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Les futurs médecins boudent les stages en première ligne. Pourquoi ?

Louise-Maude Rioux Soucy   19 avril 2008  Santé
À cause des activités qui leur sont imposées, entre 2500 et 3000 médecins de famille font peu ou pas de prise en charge ou de suivi.
Photo : Jacques Nadeau
À cause des activités qui leur sont imposées, entre 2500 et 3000 médecins de famille font peu ou pas de prise en charge ou de suivi.
Les dés sont jetés. Le second tour aura finalement laissé vacants 73 postes de résidence dans les facultés de médecine du Québec, venant ainsi confirmer une désaffectation grandissante des jeunes médecins en devenir. La saignée touche de plein fouet la première ligne, censée pourtant remettre le système de santé sur les rails. Est-ce grave, docteur?

Les disciples du bon docteur Welby sont-ils en voie de disparition au Québec? Chose certaine, leurs rangs se déciment. Pas moins de 85 % des stages boudés cette année par les étudiants l'ont été en médecine familiale. Loin de se corriger, le mouvement engagé il y a quelques années seulement continue de croître et ne peut donc plus être considéré comme passager, reconnaît maintenant le ministre de la Santé, qui entend tirer l'affaire au clair avec les universités et sa collègue de l'Éducation.

À la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), le dossier est même devenu une priorité. «On l'a lu dans le rapport Castonguay, Québec ne cesse lui-même de le répéter: la pièce centrale d'un bon système de soins repose sur une médecine de première ligne, une médecine familiale forte. Or on se retrouve avec un problème de relève de plus en plus important», déplore son président, le Dr Louis Godin. Cette désaffectation est d'autant plus inquiétante qu'elle est multifactorielle.

Et démêler l'écheveau ne sera pas facile, prévient la FMOQ. Il faudra du doigté, de l'ouverture et beaucoup, mais alors là, beaucoup de souplesse. La médecine familiale est en effet un domaine où les candidats sont exploités au maximum. Ce sont eux qui, tout en faisant rouler les cabinets, les groupes de médecine familiale (GMF) et les cliniques-réseaux éteignent des feux dans les hôpitaux. Et pas qu'en première ligne. On les voit aussi faire des miracles dans les unités de deuxième et même de troisième ligne depuis que Québec leur a imposé des activités médicales particulières (AMP).

Parmi tous les omnipraticiens des pays développés, les médecins de famille du Québec ont certainement le rôle le plus élargi qui soit, confirme le Dr Godin. «Les conditions de pratique au Québec sont uniques, il n'y a pas une province qui compte autant de mesures coercitives et qui demande autant de ses omnipraticiens, notamment sur le plan des soins en deuxième et en troisième ligne, tout cela pour un salaire pourtant bien inférieur à celui des spécialistes, qui font un travail semblable dans les hôpitaux.»

Les jeunes médecins sur la touche

Les AMP touchent de surcroît de plein fouet les nouvelles recrues, rappelle le Dr François-Pierre Gladu, président de l'Association des jeunes médecins du Québec (AJMQ). En 1993, Québec a en effet choisi de faire porter tout le poids des AMP sur les seules épaules des jeunes médecins. Depuis, tous doivent y consacrer 12 heures de leur temps par semaine, et ce, pendant 20 ans! En théorie seulement, puisque ces derniers sont plutôt tenus de travailler en moyenne de 25 à 30 heures par semaine à l'hôpital en raison de leurs diverses obligations.

Conséquence: la majorité se rabattent sur le «sans rendez-vous» pour combler leurs horaires. Au bas mot, l'AJMQ estime donc que les AMP font en sorte qu'entre 2500 et 3000 médecins de famille font peu ou pas de prise en charge et de suivi. «Paradoxalement, nous avons un grand nombre de médecins de famille par habitant au Québec, mais nous les monopolisons ailleurs pendant 20 ans. Si ces gens-là étaient libérés de manière à ne faire ne serait-ce qu'un demi-temps en cabinet, 96 % des Québécois pourraient avoir un médecin de famille demain matin», calcule le Dr Gladu, qui dénonce ce gaspillage depuis longtemps déjà.

Professeur à la faculté de médecine de l'Université de Montréal, le Dr Gladu constate tous les jours ce que pèsent les AMP dans la balance quand les jeunes choisissent leur discipline. «Ceux qui optent pour la médecine de famille caressent un idéal, celui-ci du Dr Welby; ils veulent suivre une clientèle, s'investir auprès des familles. Or, depuis 15 ans, on empêche les jeunes médecins de réaliser leur idéal. On préfère les mettre sur la touche pendant 20 ans plutôt que de consolider la première ligne.»

Le président de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ) partage tout à fait cette lecture. «Les AMP sont des boulets, une vraie épine au pied des omnipraticiens. On fait ici clairement dans l'excès de dirigisme», croit le Dr Martin Bernier. Selon lui, les AMP rendent aussi la pratique au Québec beaucoup moins attrayante qu'ailleurs, si bien que plusieurs candidats choisissent de se tourner vers la médecine spécialisée, qui forme déjà le coeur de la formation des nouveaux candidats en médecine.

Les étudiants sont en effet habitués à travailler en milieu hospitalier, où ils ont accès aux tests diagnostiques et aux plateaux techniques. Ils y travaillent aussi en équipe multidisciplinaire. Des conditions difficiles à recréer en cabinet, estime le Dr Bernier. Les universités ont pourtant fait de gros efforts pour rendre le programme de médecine familiale plus attrayant. Elles ont aussi augmenté le nombre d'unités de médecine familiale (UMF) de manière à ouvrir encore plus de postes de résidence dans cette discipline mal aimée.

Tout cela s'est toutefois fait dans la précipitation, regrette le Dr Bernier. «Des UMF ont été créées à droite et à gauche, certaines dans la précipitation, et cela a créé une pression énorme sur les milieux de formation. Aujourd'hui, on constate que certaines UMF, qui ont été identifiées comme étant problématiques, n'ont pas eu de candidats cette année. Force est de croire que leur réputation les a précédées.»

Flux migratoire négatif

Québec a bien tenté de rééquilibrer le partage des postes en spécialité et en médecine familiale en imposant des quotas, mais cela a plutôt eu pour effet de pousser certains candidats vers les autres provinces, qui, elles, n'ont aucun mal à pourvoir leurs postes de résidence. «Les étudiants sont de moins en moins enclins à aller vers une médecine qui est mal arrimée avec le reste du système et qui n'est pas valorisée à sa juste valeur. À plus forte raison dans des programmes de formation lancés à toute vapeur. Plusieurs choisissent donc d'aller étudier ailleurs», confirme le Dr Bernier.

Cette semaine, le débat entourant cet exil volontaire a rebondi à l'Assemblée nationale. Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, a refusé de retirer le Québec du système d'attribution de postes pancanadiens, le CARMS, qui permet aux universités d'entrer en compétition les unes avec les autres. Il s'est plutôt engagé à travailler à améliorer la rétention des candidats québécois. La FMRQ aimerait qu'il aille encore plus loin. La rétention, c'est bien, mais pourquoi ne pas soumettre les autres provinces à leur propre médecine?

Le Dr Bernier croit fermement qu'il est possible de renverser le flux migratoire. «Je conteste l'idée que nous sommes forcément perdants parce que nous sommes francophones et que nous devons nous résigner à voir partir nos candidats bilingues.» Selon lui, le Québec a les moyens de prendre le leadership. «Pourquoi ne pas élargir les avantages réservés aux Québécois aux autres Canadiens? On pourrait ainsi leur dérouler le tapis rouge et devenir un modèle sur le plan de la formation. N'ayons pas peur d'être compétitifs!»

La formation n'est toutefois qu'une partie de l'équation, rappelle le Dr Godin. Sa fédération souhaite pour sa part une réforme en profondeur de l'environnement de pratique des médecins de famille, qui est loin d'avoir évolué à la même vitesse que le reste du réseau. «Les jeunes médecins recherchent un milieu de pratique intéressant. Ils veulent avoir accès à des plateaux techniques, travailler avec d'autres professionnels en équipe multidisciplinaire, comme ils ont pu le faire au cours de leur formation.»

Les GMF et les cliniques-réseaux constituent une première réponse à cette demande. Mais 3000 des 5000 médecins qui se consacrent à la première ligne n'y ont toujours pas accès. «Québec a annoncé qu'il avait l'intention de regarder certains assouplissements, mais d'ici là, je n'ai rien à annoncer à mes membres», se désole le Dr Godin.

Pourtant, les choses pressent. Ce que tous considéraient comme un simple accident de parcours est maintenant devenu une réalité mesurable aux allures de problème de santé publique, prévient le Dr Gladu. Celui-ci en veut pour preuve le nombre de médecins de famille qui se sont récemment désengagés du réseau public, irrités par ses multiples contraintes. «Pendant longtemps, la liste des désengagés a compté une cinquantaine de spécialistes et seulement quelques médecins de famille. Or, depuis 2003, le nombre de médecins de famille désengagés a explosé. Il a même dépassé le nombre de spécialistes désengagés!»






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  • Jean-Philippe Vaillancourt
    Abonné
    samedi 19 avril 2008 08h52
    Vous le dites vous-même
    « "Parmi tous les omnipraticiens des pays développés, les médecins de famille du Québec ont certainement le rôle le plus élargi qui soit, confirme le Dr Godin. «Les conditions de pratique au Québec sont uniques, il n'y a pas une province qui compte autant de mesures coercitives et qui demande autant de ses omnipraticiens, notamment sur le plan des soins en deuxième et en troisième ligne, tout cela pour un salaire pourtant bien inférieur à celui des spécialistes, qui font un travail semblable dans les hôpitaux.» "

    La pratique la plus élargie dites-vous? Bien sûr, vous vous foutez vous-même dans ce pétrin en continuant contre vents et marrées à protéger des actes qui pourraient être reléguer ou du moins partager avec, entre autre, les infirmières, les psychologues, les chiropraticiens, les podiatres, les ambulanciers etc... et ainsi alléger votre charge; comme c'est le cas dans tous les autres endroits où, comme vous le dites, les médecins de famille ont un rôle "moins élargi".

    Le pétrin dans lequel nous sommes, c'est votre chasse-gardée et votre incapacité à voir le système de soin comme étant une organisation circulaire où chacun peut mettre l'épaule à la roue avec ses compétences professionnelles propres où les professionnels qui gravitent dans ce système se retrouvent les mains liées tant et aussi longtemps que votre cher médecin, qui est par ailleurs fort occupé, n'a pas passé sous examen l'individu.

    Le jour où vous apprendrez qu'un système de santé efficace est un système où le client est réellement celui qui vient chercher le service, peut-être à ce moment là aurez-vous des conditions de travail décentes. Avec un peu moins de pouvoir et de contrôle, j'en conviens, mais l'objectif principal n'est-il pas d'offrir des soins de qualité aux gens qui en demandent? »

  • Lucien Joubert, Md
    Inscrit
    samedi 19 avril 2008 09h12
    La Médecine est malade
    « Chère Madame,
    J'ai lu avec beaucoup d'attention votre article et il me semble que la situation des médecins de famille (MDF)s'est peu améliorée depuis 1961, lorsque j'ai écrit "La Médecine Est Malade (Ed. de l'Homme). Il est vrai que la medecine de famille est maintenant une spécialité- 3 ans d'études après le doctorat, mais les problèmes de MDF semblent dus au gouvernement qui refuse de rendre attrayant la medecine de famille.
    Rien n'est changé et entre temps, les patients souffrent. La Medecine de Famill est vraiment une vocation. Je l'ai pratiqué pendant 7 ans avec beaucoup de dévotions et j'ai été très déçu des condition qui m'ont été faites, après avoir passé six ans de ma vie à étudier et voir que l'étranglement des médecins de familles par les spécialitses rendait l'accès de mes patients au hopitaux presqu'impossible. La police avait plus de pouvoir de faire admettre un patient que j'en avait moi-méme. je me suis donc spécialisé dans une des sciences médicales-la pharmacologie clinique que j'ai praiquée pendant 38 ans aux USA.
    Lucien Joubert MD,
    Auteur de "The Smarter Patient KNows Better". »

  • Bertrand Savoie
    Abonné
    jeudi 24 avril 2008 14h59
    Vieux problème...
    « L' impossible assassinat

    du docteur Marcus Welby

    ...Une réflexion sur l'assurance-maladie au Québec en 1975,

    Paru dans LeMédecin du Québec le premier décembre 1975


    Au moment de cette réflexion sur notre régime d'assurance-maladie, sur ses retombées et sur son avenir, une phrase de Pierre Vallières, l'auteur des Nègres blanc d'Amérique, me revient en tête et je cite:


    - Les ordinateurs décideront pour vous demain du moment où vous serez autorisés de rire et de celui où vous serez autorisés de pleurer; du moment aussi où vous ordonnera de mourir pour le plus grand bien de la planification des choses.


    Cette prophétie paraissait dans Le Devoir du premier décembre 1973, au moment où Monsieur Laplante y méditait encore, en attendant l'éventuelle tombée du Jour.


    C'était l'époque où les ordinateurs de la Régie, en place depuis trois ans et déjà surchauffés, achevaient de nous faire rire et se préparaient à nous faire pleurer.


    Monsieur Castonguay, dit Claude 1er, venait de céder sa place à Monsieur Forget, dit Claude 2 , après avoir prudemment annoncé, avec des trompettes silencieuses, une retraite prématurée et un retour calculé à une relaxante pratique privée.


    Certains médecins se demandaient s'il ne leur serait pas bientôt ordonné de mourir pour le plus grand bien de la planification des choses.


    - La fin du monde est-elle pour demain ?


    Telle semble être encore aujourd'hui la question que se posent, comme moi, après cinq ans d'assurance-maladie, 50% des médecins du Québec.


    Pour y répondre, j'examinerai le cheminement du praticien au cours des cinq dernières années et je tenterai de le faire sans pleurer sur le passé en me rappelant que notre climat est de plus en plus malsain pour les crocodiles.


    Ensuite, en laissant à d'autres le soin de faire de dangereux procès d'intention, j'examinerai la situation actuelle et je verrai ce que l'on a réussi à régler avec des lois, des ordinateurs et des sous.


    Je terminerai en indiquant où se trouvent maintenant les simples boussoles qui pouraient peut-être nous mener sains et saufs vers la sérénité des ciels promis et prédits pour 1980.


    J'étais en pratique depuis dix ans lorsqu'en 1967 j'eus pour la première fois droit à une vision apocalyptique du monde médical de demain. Un audio-visuel parfait devant une cinquantaine de praticiens à l'Institut de cardiologie de Québec. Quelques grands patrons en cravate noire et plusieurs petits en sareau blanc. Un Thomas Boudreau décontracté... I.B.M. en Afrique !


    - Dans dix ans, avait prédit Thomas, dans une ville comme Québec ou Sherbrooke, nous ne retrouverons qu'un seul service d'obstétrique, mais capable d'accoucher au moins deux mille patientes par année. Vers 1980, les amygdalectomies seront faites par des techniciens, en série, sous la supervision d'O.R.L. responsables et super-spécialisés. Avant la fin de ce siècle, au Québec, des centaine d'hôpitaux seront démolis faute de malades, les soins courants se donnant désormais à domicile et la prévention et les diagnostics se faisant dans des Centres Locaux de Santé.


    C'est un Albert Schweitzer québécois qui avait remercié l'économiste aujourd'hui sous-ministre adjoint de la Santé à Ottawa, en versant quelques larmes sur son passé.


    Un passé élégamment décrit par nos « conférenciers Brochu » depuis le docteur Paul David en 1969, jusqu'au docteur Albert Jutras en 1975, en passant par le docteur Roger Dufresne en 1974: cinquante ans de présence, de fidélité et d'espérance auprès des patients les plus croyants et les plus féconds de la terre. Entre la grippe espagnole en 1918 et la vente aux super-marchés des antibiotiques vers 1950, la lutte épique contre la tuberculose et les premiers exploits réels de la chirurgie que devait suivre vers 1960 une certaine sécurité anesthésique et des moyens moins dispendieux de diagnostics.


    À ce moment-là on distinguait déjà à travers les autres les praticiens

    à qui des lois devaient confier bientôt la tâche de combattre presque « gracieusement » la maladie d'une mer à l'autre. Il s'agissait des généralistes et des spécialistes les plus voyants: les chirurgiens, les cardiologues, les gynécologues et les pédiatres.


    Je laisserai à tous ces derniers le plaisir de se demander s'ils ne devraient pas maintenant songer à se « spécialiser à l'intérieur de leur spécialité » comme le suggérait déjà le professeur Pierre Bourgeois en 1969. Je ne veux m'intéresser qu'au cheminement du généraliste à travers le régime.


    Précisons d'abord que le généraliste qui me préoccupe n'est pas le virtuose aux dons particuliers qui, au sortir de la Faculté, choisit de consacrer ses énergies à un problème spécifique, genre varices, obésité, peau et femmes en général et qu'on retrouve rarement en lieux éloignés et jamais en milieux défavorisés.


    Celui dont je parlerai et dont j'examinerai l'odyssée à travers les cinq premières années du régime, c'est le généraliste d'autrefois, l'omnipraticien d'aujourd'hui, le trieur, l'aiguilleur ou le nouveau médecin de famille de demain.


    Le généraliste d'il y a cinq ans, acceptait comme ses aïeuls de 1960, de vivre au milieu de ses patients pour soulager des grands-pères rhumatisants ou paralysés, des grands-mères diabétiques ou hypertendues, des chefs de famille éreintés ou dyspeptiques, des épouses catholiques et fécondes, des grands frères infectés et silencieux, des grandes soeurs rougissantes et inquiètes et des marmots turbulents, énurétiques ou enrhumés...Je rappelle tout de suite que la formation de cette perle rare commençait à la Faculté pour se poursuivre, à une centaine d'exeption près, au hasard des rencontres et des épreuves. C'était surtout Pfizer, Lilly, Nadeau, Casgrain et Charbonneau qui se chargeaient de son recyclage en lui glissant à l'oreille le prix des découvertes les plus récentes ou les recettes personnelles de ses anciens professeurs...


    Ce généraliste répandait toujours son mélange d'art et de science aux quatre coins du pays au moment des grands vents de 1970. Mais des penseurs comme le professeur Robert Debré en France et les docteurs Pierre Jobin et de Guise Vaillancourt ici, semblaient peu rassurés devant la tâche qu'il aurait à accomplir; ils s'inquiétaient autant de sa performance éventuelle en face des problèmes complexes qu'il devrait bientôt résoudre que de sa présence de moins en moins visible en milieux éloignés ou défavorisés, cette noble et coûteuse préoccupation du siècle.


    - Demain, les milieux éloignés et défavorisés auront disparu...de nos cartes électorales, déclarèrent les politiciens.


    - Demain, les effectifs et les installations seront suffisants pour répondre aux besoins actuels, calculèrent les ordinateurs.


    - Après-demain, une formation médicale mieux structurée est possible et techniquement réalisable...si on augmente nos budgets, prétendirent les universités.


    - Tout est bien qui commence mal, conclut le Collège des médecins.


    Et c'est ainsi que le premier novembre 1970, la veille même de la commémoration des morts, le Québec s'éveilla joyeusement avec « le système de santé le plus intelligemment nationalisé au monde » pour reprendre un mot récent d'Alexandre Minkowski, mandarin français fort lucide, mais plus connu comme déviant chronique dans son propre pays .


    Quant à notre généraliste, il s'est retrouvé « gros Jean comme devant », au centre de structures nouvelles, avec une pratique quotidienne transformée et un cerveau en point d'interrogation, ignorant quand et comment se ferait sa propre Révolution tranquille.




    Les structures nouvelles, bien décrites cette années par le docteur Gilbert Blain de l'Université de Montréal, et conséquence d'un déluge de lois et de bonnes intentions, sont depuis deux ans assez visibles pour un observateur averti:


    - régionalisation faite en ménageant les intérêts de milieux déjà favorisés,


    - C.H.U. ouverts aux visiteurs, aux curieux et aux malades quelle que soit la complexité des problèmes,


    - Centres régionaux scandaleusement débordés ou sabordés,


    - Hôpitaux locaux des milieux politiquement faibles en bonne voie de démolition,


    - Et C.L.S.C., boîtes à surprises, toujours à la recherche de nouvelles vocations...


    Le tout doublement supervisé par les ordinateurs de la Régie et ceux des 31 départements de santé communautaires avec le louable objectif, affirme mon nouvel ami Jean Rochon, planificateur optimiste, « d'améliorer le niveau de santé de la population et de lui assurer l'accessibilité complète aux services de santé existants »


    La brève histoire de la transformation progressive de la pratique quotidienne au Québec a toujours été un sujet d'étrange curiosité et de recherches intensives. La Régie, dans ses rapports colorés et même M. Laurent Laplante dans ses éditoriaux ensoleillés, constatent chaque été qu'il semble y avoir une quelconque relation entre les actes posés et le travail réel accompli en médecine de première ligne. Et ils remarquent que ce phénomène est plus apparent sur la Côte-Nord et en Gaspésie, ou à mesure que l'on s'éloigne des grands centres...Comme en Californie !...


    Qu'on sache tout de suite que, pour tous les praticiens du Québec, les premières années du régime furent infernales, ne laissant à personne le temps de réfléchir.


    Encore bon citoyen, notre généraliste, comme il s'y était engagé, tenta par devoir et par intérêt, comme Dieu lui-même, d'être partout à la fois, à son cabinet comme aux urgences, le jour comme la nuit. Il faudrait ici, observer une minute de silence pour nos collègues morts à la tâche, mais je suggérerais plutôt un bref applaudissement pour ceux qu'on croyait décédés mais qui, à cette époque , sont revenus à la vie...


    En plus de devenir infernale, la pratique médicale de notre généraliste sembla devenir inhumaine et méconnaissable pour ses anciens malades lorsqu'ils réalisèrent soudainement que le temps des tendresses était bel et bien révolu. La faculté d'adaptation, la résignation et la compréhension de la plupart d'entre eux méritent d'être signalées et j'ai été heureux de voir leur franchise face à MM. Couture et Boisvert, enquêteurs neutres de l'Université de Sherbrooke, en décembre 1973.


    Quand aux touristes de passage et aux amateurs de médecine préventive qui tentèrent de s'introduire à travers des malades trop nombreux à ce moment-là, j'ai été peu étonné d'apprendre par les mêmes enquêteurs qu'ils avaient été déçus de n'avoir pas rencontré le Mage rêvé ou reçu tout de suite la surprotection globale et gratuite qu'on leur avait pourtant promise.


    Je ne peux terminer ce chapitre concernant l'enfer des années 71-72-73 sans rappeler qu'il fut attisé par certains de nos génies nationaux qui choisirent ce moment anormal pour importer et traduire des normes et des directives qu'ils auraient dû savoir inapplicables dans l'immédiat par ceux auxquels ils les destinaient.


    Et c'est ainsi que se réalise la première prédiction de l'ami Thomas et que l'on se prépare à accueillir « dans des centres capables d'accoucher 2000 patientes par année », des femmes à risques élevés qui, depuis cinq ans, s'inscrivent là comme ailleurs sur des listes d'attente en vue d'une ligature ou d'une hystérectomie en attendant d'y revenir, calculent les ordinateurs, grands-mères ou marraines de petits fils et de filleuls intelligents, sages et normaux !


    Certains généralistes autrefois débrouillards au milieu des joies et des peines quotidiennes sont ainsi devenus « pour le plus grand bien de la planification des choses », les trieurs, les aiguilleurs et les diplômés en premiers soins dont le système avait besoin. D'autres se sont découverts des dons et sont allés rejoindre les virtuoses des grandes villes devenant leurs associés ou leurs actionnaires.


    - Tous les goûts sont dans la nature !


    Très peu d'anciens généralistes, aux dernières nouvelles, avaient prononcé les voeux d'obéissance, d'égalité et de fraternité exigés pour participer à ce nouveau jeu du siècle, ce jeu d'équipe, multidisciplinaire, à la portée de tous, exigeant certains talents particuliers, inventé non pour les malades mais pour le monde ordinaire, différent du bingo et qui se joue dans les boîtes à surprises dont je parlais tantôt.


    On commence à mieux percevoir à l`heure actuelle le cheminement plus logique du généraliste qui tente vraiment depuis un an ou deux de reprendre ses esprits. Avec l'arrivée des renforts, il a pu trouver enfin le temps non seulement de voyager mais aussi de causer avec son notaire, son comptable, ses amis et ses patients:


    - Les médecins ne meurent ni riches, ni vieux, lui a rappelé son notaire...

    - Surtout pas par les temps qui courent, a renchéri son comptable...

    - À moins de se regrouper comme tout le monde, lui ont dit ses amis...

    - Alléluia, ont chanté ses patients.


    Et c'est ainsi qu'on trouve maintenant partout, au bas du Mont-Royal comme au pied des falaises, sur les rives du Saint-Laurent comme sur les bords du Richelieu, du Saint-Maurice, de la Chaudière, du Saguenay et du Lac-Saint-Jean, entre les Laurentides et les Appalaches et jusqu'en Abitibi, des cliniques médicales regroupant anciens et futurs WELBY du Québec.


    Si ce phénomène persiste nos malades se retrouveront demain avec un réseau de soins complets qui n'aura que le mignon défaut d'être privé, mais qui aura l'avantage de n'avoir pas coûté une seule goutte de sueur et moins que deux sous au ministère des Affaires sociales.


    On commence donc à comprendre que la gratuité des soins a permis aux médecins de s'organiser pour mieux répondre aux anciens et aux nouveaux appels. On découvre lentement que l'important n'était pas que la distribution des soins courants se fasse dans des institutions publiques ou privées, mais qu'elle se fasse...D'ici un an ou deux, on cessera enfin de s'inquiéter de la quantité des soins fournis pour s'attaquer aux vrais problèmes, celui de la qualité des soins dispensés et celui de la véritable prévention.


    J'ai promis, au début de cet exposé, d'indiquer où se trouvent, selon moi, les simples boussoles qui pourraient peut-être nous conduire sains et saufs vers les ciels prédits pour 1980. Elles se trouvent, en pièces détachées, non pas dans les cerveaux électroniques de la Régie ni dans les cervelles inquiètes de nos corporations professionnelles, mais dans les tiroirs-caisses de nos universités et les réserves de lucidité de nos syndicats médicaux.


    Une récente visite à la Régie m'a convaincu que des cerveaux mécaniques ne pouvaient qu'enregistrer sur bandes magnétiques le bon et le mauvais folklore de ce pays, et que c'est en faisant de simples règles de trois ou en additionnant d'imprévisibles inconnus qu'on tentait de diffuser des symphonies nouvelles. Il n'est plus nécessaire d'assister aux assemblées annuelles de la Corporation pour savoir que d'honnêtes folkloristes, devenus mélomanes officiels, s'amusent avec leurs doigts en tentant de trouver des critères pour apprécier les extraits classiques ou futuristes qu'ils sont obligés d'entendre et qu'ils devront bientôt juger.


    Seules nos universités, maintenant sises aux quatre points cardinaux, pourraient bientôt, avec de nouveaux budgets et en collaborant entre elles, offrir aux praticiens, généralistes comme spécialistes, les soins intensifs dont ils auront bientôt un urgent besoin.


    Et s'il est vrai que « la médecine rend malade », pourquoi chercher midi à quatorze heures ? C'est peut-être par là que doit commencer la véritable prévention. Je ne suis pas inquiet de l'autre qui, avec ses nouveaux Départements de Santé Communautaire, ses équipes multidisciplinaires et quelques autres idées importées au bon moment des bons pays, finira bien par pousuivre son bonhomme de chemin vers des C.L.S.C., stérilisés et enfin « démédicalisés ». Reste à examiner les réserves de lucidité de nos syndicats médicaux dont les dirigeants savent qu'il est périlleux de perdre le nord quand le temps devient brumeux. Ils sauront sûrement convaincre leurs membres de l'importance qu'auront à l'avenir les diplômes de compétence. Restera à négocier les moyens de les acquérir et il sera sûrement intéressant de voir en 1980 le résultat des nouvelles ententes et de voir entre qui elles auront été signées.


    Pour résumer, je dirai que malades et médecins, après avoir vécu et cru mourir dans le système d'assurance-maladie le plus incohérent et le plus dispendieux au monde, se sont retrouvés cinq ans plus tard dans un climat d'optimisme relatif. Vers 1980, si les universités jouent bien leur rôle, nos malades seront à la veille d'avoir la garantie qu'ils pourront obtenir partout des soins curatifs et préventifs de qualité. Et nos médecins ayant peut-être appris, comme disent les Arabes que « les têtes où il n'y a plus de fierté méritent d'être coupées », seront en voie de reconquérir cette vertu un moment menacée par des lois, des ordinateurs et des sous.


    _______________________________________________________

    Ce texte fut d'abord présenté au 48e Congrès annuel de l'Association des médecins de langue française, à Sherbrooke, le 18 octobre 1975. Il fut ensuite publié dans Le Médecin du Québec en décembre 1975.

    ________________________________________________________










    L' impossible assassinat

    du docteur Marcus Welby

    ...Une réflexion sur l'assurance-maladie au Québec en 1975,

    Paru dans LeMédecin du Québec le premier décembre 1975


    Au moment de cette réflexion sur notre régime d'assurance-maladie, sur ses retombées et sur son avenir, une phrase de Pierre Vallières, l'auteur des Nègres blanc d'Amérique, me revient en tête et je cite:


    - Les ordinateurs décideront pour vous demain du moment où vous serez autorisés de rire et de celui où vous serez autorisés de pleurer; du moment aussi où vous ordonnera de mourir pour le plus grand bien de la planification des choses.


    Cette prophétie paraissait dans Le Devoir du premier décembre 1973, au moment où Monsieur Laplante y méditait encore, en attendant l'éventuelle tombée du Jour.


    C'était l'époque où les ordinateurs de la Régie, en place depuis trois ans et déjà surchauffés, achevaient de nous faire rire et se préparaient à nous faire pleurer.


    Monsieur Castonguay, dit Claude 1er, venait de céder sa place à Monsieur Forget, dit Claude 2 , après avoir prudemment annoncé, avec des trompettes silencieuses, une retraite prématurée et un retour calculé à une relaxante pratique privée.


    Certains médecins se demandaient s'il ne leur serait pas bientôt ordonné de mourir pour le plus grand bien de la planification des choses.


    - La fin du monde est-elle pour demain ?


    Telle semble être encore aujourd'hui la question que se posent, comme moi, après cinq ans d'assurance-maladie, 50% des médecins du Québec.


    Pour y répondre, j'examinerai le cheminement du praticien au cours des cinq dernières années et je tenterai de le faire sans pleurer sur le passé en me rappelant que notre climat est de plus en plus malsain pour les crocodiles.


    Ensuite, en laissant à d'autres le soin de faire de dangereux procès d'intention, j'examinerai la situation actuelle et je verrai ce que l'on a réussi à régler avec des lois, des ordinateurs et des sous.


    Je terminerai en indiquant où se trouvent maintenant les simples boussoles qui pouraient peut-être nous mener sains et saufs vers la sérénité des ciels promis et prédits pour 1980.


    J'étais en pratique depuis dix ans lorsqu'en 1967 j'eus pour la première fois droit à une vision apocalyptique du monde médical de demain. Un audio-visuel parfait devant une cinquantaine de praticiens à l'Institut de cardiologie de Québec. Quelques grands patrons en cravate noire et plusieurs petits en sareau blanc. Un Thomas Boudreau décontracté... I.B.M. en Afrique !


    - Dans dix ans, avait prédit Thomas, dans une ville comme Québec ou Sherbrooke, nous ne retrouverons qu'un seul service d'obstétrique, mais capable d'accoucher au moins deux mille patientes par année. Vers 1980, les amygdalectomies seront faites par des techniciens, en série, sous la supervision d'O.R.L. responsables et super-spécialisés. Avant la fin de ce siècle, au Québec, des centaine d'hôpitaux seront démolis faute de malades, les soins courants se donnant désormais à domicile et la prévention et les diagnostics se faisant dans des Centres Locaux de Santé.


    C'est un Albert Schweitzer québécois qui avait remercié l'économiste aujourd'hui sous-ministre adjoint de la Santé à Ottawa, en versant quelques larmes sur son passé.


    Un passé élégamment décrit par nos « conférenciers Brochu » depuis le docteur Paul David en 1969, jusqu'au docteur Albert Jutras en 1975, en passant par le docteur Roger Dufresne en 1974: cinquante ans de présence, de fidélité et d'espérance auprès des patients les plus croyants et les plus féconds de la terre. Entre la grippe espagnole en 1918 et la vente aux super-marchés des antibiotiques vers 1950, la lutte épique contre la tuberculose et les premiers exploits réels de la chirurgie que devait suivre vers 1960 une certaine sécurité anesthésique et des moyens moins dispendieux de diagnostics.


    À ce moment-là on distinguait déjà à travers les autres les praticiens

    à qui des lois devaient confier bientôt la tâche de combattre presque « gracieusement » la maladie d'une mer à l'autre. Il s'agissait des généralistes et des spécialistes les plus voyants: les chirurgiens, les cardiologues, les gynécologues et les pédiatres.


    Je laisserai à tous ces derniers le plaisir de se demander s'ils ne devraient pas maintenant songer à se « spécialiser à l'intérieur de leur spécialité » comme le suggérait déjà le professeur Pierre Bourgeois en 1969. Je ne veux m'intéresser qu'au cheminement du généraliste à travers le régime.


    Précisons d'abord que le généraliste qui me préoccupe n'est pas le virtuose aux dons particuliers qui, au sortir de la Faculté, choisit de consacrer ses énergies à un problème spécifique, genre varices, obésité, peau et femmes en général et qu'on retrouve rarement en lieux éloignés et jamais en milieux défavorisés.


    Celui dont je parlerai et dont j'examinerai l'odyssée à travers les cinq premières années du régime, c'est le généraliste d'autrefois, l'omnipraticien d'aujourd'hui, le trieur, l'aiguilleur ou le nouveau médecin de famille de demain.


    Le généraliste d'il y a cinq ans, acceptait comme ses aïeuls de 1960, de vivre au milieu de ses patients pour soulager des grands-pères rhumatisants ou paralysés, des grands-mères diabétiques ou hypertendues, des chefs de famille éreintés ou dyspeptiques, des épouses catholiques et fécondes, des grands frères infectés et silencieux, des grandes soeurs rougissantes et inquiètes et des marmots turbulents, énurétiques ou enrhumés...Je rappelle tout de suite que la formation de cette perle rare commençait à la Faculté pour se poursuivre, à une centaine d'exeption près, au hasard des rencontres et des épreuves. C'était surtout Pfizer, Lilly, Nadeau, Casgrain et Charbonneau qui se chargeaient de son recyclage en lui glissant à l'oreille le prix des découvertes les plus récentes ou les recettes personnelles de ses anciens professeurs...


    Ce généraliste répandait toujours son mélange d'art et de science aux quatre coins du pays au moment des grands vents de 1970. Mais des penseurs comme le professeur Robert Debré en France et les docteurs Pierre Jobin et de Guise Vaillancourt ici, semblaient peu rassurés devant la tâche qu'il aurait à accomplir; ils s'inquiétaient autant de sa performance éventuelle en face des problèmes complexes qu'il devrait bientôt résoudre que de sa présence de moins en moins visible en milieux éloignés ou défavorisés, cette noble et coûteuse préoccupation du siècle.


    - Demain, les milieux éloignés et défavorisés auront disparu...de nos cartes électorales, déclarèrent les politiciens.


    - Demain, les effectifs et les installations seront suffisants pour répondre aux besoins actuels, calculèrent les ordinateurs.


    - Après-demain, une formation médicale mieux structurée est possible et techniquement réalisable...si on augmente nos budgets, prétendirent les universités.


    - Tout est bien qui commence mal, conclut le Collège des médecins.


    Et c'est ainsi que le premier novembre 1970, la veille même de la commémoration des morts, le Québec s'éveilla joyeusement avec « le système de santé le plus intelligemment nationalisé au monde » pour reprendre un mot récent d'Alexandre Minkowski, mandarin français fort lucide, mais plus connu comme déviant chronique dans son propre pays .


    Quant à notre généraliste, il s'est retrouvé « gros Jean comme devant », au centre de structures nouvelles, avec une pratique quotidienne transformée et un cerveau en point d'interrogation, ignorant quand et comment se ferait sa propre Révolution tranquille.




    Les structures nouvelles, bien décrites cette années par le docteur Gilbert Blain de l'Université de Montréal, et conséquence d'un déluge de lois et de bonnes intentions, sont depuis deux ans assez visibles pour un observateur averti:


    - régionalisation faite en ménageant les intérêts de milieux déjà favorisés,


    - C.H.U. ouverts aux visiteurs, aux curieux et aux malades quelle que soit la complexité des problèmes,


    - Centres régionaux scandaleusement débordés ou sabordés,


    - Hôpitaux locaux des milieux politiquement faibles en bonne voie de démolition,


    - Et C.L.S.C., boîtes à surprises, toujours à la recherche de nouvelles vocations...


    Le tout doublement supervisé par les ordinateurs de la Régie et ceux des 31 départements de santé communautaires avec le louable objectif, affirme mon nouvel ami Jean Rochon, planificateur optimiste, « d'améliorer le niveau de santé de la population et de lui assurer l'accessibilité complète aux services de santé existants »


    La brève histoire de la transformation progressive de la pratique quotidienne au Québec a toujours été un sujet d'étrange curiosité et de recherches intensives. La Régie, dans ses rapports colorés et même M. Laurent Laplante dans ses éditoriaux ensoleillés, constatent chaque été qu'il semble y avoir une quelconque relation entre les actes posés et le travail réel accompli en médecine de première ligne. Et ils remarquent que ce phénomène est plus apparent sur la Côte-Nord et en Gaspésie, ou à mesure que l'on s'éloigne des grands centres...Comme en Californie !...


    Qu'on sache tout de suite que, pour tous les praticiens du Québec, les premières années du régime furent infernales, ne laissant à personne le temps de réfléchir.


    Encore bon citoyen, notre généraliste, comme il s'y était engagé, tenta par devoir et par intérêt, comme Dieu lui-même, d'être partout à la fois, à son cabinet comme aux urgences, le jour comme la nuit. Il faudrait ici, observer une minute de silence pour nos collègues morts à la tâche, mais je suggérerais plutôt un bref applaudissement pour ceux qu'on croyait décédés mais qui, à cette époque , sont revenus à la vie...


    En plus de devenir infernale, la pratique médicale de notre généraliste sembla devenir inhumaine et méconnaissable pour ses anciens malades lorsqu'ils réalisèrent soudainement que le temps des tendresses était bel et bien révolu. La faculté d'adaptation, la résignation et la compréhension de la plupart d'entre eux méritent d'être signalées et j'ai été heureux de voir leur franchise face à MM. Couture et Boisvert, enquêteurs neutres de l'Université de Sherbrooke, en décembre 1973.


    Quand aux touristes de passage et aux amateurs de médecine préventive qui tentèrent de s'introduire à travers des malades trop nombreux à ce moment-là, j'ai été peu étonné d'apprendre par les mêmes enquêteurs qu'ils avaient été déçus de n'avoir pas rencontré le Mage rêvé ou reçu tout de suite la surprotection globale et gratuite qu'on leur avait pourtant promise.


    Je ne peux terminer ce chapitre concernant l'enfer des années 71-72-73 sans rappeler qu'il fut attisé par certains de nos génies nationaux qui choisirent ce moment anormal pour importer et traduire des normes et des directives qu'ils auraient dû savoir inapplicables dans l'immédiat par ceux auxquels ils les destinaient.


    Et c'est ainsi que se réalise la première prédiction de l'ami Thomas et que l'on se prépare à accueillir « dans des centres capables d'accoucher 2000 patientes par année », des femmes à risques élevés qui, depuis cinq ans, s'inscrivent là comme ailleurs sur des listes d'attente en vue d'une ligature ou d'une hystérectomie en attendant d'y revenir, calculent les ordinateurs, grands-mères ou marraines de petits fils et de filleuls intelligents, sages et normaux !


    Certains généralistes autrefois débrouillards au milieu des joies et des peines quotidiennes sont ainsi devenus « pour le plus grand bien de la planification des choses », les trieurs, les aiguilleurs et les diplômés en premiers soins dont le système avait besoin. D'autres se sont découverts des dons et sont allés rejoindre les virtuoses des grandes villes devenant leurs associés ou leurs actionnaires.


    - Tous les goûts sont dans la nature !


    Très peu d'anciens généralistes, aux dernières nouvelles, avaient prononcé les voeux d'obéissance, d'égalité et de fraternité exigés pour participer à ce nouveau jeu du siècle, ce jeu d'équipe, multidisciplinaire, à la portée de tous, exigeant certains talents particuliers, inventé non pour les malades mais pour le monde ordinaire, différent du bingo et qui se joue dans les boîtes à surprises dont je parlais tantôt.


    On commence à mieux percevoir à l`heure actuelle le cheminement plus logique du généraliste qui tente vraiment depuis un an ou deux de reprendre ses esprits. Avec l'arrivée des renforts, il a pu trouver enfin le temps non seulement de voyager mais aussi de causer avec son notaire, son comptable, ses amis et ses patients:


    - Les médecins ne meurent ni riches, ni vieux, lui a rappelé son notaire...

    - Surtout pas par les temps qui courent, a renchéri son comptable...

    - À moins de se regrouper comme tout le monde, lui ont dit ses amis...

    - Alléluia, ont chanté ses patients.


    Et c'est ainsi qu'on trouve maintenant partout, au bas du Mont-Royal comme au pied des falaises, sur les rives du Saint-Laurent comme sur les bords du Richelieu, du Saint-Maurice, de la Chaudière, du Saguenay et du Lac-Saint-Jean, entre les Laurentides et les Appalaches et jusqu'en Abitibi, des cliniques médicales regroupant anciens et futurs WELBY du Québec.


    Si ce phénomène persiste nos malades se retrouveront demain avec un réseau de soins complets qui n'aura que le mignon défaut d'être privé, mais qui aura l'avantage de n'avoir pas coûté une seule goutte de sueur et moins que deux sous au ministère des Affaires sociales.


    On commence donc à comprendre que la gratuité des soins a permis aux médecins de s'organiser pour mieux répondre aux anciens et aux nouveaux appels. On découvre lentement que l'important n'était pas que la distribution des soins courants se fasse dans des institutions publiques ou privées, mais qu'elle se fasse...D'ici un an ou deux, on cessera enfin de s'inquiéter de la quantité des soins fournis pour s'attaquer aux vrais problèmes, celui de la qualité des soins dispensés et celui de la véritable prévention.


    J'ai promis, au début de cet exposé, d'indiquer où se trouvent, selon moi, les simples boussoles qui pourraient peut-être nous conduire sains et saufs vers les ciels prédits pour 1980. Elles se trouvent, en pièces détachées, non pas dans les cerveaux électroniques de la Régie ni dans les cervelles inquiètes de nos corporations professionnelles, mais dans les tiroirs-caisses de nos universités et les réserves de lucidité de nos syndicats médicaux.


    Une récente visite à la Régie m'a convaincu que des cerveaux mécaniques ne pouvaient qu'enregistrer sur bandes magnétiques le bon et le mauvais folklore de ce pays, et que c'est en faisant de simples règles de trois ou en additionnant d'imprévisibles inconnus qu'on tentait de diffuser des symphonies nouvelles. Il n'est plus nécessaire d'assister aux assemblées annuelles de la Corporation pour savoir que d'honnêtes folkloristes, devenus mélomanes officiels, s'amusent avec leurs doigts en tentant de trouver des critères pour apprécier les extraits classiques ou futuristes qu'ils sont obligés d'entendre et qu'ils devront bientôt juger.


    Seules nos universités, maintenant sises aux quatre points cardinaux, pourraient bientôt, avec de nouveaux budgets et en collaborant entre elles, offrir aux praticiens, généralistes comme spécialistes, les soins intensifs dont ils auront bientôt un urgent besoin.


    Et s'il est vrai que « la médecine rend malade », pourquoi chercher midi à quatorze heures ? C'est peut-être par là que doit commencer la véritable prévention. Je ne suis pas inquiet de l'autre qui, avec ses nouveaux Départements de Santé Communautaire, ses équipes multidisciplinaires et quelques autres idées importées au bon moment des bons pays, finira bien par pousuivre son bonhomme de chemin vers des C.L.S.C., stérilisés et enfin « démédicalisés ». Reste à examiner les réserves de lucidité de nos syndicats médicaux dont les dirigeants savent qu'il est périlleux de perdre le nord quand le temps devient brumeux. Ils sauront sûrement convaincre leurs membres de l'importance qu'auront à l'avenir les diplômes de compétence. Restera à négocier les moyens de les acquérir et il sera sûrement intéressant de voir en 1980 le résultat des nouvelles ententes et de voir entre qui elles auront été signées.


    Pour résumer, je dirai que malades et médecins, après avoir vécu et cru mourir dans le système d'assurance-maladie le plus incohérent et le plus dispendieux au monde, se sont retrouvés cinq ans plus tard dans un climat d'optimisme relatif. Vers 1980, si les universités jouent bien leur rôle, nos malades seront à la veille d'avoir la garantie qu'ils pourront obtenir partout des soins curatifs et préventifs de qualité. Et nos médecins ayant peut-être appris, comme disent les Arabes que « les têtes où il n'y a plus de fierté méritent d'être coupées », seront en voie de reconquérir cette vertu un moment menacée par des lois, des ordinateurs et des sous.


    _______________________________________________________

    Ce texte fut d'abord présenté au 48e Congrès annuel de l'Association des médecins de langue française, à Sherbrooke, le 18 octobre 1975. Il fut ensuite publié dans Le Médecin du Québec en décembre 1975.
    Bertrand Savoie
    médecin retraité depuis 10 ans Québec
    savoieb@videotron.ca »

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