Santé mentale: la première ligne n'existe toujours pas
Groupes de défense des droits en santé mentale, acteurs communautaires et syndicats de ce secteur se réjouissent de la décision de la protectrice du citoyen, révélée hier par Le Devoir, d'examiner en profondeur le traitement réservé aux personnes souffrant de troubles mentaux ou psychologiques. Plusieurs entendent d'ailleurs collaborer à son évaluation du plan d'action québécois en santé mentale lancé en 2005 par l'ex-ministre Couillard et qui, affirment plusieurs, a entraîné une dégradation des services.
Limiter au maximum les hospitalisations pour prodiguer les soins dans la communauté, telle est, en gros, l'approche privilégiée dans le plan d'action en santé mentale 2005-2010 qui porte le titre évocateur de La Force des liens. Pour le concrétiser, la plupart des services offerts dans les hôpitaux psychiatriques et dans les départements de psychiatrie des centres hospitaliers universitaires et des hôpitaux devraient, dans deux ans, être prodigués dans les CLSC, les groupes de médecine familiale (GMF) ou autres ressources de proximité, et le personnel voué à ces activités doit y être transféré. Le plan prévoit de plus un rôle accru, ainsi que des ressources supplémentaires, pour le réseau communautaire.
Ça, c'était le plan. Sur le terrain, les intervenants observent toutefois des réalités fort différentes. «Les urgences psychiatriques débordent, et les lits sont occupés à pleine capacité», note Caroline Tremblay, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels des affaires sociales du Québec (CSN). «Les guides d'accès aux services en santé mentale, dont plusieurs devaient être créés à Montréal, n'existent pas. Aucune des nouvelles équipes en santé mentale qui devaient être mises en place dans les CLSC n'a encore vu le jour», rapporte Ghislain Goulet, organisateur communautaire d'Action Autonomie. «La population n'est pas informée du plan d'action, et les personnes qui ont des problèmes ne savent pas à qui s'adresser. On leur dit de consulter leur médecin de famille, mais il y a pénurie à Montréal. Il n'y a pas encore de véritable première ligne. À défaut d'être pris en charge par le réseau public, plusieurs personnes se tournent vers les groupes communautaires, dont le personnel vit un certain épuisement», énumère Robert Théorêt, directeur général du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale.
Malgré ces doléances, tous tiennent à préciser que l'objectif de prise en charge accrue de la santé mentale dans la communauté doit être maintenu. «Quand on a adopté ce plan, on avait sous-estimé les obstacles», analyse Robert Théorêt. «Ce plan repose essentiellement sur une nouvelle répartition des mêmes ressources humaines et financières. Le mot-clé de cette réforme est que le plan devait se faire sans aucun ajout financier, et même en coupant. Québec nous demande de faire la multiplication des pains», résume pour sa part Pierre Turgeon, président du Syndicat des travailleurs et travailleuses de l'hôpital Louis-H. Lafontaine, le plus important hôpital psychiatrique francophone au Québec.
La première ligne n'existe toujours pas
Si la première ligne n'existe toujours pas, c'est parce que le transfert massif du personnel et des services courants en santé mentale des hôpitaux vers les CLSC, qui était pourtant la pierre d'assise du plan d'action, n'a pratiquement pas avancé à Montréal.
Dans la majorité des hôpitaux psychiatriques, cette réforme a pourtant déjà donné lieu à des fermetures de cliniques externes et de lits ainsi qu'à des transferts importants d'argent vers des Centres de santé et de services sociaux (CSSS), dont relèvent maintenant les CLSC. Ces bouleversements n'ont pas pour autant permis l'ajout de nouveau personnel dans les CLSC pas plus qu'ils n'ont engendré la création de nouveaux services en santé mentale dans les quartiers. Pourquoi? Pierre Turgeon éclaircit cet étrange phénomène par l'exemple de cet établissement où travaillent ses 1800 membres, professionnels comme employés généraux.
«Dans l'application montréalaise du plan d'action national, Louis-H. avait l'obligation de transférer à trois CSSS de l'Est de Montréal l'équivalent de 127 professionnels. Or, seulement 27 le seront et Louis-H. leur versera en argent l'équivalent des 100 postes non transférés. Si ces personnes avaient quitté Louis-H., c'est très simple, l'hôpital n'aurait plus été en mesure de fonctionner», explique-t-il.
Au cours de la dernière année, des patients qui fréquentaient des cliniques externes à Louis-H. et jugés aptes à être suivis en première ligne ont été transférés dans des CLSC relevant des trois CSSS en question. D'autres ont été transférés dans des cliniques spécialisées dites de deuxième ligne relevant toujours de Louis-H. Tous les anciens patients suivis à Louis-H. ont-ils encore des services? Pierre Turgeon n'est pas en mesure de le savoir. «Nous savons par contre que les ouvertures de postes de professionnels qui devront former les équipes de santé mentale des trois CSSS de l'Est sont en cours. À notre connaissance, on n'est pas encore à l'étape de l'embauche», ajoute-t-il.
Selon Caroline Tremblay, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels des affaires sociales (CSN), Louis-H. est loin d'être l'exception. «À Sainte-Justine, l'équipe actuelle de professionnels en psychiatrie pédiatrique va rester. Seuls des budgets seront transférés en première ligne.» Mêmes résultats à l'hôpital Rivière-des-Prairies, le centre psychiatrique pour les moins de 18 ans de l'Est de Montréal. Les CSSS jumelés à ces hôpitaux doivent également embaucher du nouveau personnel pour offrir les services dont ils sont désormais responsables.
«Ce serait étonnant que les CSSS de l'Est de Montréal, par exemple, arrivent à dénicher la centaine de professionnels qui devaient venir de Louis-H. puisque les disciplines recherchées, comme la psychologie, sont en pénurie. De plus, ils devaient recevoir des gens possédant une grande expertise en santé mentale, alors qu'ils pourraient se retrouver avec une majorité de nouveaux diplômés sans beaucoup d'expérience», craint Mme Tremblay.
Pierre Turgeon, de son côté, redoute que ces ouvertures massives de postes dans le réseau public vident les organismes communautaires spécialisés en santé mentale. «On comprendrait leurs professionnels d'être attirés par le public puisque les salaires y sont jusqu'à deux fois plus élevés. Mais, ce faisant, on ne ferait que déplacer des ressources, sans pour autant en ajouter», insiste-t-il.
«Le danger, c'est que les gens ne reçoivent pas de services dans les centres hospitaliers parce qu'ils ne sont pas des cas assez lourds et qu'ils ne reçoivent pas plus de services dans les CLSC parce qu'il n'y a pas de personnel», note Caroline Tremblay, du Syndicat des professionnelles et professionnels des affaires sociales du Québec (CSN). D'ici à ce que la nouvelle configuration du réseau de mettre en place, elle prévoit que les listes d'attentes vont s'allonger.
Les répercussions dans la rue
Me Paul G. Brunet, président du Comité de protection des malades, estime que la situation est loin de s'être améliorée avec le plan d'action. «Nous observons une dégradation et une raréfaction des services dans les urgences et lors des hospitalisations. Nous recevons des plaintes de gens qui ont obtenu leur congé, mais n'arrivent pas à être suivis en externe. Les conséquences de ces réductions de services se répercutent dans la rue, par une augmentation de l'itinérance et du phénomène des portes tournantes de la rue à l'urgence ou à la prison et de nouveau à la rue» dit-il.
Son organisme déplore également que le plan d'action établisse l'accès aux services spécialisés en fonction de diagnostics ou d'états mentaux ciblés par Québec comme devant être traités en deuxième ligne. «Quand une personne n'entre pas dans ces cases, il n'est pas évident pour elle d'être suivie en première ligne», explique Me Brunet. Le développement, à Louis-H. Lafontaine, de programmes reposant sur des diagnostics suscite également des problèmes en deuxième ligne. «Où dirige-t-on une personne identifiée comme souffrant d'un trouble de la personnalité et qui est, en même temps, toxicomane?», s'interroge Pierre Turgeon.
Selon Michael Arruda, responsable de la santé mentale au Service de police de la Ville de Montréal, ce genre de dilemme est loin d'être théorique. «Nous voyons de plus en plus de jeunes en crise psychotique. Est-ce parce qu'ils sont schizophrènes ou parce qu'ils ont pris une des nouvelles drogues qui provoquent des symptômes et des états similaires? Nous ne sommes pas des experts de l'évaluation médicale de ces cas. Ce que je sais, par contre, c'est que la seule manière de répondre à ce genre de question consiste souvent à d'abord désintoxiquer ces personnes avant de pouvoir trancher. Pour ça, il faut des places pour les garder», affirme-t-il.
Retour à une certaine case départ? Chose certaine, la protectrice du citoyen aura fort à faire.
Limiter au maximum les hospitalisations pour prodiguer les soins dans la communauté, telle est, en gros, l'approche privilégiée dans le plan d'action en santé mentale 2005-2010 qui porte le titre évocateur de La Force des liens. Pour le concrétiser, la plupart des services offerts dans les hôpitaux psychiatriques et dans les départements de psychiatrie des centres hospitaliers universitaires et des hôpitaux devraient, dans deux ans, être prodigués dans les CLSC, les groupes de médecine familiale (GMF) ou autres ressources de proximité, et le personnel voué à ces activités doit y être transféré. Le plan prévoit de plus un rôle accru, ainsi que des ressources supplémentaires, pour le réseau communautaire.
Ça, c'était le plan. Sur le terrain, les intervenants observent toutefois des réalités fort différentes. «Les urgences psychiatriques débordent, et les lits sont occupés à pleine capacité», note Caroline Tremblay, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels des affaires sociales du Québec (CSN). «Les guides d'accès aux services en santé mentale, dont plusieurs devaient être créés à Montréal, n'existent pas. Aucune des nouvelles équipes en santé mentale qui devaient être mises en place dans les CLSC n'a encore vu le jour», rapporte Ghislain Goulet, organisateur communautaire d'Action Autonomie. «La population n'est pas informée du plan d'action, et les personnes qui ont des problèmes ne savent pas à qui s'adresser. On leur dit de consulter leur médecin de famille, mais il y a pénurie à Montréal. Il n'y a pas encore de véritable première ligne. À défaut d'être pris en charge par le réseau public, plusieurs personnes se tournent vers les groupes communautaires, dont le personnel vit un certain épuisement», énumère Robert Théorêt, directeur général du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale.
Malgré ces doléances, tous tiennent à préciser que l'objectif de prise en charge accrue de la santé mentale dans la communauté doit être maintenu. «Quand on a adopté ce plan, on avait sous-estimé les obstacles», analyse Robert Théorêt. «Ce plan repose essentiellement sur une nouvelle répartition des mêmes ressources humaines et financières. Le mot-clé de cette réforme est que le plan devait se faire sans aucun ajout financier, et même en coupant. Québec nous demande de faire la multiplication des pains», résume pour sa part Pierre Turgeon, président du Syndicat des travailleurs et travailleuses de l'hôpital Louis-H. Lafontaine, le plus important hôpital psychiatrique francophone au Québec.
La première ligne n'existe toujours pas
Si la première ligne n'existe toujours pas, c'est parce que le transfert massif du personnel et des services courants en santé mentale des hôpitaux vers les CLSC, qui était pourtant la pierre d'assise du plan d'action, n'a pratiquement pas avancé à Montréal.
Dans la majorité des hôpitaux psychiatriques, cette réforme a pourtant déjà donné lieu à des fermetures de cliniques externes et de lits ainsi qu'à des transferts importants d'argent vers des Centres de santé et de services sociaux (CSSS), dont relèvent maintenant les CLSC. Ces bouleversements n'ont pas pour autant permis l'ajout de nouveau personnel dans les CLSC pas plus qu'ils n'ont engendré la création de nouveaux services en santé mentale dans les quartiers. Pourquoi? Pierre Turgeon éclaircit cet étrange phénomène par l'exemple de cet établissement où travaillent ses 1800 membres, professionnels comme employés généraux.
«Dans l'application montréalaise du plan d'action national, Louis-H. avait l'obligation de transférer à trois CSSS de l'Est de Montréal l'équivalent de 127 professionnels. Or, seulement 27 le seront et Louis-H. leur versera en argent l'équivalent des 100 postes non transférés. Si ces personnes avaient quitté Louis-H., c'est très simple, l'hôpital n'aurait plus été en mesure de fonctionner», explique-t-il.
Au cours de la dernière année, des patients qui fréquentaient des cliniques externes à Louis-H. et jugés aptes à être suivis en première ligne ont été transférés dans des CLSC relevant des trois CSSS en question. D'autres ont été transférés dans des cliniques spécialisées dites de deuxième ligne relevant toujours de Louis-H. Tous les anciens patients suivis à Louis-H. ont-ils encore des services? Pierre Turgeon n'est pas en mesure de le savoir. «Nous savons par contre que les ouvertures de postes de professionnels qui devront former les équipes de santé mentale des trois CSSS de l'Est sont en cours. À notre connaissance, on n'est pas encore à l'étape de l'embauche», ajoute-t-il.
Selon Caroline Tremblay, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels des affaires sociales (CSN), Louis-H. est loin d'être l'exception. «À Sainte-Justine, l'équipe actuelle de professionnels en psychiatrie pédiatrique va rester. Seuls des budgets seront transférés en première ligne.» Mêmes résultats à l'hôpital Rivière-des-Prairies, le centre psychiatrique pour les moins de 18 ans de l'Est de Montréal. Les CSSS jumelés à ces hôpitaux doivent également embaucher du nouveau personnel pour offrir les services dont ils sont désormais responsables.
«Ce serait étonnant que les CSSS de l'Est de Montréal, par exemple, arrivent à dénicher la centaine de professionnels qui devaient venir de Louis-H. puisque les disciplines recherchées, comme la psychologie, sont en pénurie. De plus, ils devaient recevoir des gens possédant une grande expertise en santé mentale, alors qu'ils pourraient se retrouver avec une majorité de nouveaux diplômés sans beaucoup d'expérience», craint Mme Tremblay.
Pierre Turgeon, de son côté, redoute que ces ouvertures massives de postes dans le réseau public vident les organismes communautaires spécialisés en santé mentale. «On comprendrait leurs professionnels d'être attirés par le public puisque les salaires y sont jusqu'à deux fois plus élevés. Mais, ce faisant, on ne ferait que déplacer des ressources, sans pour autant en ajouter», insiste-t-il.
«Le danger, c'est que les gens ne reçoivent pas de services dans les centres hospitaliers parce qu'ils ne sont pas des cas assez lourds et qu'ils ne reçoivent pas plus de services dans les CLSC parce qu'il n'y a pas de personnel», note Caroline Tremblay, du Syndicat des professionnelles et professionnels des affaires sociales du Québec (CSN). D'ici à ce que la nouvelle configuration du réseau de mettre en place, elle prévoit que les listes d'attentes vont s'allonger.
Les répercussions dans la rue
Me Paul G. Brunet, président du Comité de protection des malades, estime que la situation est loin de s'être améliorée avec le plan d'action. «Nous observons une dégradation et une raréfaction des services dans les urgences et lors des hospitalisations. Nous recevons des plaintes de gens qui ont obtenu leur congé, mais n'arrivent pas à être suivis en externe. Les conséquences de ces réductions de services se répercutent dans la rue, par une augmentation de l'itinérance et du phénomène des portes tournantes de la rue à l'urgence ou à la prison et de nouveau à la rue» dit-il.
Son organisme déplore également que le plan d'action établisse l'accès aux services spécialisés en fonction de diagnostics ou d'états mentaux ciblés par Québec comme devant être traités en deuxième ligne. «Quand une personne n'entre pas dans ces cases, il n'est pas évident pour elle d'être suivie en première ligne», explique Me Brunet. Le développement, à Louis-H. Lafontaine, de programmes reposant sur des diagnostics suscite également des problèmes en deuxième ligne. «Où dirige-t-on une personne identifiée comme souffrant d'un trouble de la personnalité et qui est, en même temps, toxicomane?», s'interroge Pierre Turgeon.
Selon Michael Arruda, responsable de la santé mentale au Service de police de la Ville de Montréal, ce genre de dilemme est loin d'être théorique. «Nous voyons de plus en plus de jeunes en crise psychotique. Est-ce parce qu'ils sont schizophrènes ou parce qu'ils ont pris une des nouvelles drogues qui provoquent des symptômes et des états similaires? Nous ne sommes pas des experts de l'évaluation médicale de ces cas. Ce que je sais, par contre, c'est que la seule manière de répondre à ce genre de question consiste souvent à d'abord désintoxiquer ces personnes avant de pouvoir trancher. Pour ça, il faut des places pour les garder», affirme-t-il.
Retour à une certaine case départ? Chose certaine, la protectrice du citoyen aura fort à faire.
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