jeudi 26 novembre 2009 Dernière mise à jour 11h00


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Atomes et pouvoir

Fabien Deglise   2 février 2008  Santé
Des travaux de 1,4 milliard prolongeront d’une trentaine d’années l’existence de la centrale de Point Lepreau.
Photo : La Presse canadienne (photo)
Des travaux de 1,4 milliard prolongeront d’une trentaine d’années l’existence de la centrale de Point Lepreau.
Frappé de plein fouet par la crise politique des isotopes médicaux, l'univers du nucléaire au Canada s'est montré plutôt effervescent au cours des dernières semaines. Et ce n'est sans doute qu'un début pour ce secteur dont la croissance annoncée risque à l'avenir d'attiser les jeux de pouvoir.

La réaction en chaîne s'est produite. La crise des isotopes médicaux, induite par la fermeture prolongée à la fin de l'année dernière du réacteur nucléaire de Chalk River en Ontario, a fait s'emballer le coeur du secteur nucléaire canadien.

Dans ce bassin en ébullition, les députés fédéraux ont plongé — pour forcer la réouverture de cette centrale —, le patron d'Énergie atomique du Canada limitée (EACL), gestionnaire dudit réacteur, a démissionner et la présidente de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN), l'autorité quasi judiciaire de surveillance de ce secteur hautement stratégique, s'est fait montrer la porte par le gouvernement Harper. Cela, dans la controverse et les rafales d'épithètes.

Et cette effervescence, croient plusieurs experts, est loin d'être passagère dans le monde de l'atome et de l'électricité, dont la croissance importante annoncée pour les prochaines années fait naître aujourd'hui les espoirs, les perspectives de profits et, forcément, les jeux de pouvoir.

«À la fin de ma carrière aujourd'hui, je me retrouve devant le même portrait qu'à mes débuts dans les années 60», résume Daniel Rozon, vieux routier du nucléaire au Canada et membre du Conseil consultatif de la Société de gestion des déchets nucléaires. «Nous entrons dans de belles années pour le nucléaire, comparativement aux 20 dernières où il ne s'est pas passé grand-chose. Il va y avoir des rénovations de réacteurs, la construction de nouvelles centrales et la vente de réacteurs à l'étranger.»

Poussé par une demande croissante en énergie partout sur la planète, mais aussi par des préoccupations environnementales qui paradoxalement jouent désormais en faveur de ce mode de production d'électricité, l'univers de la fission et de l'eau lourde voit désormais le vent s'approcher de ses voiles. «Rien qu'au Canada, on envisage des investissements de 40 à 50 milliards pour les 20 prochaines années, poursuit M. Rozon. C'est majeur.» Majeur et... principalement concentré en Ontario, où les deux tiers des gros projets nucléaires devraient voir en effet le jour.

Avec en toile de fond l'ambitieux plan de l'administration McGuinty de fermer d'ici 2009 toutes les centrales électriques au charbon de l'Ontario, afin de les remplacer par des installations moins polluantes, la province voisine du Québec donne désormais le ton au développement de ce secteur.

Au total, six projets d'envergure sont en cours ou sur les tables à dessin, dont la remise en état des réacteurs 1 et 2 de sa centrale Bruce Power de Tiverton, sur la rive est du lac Huron, où 1500 travailleurs ont actuellement la pelle en main, ou encore l'ajout d'une nouvelle unité électronucléaire sur le site de la centrale Darlington de l'Ontario Power Generation (OPG)

Et ce n'est pas tout. Le 1er avril prochain, au nord de la baie de Fundy, le réacteur principal de Point Lepreau, propriété d'Énergie Nouveau-Brunswick, doit suspendre temporairement la fission de son coeur afin de procéder au remplacement de ses tubes de force qui contiennent l'uranium, le carburant d'une centrale nucléaire. Ces travaux de retubage, évalués à 1,4 milliard de dollars, doivent prolonger l'existence de cette centrale d'une trentaine d'années.

Un même traitement pourrait également être administré à la centrale québécoise de Gentilly. Hydro-Québec doit bientôt statuer sur le sort de cet équipement dont la remise à neuf (1,4 milliard) coûterait deux millions de plus que son démantèlement (1,2 milliard).

Quant à l'Alberta, elle rêve déjà à sa centrale de Peace River. Le projet, qui en est à ses premiers balbutiements, est orchestré par l'Energy Alberta Corporation. Il pourrait répondre à un besoin croissant en énergie lié à l'extraction, dans ce coin du Canada, du pétrole des sables bitumineux.

Une tarte et trois joueurs

Dans le monde de la fission, où l'inertie règne depuis 20 ans, la manne fait certainement plaisir à voir. Surtout chez les trois principaux acteurs mondiaux du nucléaire, qui pourraient bien se partager d'ici 2030, sur le marché canadien, la tarte des milliards atomiques.

Leurs noms? Énergie atomique du Canada (EACL), une société de la Couronne qui fait la promotion de son réacteur à tubes de force et à eau lourde Candu (pour Canada Deutérium Uranium) de nouvelle génération, le ACR (Advanced Candu Reactor) 1000. Cette technologie canadienne se frotte à celle franco-américaine de ces deux principales rivales: Areva, une multinationale française, et l'américaine Westinghouse.

Ces deux géants ont dans leurs valises l'idée d'un réacteur à eau pressurisée (REP), largement répandu en Europe, qui diffère de celui à tubes d'EACL mais qui, dans les faits, sur un marché mondialisé, peut aspirer autant à participer au développement du secteur nucléaire canadien. «Les signes que nous recevons actuellement laissent croire que nous avançons vers une mise en concurrence des deux technologies pour les projets de construction à venir, dit Armand Laferrère, président d'Areva Canada. Et on ne peut que s'en réjouir. La transparence, dans l'octroi de contrat, ne fait jamais de mal à personne.»

Le Canada nuit au Canada

Or, étrangement, dans cette course à la centrale, Énergie atomique du Canada, avec son ACR-1000, partirait pour le moment avec un certain retard. C'est du moins la conclusion à laquelle est arrivé en septembre dernier le bureau du vérificateur général du Canada, après avoir passé au crible les activités de la société de la Couronne et constaté au passage que la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) avait, au cours des derniers mois, pris une décision qui «nuira à la compétitivité d'EACL», écrit la vérificatrice Nancy Cheng dans son rapport.

Explications: la construction d'une centrale venant avec des factures de plusieurs milliards, les investisseurs jettent généralement leur dévolu sur des technologies acceptées ou sur le point de l'être par les autorités réglementaires des pays où ces centrales se mettent à chauffer. Dans cette optique, EACL avait soumis les détails de son ACR-1000 à la CCSN pour obtenir d'elle une déclaration écrite qui aurait affirmé qu'aucun obstacle fondamental ne pourrait empêcher l'attribution d'un permis pour ce type de réacteur. EACL possède une telle déclaration des autorités américaines pour l'implantation de son réacteur nouvelle génération sur leur territoire.

Le hic est qu'en décembre 2006 la CCSN a rompu les discussions avec EACL au sujet de cette déclaration écrite primordiale, indique le rapport de la vérificatrice. Et ce, «en alléguant une pénurie de ressources», peut-on lire dans son rapport

«C'est une excuse qui ne tient pas la route, dit Daniel Rozon. Si on le lui avait demandé, le gouvernement n'aurait jamais refusé d'accorder des ressources supplémentaires à la CCSN, vu l'importance du processus. En agissant de la sorte, la Commission a, malgré elle, influencé les forces du marché, au détriment du bien public et de la technologie canadienne» qui, du même coup, sans déclaration de la CCSN, plaçait EACL dans «une drôle de position», ajoute-t-il.

L'analyse est partagée par plusieurs acteurs du nucléaire, sauf EACL qui, dans les faits, ne se considère pas plus désavantagée que ses concurrentes. «Eux aussi doivent passer par cette étape [de préqualification à un permis pour leur réacteur]», dit Roland Boucher, vice-président d'EACL. Et le manque de «ressources» invoqué par la Commission pour l'évaluation de l'ACR-1000 aurait finalement pu toucher tous les autres acteurs du milieu. Imposant ainsi une contrainte de plus à des financiers qui apprécient rarement les retards, lesquels empêchent de profiter de l'instant présent.

«Nous sommes sans doute ici devant une preuve de plus que la loi actuelle sur le contrôle de l'énergie nucléaire mériterait d'être modernisée, commente Pierre Guimond, de l'Association nucléaire du Canada. Cette loi date des années 50. Elle a été un peu modifiée en 1997, mais elle conserve encore des travers de son époque d'origine», principalement en ce qui a trait à la protection des investissements mais aussi au temps qui s'écoule entre le premier coup de pelle pour la construction d'une centrale et la production d'électricité. «Il faut compter 10 ans, poursuit-il, 10 ans pendant lesquels le capital ne rapporte rien. Et pour composer avec ça, il faut avoir les reins solides.»

Nouvel ordre nucléaire

Devant cette configuration des autorités réglementaires, le licenciement de la présidente de la CCSN, Linda Keen, au début de l'année, pourrait donc s'apparenter à un remède politique visant à favoriser l'expression des forces du marché. Un marché, du reste, dont l'explosion et l'importance économique n'est plus à démontrer.

Mais pour Jean Koclas, professeur de génie nucléaire à l'École polytechnique de Montréal, c'est plutôt de «l'affaiblissement de la Commission» à la suite d'une «ingérence politique» qu'il faudrait parler. Et qu'il faut regretter. «Ça ne sert les intérêts de personne, dit-il. On pourrait même à l'avenir se retrouver avec un outil réglementaire qui ne va plus oser user de son autorité pour faire respecter les normes en vigueur.»

Le risque est là. Mais il reste bien théorique, selon Daniel Rozon, qui reconnaît que le monde du nucléaire ne pourra finalement jamais se passer de réglementation. «Il faut par contre, à la tête de la CCSN, quelqu'un qui, à l'avenir, comprend ce qui se passe dans ce secteur», dit-il. Un secteur qui, à l'image des équipements participant à son développement, se divise, nage parfois en eau lourde, s'excite, demeure instable mais voit au final ses forces vives canalisées malgré elles.






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Jérémie Gravel
    Abonné
    samedi 2 février 2008 10h33
    2 millions?
    « "la remise à neuf (1,4 milliard) coûterait deux millions de plus que son démantèlement (1,2 milliard)". Si mes calculs sont bons, la différence n'est pas de 2 millions, mais bien de 200 millions!!!...une petite différence de 198 millions..héhé »

  • Mario Tremblay
    Abonné
    samedi 2 février 2008 11h05
    Enfin!
    « Pourrons-nous, nous aussi, enfin avoir nos « incidents nucléaires », comme aux É.-U. il y a quelques années? Nous serions alors véritablement dans la cour des grands. »

  • Jean François Bissonnette
    Inscrit
    dimanche 3 février 2008 13h20
    Le nucléaire et le problème de la responsabilité
    « Le vingtième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl en 2006 est venu nous rappeler que le progrès technique et scientifique contient parfois le germe de l'horreur et de la destruction. Certes, l'énergie nucléaire est généralement prometteuse du fait de sa propreté, qui la rend préférable à d'autres sources d'énergie plus polluantes. En revanche, on sait aussi qu'il s'agit d'une boîte de Pandore, pouvant rapidement échapper à notre contrôle. Le risque d'un Tchernobyl bis est tout à fait réel. En dépit d'une amélioration des mesures de sécurité dans les centrales nucléaires depuis vingt ans, rien ne permet d'affirmer qu'un tel accident ne se reproduira pas. Toute activité humaine comporte des risques, cela va de soi. La question de la rationalité du choix du nucléaire impose de comparer ces risques aux avantages que l'on peut en retirer, et la réponse à cette question est tout sauf évidente. Cette question est d'autant plus complexe, d'ailleurs, qu'elle soulève le problème fondamental de la responsabilité, quant à la décision d'opter pour cette filière, d'une part, mais aussi face aux conséquences en cas d'accident.

    Après l'explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, les autorités soviétiques furent confrontées aux conséquences de leur décision. Tandis que des centaines de kilomètres carrés devenaient inhabitables pour des générations à venir, leur problème principal fut de circonscrire la catastrophe, d'abord en éteignant l'incendie infernal, puis en cherchant à emprisonner les radiations sous un sarcophage titanesque qu'il devient d'ailleurs urgent de remplacer aujourd'hui. La gestion de cette crise exigea une mobilisation considérable. On estime que près d'un million de personnes, civils et militaires, participèrent, dès le lendemain de l'explosion et au cours des mois qui suivirent, à ces opérations capitales. Il n'y avait pas de choix possible : il fallait le faire. Ainsi, des centaines de milliers de personnes, par leur courage, leur abnégation et leur travail acharné, auront permis de limiter les conséquences déjà incommensurables de l'accident. Bien peu de gens sur Terre peuvent se vanter d'avoir sauvé le monde. Les « liquidateurs » de Tchernobyl l'ont fait , en s'exposant à des niveaux extrêmes de radiation. Plusieurs dizaines de milliers de ces travailleurs héroïques en sont morts, à plus ou moins brève échéance, et dans des souffrances atroces. Or, non seulement ces héros furent oubliés par les autorités, on leur a menti sur les risques qu'ils encouraient. On les a délibérément sacrifiés, et force est d'admettre que ce sacrifice était nécessaire. Les radiations détruisaient les circuits électroniques des robots affectés aux tâches de nettoyage, que seuls des humains purent ainsi accomplir. La question se pose donc avec une pertinence certaine. Si l'Union soviétique n'avait pas été une dictature, capable de mobiliser de force un nombre aussi important de personnes, capable de dissimuler la vérité sur les risques et les conséquences de la situation, et capable d'exiger le sacrifice de la vie de dizaines de milliers de gens, les autorités auraient-elles réussi à juguler la catastrophe et à en limiter les conséquences?

    Le nucléaire civil est aujourd'hui présent dans la plupart des pays développés et démocratiques. Pour répondre à sa demande insatiable d'électricité, l'Ontario affirme vouloir construire de nouvelles centrales. Certes, on nous assure de la fiabilité des techniques employées, et on nous vante le bien-être général que la population pourra en retirer. Cela est sans doute vrai, mais il y a un mais. Le premier incident de l'histoire du nucléaire civil s'est produit à Chalk River, en 1952. Bien que l'ampleur de Tchernobyl soit incomparable, il y a eu plusieurs autres incidents plus ou moins graves de par le monde, y compris depuis 1986. Si la question rationnelle du calcul des risques et des avantages ne peut être tranchée facilement, celle de la responsabilité en cas de catastrophe n'en est pas moins immensément problématique. En effet, au vu et au su des conséquences de Tchernobyl, qui accepterait d'aller « liquider » une situation comparable si elle advenait quelque part au pays? Avec cette tendance contemporaine à s'écrier « pas dans ma cour » même lorsque les choses vont bien, qui serait prêt à sacrifier sa vie si les choses tournaient mal? La question est troublante parce qu'il y a fort à parier que les volontaires seraient peu nombreux. Et pourtant, les opérations de « liquidation » seraient absolument nécessaires. Sans compter les effets à long terme d'un accident nucléaire, cette simple question de savoir qui accepterait de prendre la responsabilité suicidaire de gérer une telle crise devrait nous faire réfléchir. On serait porté à penser que le rôle reviendrait aux militaires, mais aussi disciplinée que soit l'armée canadienne, peut-on attendre légitimement de leur part qu'ils accomplissent cette sale besogne sans mot dire et sans prendre leurs jambes à leur cou? Dans un État de droit démocratique, où le refus de la contrainte et de l'atteinte aux droits individuels est érigé en dogme, qui oserait forcer à faire ce que personne ne voudrait faire?

    On le voit, la décision de construire des centrales nucléaires soulève un problème de responsabilité en cas d'accident, responsabilité que personne ne voudra prendre sans y être forcé contre son gré. Si nous souhaitons, comme collectivité, jouir des avantages de l'énergie nucléaire, il faudrait être disposé à en payer personnellement le prix au cas où. Or, il semble on ne peut plus humain de refuser d'endosser une telle responsabilité, et on imagine mal nos élus parvenir à susciter une éthique du sacrifice parmi la population. Les liquidateurs de Tchernobyl sont des héros oubliés, mais ils le sont parce qu'ils ont été bernés. Aujourd'hui, il semble douteux que quiconque étant minimalement informé accepterait de chausser leurs souliers. Cette hypothèse fort probable d'une déresponsabilisation générale devrait nous conduire, il me semble, à reconsidérer radicalement le choix politique de développer la filière nucléaire.
    JF Bissonnette »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
3 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009