée-là!»
Puis il lance: «Je vous laisse deviner ce que toutes nos réformes de l'éducation doivent à la pensée développementiste.» André Turmel consacrera d'ailleurs son prochain livre au rapport que le Québec entretient avec l'enfance. «Parfois, j'ai l'impression qu'on n'est pas organisés pour les enfants, chez nous. Au Brésil, où j'ai voyagé pas mal ces derniers temps, les enfants sont accueillis dans les restaurants, partout. Ici, non!»
***
A Historical Sociology of Childhood, Cambridge University Press, 2008, 362 pages
Catégoriser nos enfants, multiplier et raffiner sans cesse les diagnostics possibles pour nommer, qualifier, expliquer leur évolution et leurs comportements, voilà qui semble être une des activités préférées de nos sociétés.
Cette pratique qui confine à la manie, explique André Turmel, provient du «développementisme», «developmental thinking» en anglais: un paradigme dominant dans le monde «développé» (permettez la redondance...). Il trouve son origine dans le XIXe siècle, qui a connu l'essor de la «pensée statistique» et des premières grandes enquêtes populationnelles.
Sociologue à l'Université Laval, André Turmel décrit les mutations de cette manière de concevoir l'enfant qu'il estime «hégémonique» et qui culmine avec Piaget. Et qui n'est pas sans effets pervers (on le verra plus loin). Où M. Turmel a-t-il décrit tout cela? Dans A Historical Sociology of Childhood, publié récemment aux prestigieuses Cambridge University Press. Un exploit rare chez les universitaires d'ici dont l'homme de 63 ans n'est pas peu fier. «L'envoi de ce manuscrit à Cambridge, c'était un peu un coup de dés, vous savez», raconte-t-il.
Publier en anglais constituait un défi, il ne s'en cache pas. Qu'il a pu relever grâce à l'aide d'un professeur britannique rencontré lors d'une sabbatique à la London School of Economics. En écrivant dans la langue de Shakespeare, M. Turmel souhaitait atteindre les nombreux spécialistes de la sociologie historique de l'enfance en Allemagne et dans les pays scandinaves, par exemple, pour qui la langue seconde universitaire est évidemment l'anglais.
Historien ou sociologue, André Turmel? «Trop historien pour les sociologues et trop sociologue pour les historiens», répond-il en souriant. Dans son livre, il cite Norbert Élias qui avait déploré il y a une vingtaine d'années que, depuis 1945, les sociologues se soient «réfugiés dans le présent». À son sens, il fallait revenir à une sociologie qui cherche à éclairer les problèmes contemporains grâce à une connaissance du passé, à l'instar des grands penseurs que sont Marx et Weber.
Épopée de l'enfant «normal»
C'est précisément ce qu'André Turmel fait dans son livre, lequel consiste en une étude minutieuse, attentive, touffue, des transformations de la notion d'enfant «normal» en Angleterre, aux États-Unis et en France, de la manière dont la science a tenté de le dépeindre.
André Turmel estime que la sociologie s'est souvent empêchée de se pencher sur les enfants, trop occupée qu'elle était à étudier la famille. Dans son livre, il a du reste un plaisir quasi esthétique à présenter moult vieux diagrammes, tableaux, courbes par lesquels on a tenté, de 1850 à 1945, de définir le développement «normal». À ses yeux, ces représentations sont des simplifications de l'évolution d'un enfant imaginaire, universel; simplifications qui furent porteuses de progrès, certes, mais que l'on a fini par prendre pour la réalité, forcément plus complexe.
Tout a commencé avec les premières enquêtes populationnelles du XIXe siècle qui considèrent les enfants comme une sous-population et concluent qu'ils ont des maladies spécifiques qui doivent faire l'objet d'études particulières.
Aux États-Unis, on se penche sur l'évolution physique des enfants vers 1865, raconte André Turmel. Les résultats surprennent alors: les jeunes Blancs qui s'échinent une dizaine d'heures par jour dans les usines et les mines se développent moins bien et moins vite que les enfants d'esclaves noirs confinés, eux, au dur travail des champs et moins bien alimentés.
Des «hygiénistes» dénoncent le travail des enfants, établissent des programmes pour combattre les maladies infantiles. Plus tard, les pédiatres prennent la relève, se regroupent et construisent, à partir d'études sur le poids et la taille des enfants, des courbes d'évolution physique grâce auxquelles ils dessinent les contours d'une croissance «normale». Tranquillement, le travail des enfants dans les milieux industriels, «comme celui dépeint dans Germinal» par Émile Zola, illustre Turmel, sera remis en question un peu partout en Occident.
Interdits à l'usine ou à la mine toutefois, plusieurs enfants se trouvent alors à errer dans les rues, comme les enfants du monde d'Oliver Twist; ils se regroupent en gangs et en viennent parfois à troubler l'ordre public. Graduellement, presque chaque pays occidental imitera ce que le Danemark avait fait dès 1840, soit rendre l'école obligatoire. «Au Québec, ce n'est pas avant 1943 que Godbout adoptera une telle législation», souligne André Turmel.
La plupart des enfants étant désormais à l'école, on pourra de plus en plus faire, pour le développement mental, ce que les chercheurs avaient fait pour le physique. À partir d'enquêtes multiples, on distingue des stades de développement quasi obligatoires et linéaires. Les enquêtes, sévères, tranchent souvent sans nuances. Mandaté par le gouvernement français en 1905 pour distinguer les enfants normaux et anormaux, à partir du quotient intellectuel des enfants, le chercheur Alfred Binet produit un questionnaire en 30 questions. Résultat: «En France plus de la moitié des enfants étaient considérés comme "anormaux".» Malgré tout, le test de Binet aura beaucoup de succès et sera «rapidement traduit et utilisé dans les pays anglo-saxons», raconte M. Turmel. Au Québec, il livrera le même tableau: les «anormaux» sont en majorité.
La pensée de Piaget, qui décrète quatre étapes du développement de l'enfant, est pour Alain Turmel la plus emblématique du «développementisme». «Chez Piaget, c'est relativement rigide; pour arriver à la deuxième étape, on doit maîtriser la première. On ne peut pas escamoter la première, on ne peut pas en sauter une.» La métaphore qui sied est celle de «l'escalier».
Or, la vision «développementiste» de l'enfant, comme si l'enfant était universellement le même et comme si notre conception de l'enfance n'était pas historique, est celle qui règne en maître partout. Elle a permis des progrès, certes, mais André Turmel «considère que c'est devenu un "dispositif cognitif collectif". On n'arrive pas à penser à côté de cela».
S'affranchir du «développementisme»
Parce qu'il faudrait s'en libérer, de ce paradigme? Oui, croit André Turmel. Car la classification des enfants, poussée à son paroxysme à notre époque, «stigmatise des individus». André Turmel, lui-même père de deux enfants (et quatre fois grand-père), se souvient de l'époque, dans les années 80, où le terme «mésadapté socio-affectif» était en vogue. Il était alors président du conseil d'établissement de l'école de ses enfants. «J'ai connu un couple dont le fils était catalogué MSA et qui est allé devant les tribunaux pour le faire sortir de cette catégorie», se souvient-il. L'autre effet pervers c'est une sorte de «corsetage des enfants dans un couloir de pensée et d'action».
Mais en sortir sera difficile. «Avez-vous idée du monument invraisemblable auquel on s'attaque? C'est institutionnalisé. Ça a pénétré les institutions. C'est figé, momifié, ossifié dans les institutions, cette pensée-là!»
Puis il lance: «Je vous laisse deviner ce que toutes nos réformes de l'éducation doivent à la pensée développementiste.» André Turmel consacrera d'ailleurs son prochain livre au rapport que le Québec entretient avec l'enfance. «Parfois, j'ai l'impression qu'on n'est pas organisés pour les enfants, chez nous. Au Brésil, où j'ai voyagé pas mal ces derniers temps, les enfants sont accueillis dans les restaurants, partout. Ici, non!»
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A Historical Sociology of Childhood, Cambridge University Press, 2008, 362 pages
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