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Santé: Penser l'espoir

15 février 2003  Santé
La semaine passée, ma fille, qui est à l'école secondaire, nous lance comme ça, au souper: «À quel âge on peut se suicider?»

«Tiens donc, qu'est-ce qui te tracasse?» «Ben, dans ma classe, y a un gars qui dit que, de toute façon, s'il était pas là, personne s'en apercevrait, et il est triste... » «Le connais-tu?» «Ben non, pas spécialement.» Et puis, on n'en a plus entendu parler. En lui redemandant, elle a répondu que, dans sa classe, on faisait plus attention à lui, il était entouré maintenant. Mais quelle angoisse, quelle responsabilité, soudain, devant un inconnu! Se dire qu'il faut réagir, même si on ne le connaît pas...

Puis, à l'UQAM, une conférencière qui demandait: le suicide est-il une invitation? Et ma réponse spontanée: c'est oui. Oui, le suicide est une invitation à la solidarité citoyenne. Oui, le suicide est une invitation à parler d'espoir. Mais le suicide, c'est un peu tard, quand même.

Tiens, m'autorisez-vous à philosopher dans cette chronique santé? Je m'apprête à philosopher en amateur, quelle liberté pour moi... L'amateurisme comme libération. Parfois. Enfin, permettez! Il sera question du désespoir comme pensée envahissante. Et du suicide comme un problème de santé publique vécu à la première personne. Comme tout ce qui est vécu, finalement.

Nous avons tous déjà ressenti le désespoir. Nous sommes tous des suicidaires. Ne pas vouloir le voir nous durcit à l'endroit de la fragilité exprimée par le désespoir total. Parmi nous, il y a des gens qui vont recouvrir le désespoir, le refouler; certains vont toucher et traverser leur désespoir, plus ou moins légèrement; certains restent pris dans ses filets. En effet, ne pouvant le traverser, ils sont entravés par ce sentiment profond et noir. Emmurés. Et si on se complaît dans cette émotion, on s'en nourrit, le malheur total nous envahit. Je tiens pour acquis que le désespéré peut aussi vouloir se venger — «tu vas me regretter» —, il peut y avoir un goût de pouvoir dans le geste ultime. Cependant, la vaste majorité d'entre nous a suffisamment de ressources d'espoir pour reprendre le collier et continuer son chemin. La petite lumière au bout du tunnel, ce sont les pensées auxquelles nous pouvons nous raccrocher. Ou parler de vitalité, si vous voulez, cette essence de notre énergie.

À pareille date l'an dernier, pour la même semaine de prévention du suicide, j'avais été étonnée du courrier presque haineux que j'avais reçu. Pas majoritaire, loin de là. Je reçois de vous de bien beaux textes. C'est pour cela que les jugements sans compassion pour les suicidaires, je ne m'y attendais pas. Peu à peu, en y repensant, je me suis dit que le jeu de miroir est intolérable. C'est souvent ce qui nous rend intolérant, bien entendu.

Si les suicidés étaient des personnes qui n'ont pas de pensées auxquelles se raccrocher, c'est tout bête à dire tellement c'est évident. Les pensées qui sont ici des outils, des forces. Comme dans «le pouvoir de la pensée».

Car que fait-on lors d'une séance de psy cicatrisante, sinon partager ses pensées? Nos pensées, véhicules de nos émotions. Ou, au contraire, les pensées engendrent les émotions; si on change les pensées, on change les émotions? Certains le croient. C'est même l'outil thérapeutique par excellente: proposer de nouvelles pensées, une nouvelle vision de notre vie. On dit: un nouvel éclairage sur une situation. Et quand donc propose-t-on aux jeunes un éclairage optimiste de leur situation? Dit-on: «tu ne t'en souviendras pas le jour de tes noces» ou: «tu verras, en vieillissant, ce sera moins pénible»? Minimise-t-on leur souffrance (la niant) ou donne-t-on de l'espoir, un aperçu optimiste de l'après-souffrance? À la petite semaine, je veux dire, pas pendant la semaine de prévention du suicide?

Les suicidaires ont besoin de changer leurs pensées. Le plus difficile (pour nous?) étant de croire que c'est possible de le faire. Comme disent les Américains, fake it till you make it. La pensée envahissante du suicide confrontée à des pensées contre-défensives. Et puisque je philosophe, je ne suis pas tenue de trouver des solutions de santé publique, ça me dépasse... Toutes les 18 minutes, aux États, un suicide, c'est trop pour moi...

Des pensées pour la contre-défense. Pensez-y: les suicidaires sont dans le désespoir. Première défense, la pensée qu'on peut s'en sortir. Même si on ne sait pas encore comment. Faire confiance. Fake it... Mais il faut les dire, ces pensées, on doit les entendre quelque part. Où? Pensez-vous encore que c'est l'école qui doit s'en charger? La Santé publique? Les Suicide-Action, les Tel-jeunes? Je ne connais pas Sylvain Simard, et vous êtes témoins que je ne me mêle pas de parler politique. Mais j'ai bien entendu qu'il disait: dans quel état nous arrivent parfois les enfants à leur entrée à l'école?

Le désespoir est une pensée. Seulement une pensée. Ça ne coûte rien — ça ne veut pas dire que ça ne vaut rien. Alors, qui va donner des pensées contre-défensives aux désespérés?

- 1-866-APPELLE (277-3553 ) ou http://www.suicide-quebec.net/
- Tel-Jeunes: (514) 288-2266 ou 1 800 263-2266

On peut, dans les deux cas, devenir bénévole.
 
 
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