Santé: Bonjour la police!
28 décembre 2002
Santé
C'est la dernière de l'année, ne nous ménageons pas. Décollons un peu — pas «mouton noir», autre conformisme, disons «mouton de berger», version fable colorée... Vous y êtes?
Considérons la science comme la police de la santé. La police est la science. Elle dicte les lois et l'application des lois. Tout ce qui se passe en dehors de la science, que ça marche ou non, est déclaré hors-la-loi.
Une sorte de marché noir s'est développé. Les intégristes disent que c'est un cancer de société. Le régime public n'assure évidemment pas de couverture financière pour les pratiques hors la loi; quelques assureurs grassement payés remboursent parcimonieusement ici et là ce qui est dans la zone grise, la police considérant intégrer ces pratiques dans ses lois mais n'ayant pas encore trouvé exactement comment; elle les tolère car elles sont en voie de décriminalisation. Ça peut être long si on pense que le type qui a découvert la vitesse de la lumière a attendu plus de 200 ans (1676) avant d'être cru! Il avait aussi trouvé une manière de calculer la température, il en a parlé à Daniel, qui était en affaires, lui... Oui, oui, Daniel Fahrenheit. Moi? J'ai trouvé ça dans un livre passionnant, E = mc2 - L'histoire d'une équation. Mais revenons à nos moutons.
En période de prohibition, le marché noir est plutôt actif. Il y a les désinvoltes qui pensent avant tout à leur propre bien-être: ils aiment ce qu'ils trouvent sur le marché noir, ça fait leur affaire et ils s'en servent, au mépris des lois. Il y a les profiteurs, qui magouillent et frelatent. Ils sont passés maîtres dans l'art de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, on n'y voit que du feu. Il y a bien sûr les innocents, qui vont au marché noir pour se donner une excitation, les interdits les allument... Il y a une poignée de révoltés, qui veulent faire cesser la prohibition et qui sont prêts à prendre le langage juridique pour faire changer les lois.
Les policiers ont du mal à dire jusqu'à quel point ce marché-là est actif: ce n'est pas organisé à leur manière, on ne peut pas en parler à l'aide de statistiques... Mais tout le monde sent que ça grouille. Pour peu qu'on aille aux bons endroits, qu'on lise les bonnes choses, qu'on mange dans les bons Commensal, on en aura des signes évidents. Même la police sait où sont ces lieux de prohibition. Même en temps de prohibition, il y a des flics qui sont de connivence, d'autres qui tolèrent, en plus des fous de Dieu qui en font leur vendetta personnelle. Punition pour chaque découverte subversive.
Officiellement, on fait comme si tout ça n'existait pas. Silence ou rigolade dans les salons privés. On en parle le moins possible, on fait comme ça avec le bras, comme pour éloigner les mouches. Un «guide-ressource» devenu un succès de magazine sans déshabiller personne, ni au propre ni au figuré, c'est exceptionnel, et si c'était un magazine politique, on en aurait fait des gorges chaudes. Mais ces guides-là n'attaquent pas, ni les lois ni les tenants de la loi, ni la politique ni ses aboutissants. Que peut-on en faire? On a donc ce geste du bras (ne soyez pas vulgaire!).
La base de ces contestataires pacifiques de la médecine scientifique s'est considérablement élargie, au point où on a commencé à entendre l'expression «crise de confiance» chez les alliés de la police et parfois dans ses rangs mêmes. Oh! On étouffe l'affaire; les urgences sont pleines, n'est-ce pas? On a d'autres chats à fouetter, le système est en crise, la demande excède l'offre médicale.
Mais en parallèle, dans l'ombre, tous ces gens qui ne mettent pas les pieds chez le médecin et qui n'iront à l'hôpital que les pieds devant. Tous ces gens qui cherchent des solutions à leurs problèmes de santé mentale et de santé physique, souvent les deux en même temps, en dehors de la science ou avec la science, ça ne les dérange pas tellement, ce sont des pragmatiques. Ils ne sont pas contre. Ils sont pour. Pour la santé, pour leur mieux-être. Ils s'échangent des trucs.
Les traiter d'irresponsables, d'irréalistes, d'imbéciles ou de dangers publics, bref, refuser d'en tenir compte n'est que manifester nos impuissances — la cage dorée dans laquelle on lèche nos plaies (les urgences, les spécialistes, etc.).
D'un autre côté, les écouter, c'est devenir fou! Quand on est dans la police, on n'adopte pas sans risques le point de vue du hors-la-loi. Le danger que le rôle d'agent double égare est réel. Ça s'est vu. Passez de l'autre côté du miroir, vous serez perdu pour les vôtres.
Mais peut-être serez-vous en meilleure posture? Faut-il avoir raison ou être en santé? Les deux, ce serait bien, je sais. Si la science apporte la santé, prenons la science le temps que ça dure. Si c'est autre chose, ma foi, savourons-le. Il n'y a rien de permanent, la santé est un équilibre et l'équilibre est transitoire, un idéal... permanent! Il y a même des gens qui croient que la maladie est une crise transitoire, et si la mort survient, ou lorsque la mort survient, celle-ci est un transit.
Et ça, qu'en dit la police? La section de l'astrophysique, la branche la plus audacieuse de la police, a quelques hypothèses intéressantes. Un astronome australien croit même que la vitesse de la lumière pourrait varier; pensez-y en regardant l'étoile de Bethléem, ça vous donnera le vertige...
- E = mc2, David Bodamis, éditions Anchor, en anglais.
- «Et si Einstein avait tout faux?», Libération, 12 août 2002. Deux euros sur liberation.fr (archives) ou je vous enverrai l'article en dossier attaché. C'est encore un peu Noël...
vallieca@hotmail.com
Considérons la science comme la police de la santé. La police est la science. Elle dicte les lois et l'application des lois. Tout ce qui se passe en dehors de la science, que ça marche ou non, est déclaré hors-la-loi.
Une sorte de marché noir s'est développé. Les intégristes disent que c'est un cancer de société. Le régime public n'assure évidemment pas de couverture financière pour les pratiques hors la loi; quelques assureurs grassement payés remboursent parcimonieusement ici et là ce qui est dans la zone grise, la police considérant intégrer ces pratiques dans ses lois mais n'ayant pas encore trouvé exactement comment; elle les tolère car elles sont en voie de décriminalisation. Ça peut être long si on pense que le type qui a découvert la vitesse de la lumière a attendu plus de 200 ans (1676) avant d'être cru! Il avait aussi trouvé une manière de calculer la température, il en a parlé à Daniel, qui était en affaires, lui... Oui, oui, Daniel Fahrenheit. Moi? J'ai trouvé ça dans un livre passionnant, E = mc2 - L'histoire d'une équation. Mais revenons à nos moutons.
En période de prohibition, le marché noir est plutôt actif. Il y a les désinvoltes qui pensent avant tout à leur propre bien-être: ils aiment ce qu'ils trouvent sur le marché noir, ça fait leur affaire et ils s'en servent, au mépris des lois. Il y a les profiteurs, qui magouillent et frelatent. Ils sont passés maîtres dans l'art de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, on n'y voit que du feu. Il y a bien sûr les innocents, qui vont au marché noir pour se donner une excitation, les interdits les allument... Il y a une poignée de révoltés, qui veulent faire cesser la prohibition et qui sont prêts à prendre le langage juridique pour faire changer les lois.
Les policiers ont du mal à dire jusqu'à quel point ce marché-là est actif: ce n'est pas organisé à leur manière, on ne peut pas en parler à l'aide de statistiques... Mais tout le monde sent que ça grouille. Pour peu qu'on aille aux bons endroits, qu'on lise les bonnes choses, qu'on mange dans les bons Commensal, on en aura des signes évidents. Même la police sait où sont ces lieux de prohibition. Même en temps de prohibition, il y a des flics qui sont de connivence, d'autres qui tolèrent, en plus des fous de Dieu qui en font leur vendetta personnelle. Punition pour chaque découverte subversive.
Officiellement, on fait comme si tout ça n'existait pas. Silence ou rigolade dans les salons privés. On en parle le moins possible, on fait comme ça avec le bras, comme pour éloigner les mouches. Un «guide-ressource» devenu un succès de magazine sans déshabiller personne, ni au propre ni au figuré, c'est exceptionnel, et si c'était un magazine politique, on en aurait fait des gorges chaudes. Mais ces guides-là n'attaquent pas, ni les lois ni les tenants de la loi, ni la politique ni ses aboutissants. Que peut-on en faire? On a donc ce geste du bras (ne soyez pas vulgaire!).
La base de ces contestataires pacifiques de la médecine scientifique s'est considérablement élargie, au point où on a commencé à entendre l'expression «crise de confiance» chez les alliés de la police et parfois dans ses rangs mêmes. Oh! On étouffe l'affaire; les urgences sont pleines, n'est-ce pas? On a d'autres chats à fouetter, le système est en crise, la demande excède l'offre médicale.
Mais en parallèle, dans l'ombre, tous ces gens qui ne mettent pas les pieds chez le médecin et qui n'iront à l'hôpital que les pieds devant. Tous ces gens qui cherchent des solutions à leurs problèmes de santé mentale et de santé physique, souvent les deux en même temps, en dehors de la science ou avec la science, ça ne les dérange pas tellement, ce sont des pragmatiques. Ils ne sont pas contre. Ils sont pour. Pour la santé, pour leur mieux-être. Ils s'échangent des trucs.
Les traiter d'irresponsables, d'irréalistes, d'imbéciles ou de dangers publics, bref, refuser d'en tenir compte n'est que manifester nos impuissances — la cage dorée dans laquelle on lèche nos plaies (les urgences, les spécialistes, etc.).
D'un autre côté, les écouter, c'est devenir fou! Quand on est dans la police, on n'adopte pas sans risques le point de vue du hors-la-loi. Le danger que le rôle d'agent double égare est réel. Ça s'est vu. Passez de l'autre côté du miroir, vous serez perdu pour les vôtres.
Mais peut-être serez-vous en meilleure posture? Faut-il avoir raison ou être en santé? Les deux, ce serait bien, je sais. Si la science apporte la santé, prenons la science le temps que ça dure. Si c'est autre chose, ma foi, savourons-le. Il n'y a rien de permanent, la santé est un équilibre et l'équilibre est transitoire, un idéal... permanent! Il y a même des gens qui croient que la maladie est une crise transitoire, et si la mort survient, ou lorsque la mort survient, celle-ci est un transit.
Et ça, qu'en dit la police? La section de l'astrophysique, la branche la plus audacieuse de la police, a quelques hypothèses intéressantes. Un astronome australien croit même que la vitesse de la lumière pourrait varier; pensez-y en regardant l'étoile de Bethléem, ça vous donnera le vertige...
- E = mc2, David Bodamis, éditions Anchor, en anglais.
- «Et si Einstein avait tout faux?», Libération, 12 août 2002. Deux euros sur liberation.fr (archives) ou je vous enverrai l'article en dossier attaché. C'est encore un peu Noël...
vallieca@hotmail.com
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