La médecine, une profession en crise? - Poussés à l’exil
Environ 600 médecins spécialistes auraient quitté le Québec depuis cinq ans. Parmi eux, un couple de médecins en obstétrique-gynécologie partis pour l’Ouest, frustrés de ne pouvoir poursuivre ici leur
Dernière tranche de notre série en trois volets sur la pratique de la médecine
Un jour, c’en fut trop. Trop d’horaires à gérer, trop de travail non rémunéré, trop d’heures passées à négocier, trop de frustrations accumulées. Il y a un an, le chef du service d’obstétrique de l’hôpital Sainte-Justine pliait bagage pour l’Ouest, avec femme et enfants, pour trouver à Vancouver un idéal professionnel qu’il avait perdu tout espoir de trouver au Québec.
Ce jour-là, c’est non pas un mais deux médecins qu’a perdus le Centre mère-enfant Sainte-Justine. C’est que le Dr Gérald Marquette et son épouse, Amanda Skoll, sont deux surspécialistes de l’obstétrique-gynécologie, plus particulièrement des grossesses à risque.
Ce couple de médecins symbolise en fait un phénomène de plus en plus fréquent, celui de médecins qui, en plus de partager le même métier, sont unis dans la vie et décident un jour d’aller voir ailleurs si l’herbe y est plus verte. Selon les plus récents chiffres, environ 600 médecins spécialistes auraient quitté le Québec depuis cinq ans.
Les raisons de ces départs sont multiples. Mais pour le Dr Marquette, c’est l’impression de plus en plus persistante de n’avoir aucun espoir de développer une carrière satisfaisante en enseignement et en recherche qui a sonné le glas de son avenir professionnel au Québec.
Après avoir complété des études postdoctorales à l’université Johns Hopkins, au Maryland, ce médecin décidait en 1984 de s’impliquer activement dans l’enseignement et la recherche universitaires. Or, au Québec, hormis de rares exceptions, la plupart des médecins ne sont pas rémunérés pour faire de l’enseignement et de la recherche.
Il participe en sus au suivi des patientes de la clinique des grossesses à risque de Sainte-Justine, où les médecins réfèrent tous leurs cas complexes. À la fin des années 90, il prend la barre du service d’obstétrique-gynécologie du même hôpital tout en continuant de suivre ses patientes dans deux cliniques privées différentes.
«Dans ma semaine, 50 % de mon temps allait à l’enseignement et aux tâches administratives et 50 % à m’occuper de mes patientes. Or seules mes activités cliniques étaient rémunérées à cause de la rémunération à l’acte. L’hôpital me versait 10 % de mon salaire pour le reste. Quelqu’un qui devient chef de service voit donc son salaire baisser. Connaissez-vous d’autres métiers où le salaire baisse avec l’expérience et les responsabilités? Pas moi», explique-t-il.
Pour compenser cette dégringolade financière, il se met à travailler le soir et les fins de semaine. Pour ajouter au tableau, il doit jongler avec les trois horaires de garde que lui impose sa tâche: celui de la salle d’accouchement, celui de la clinique d’obstétrique-gynécologie et celui de la clinique de grossesses à risque.
«Ça faisait une garde à tous les cinq jours. Ça n’avait plus de sens. Je me suis retrouvé dans des situations où j’ai fait 23 accouchements en 24 heures», explique le Dr Marquette.
À titre de chef d’un groupe d’obstétriciens-gynécologues, il se rend compte que tous ses collègues qui participent à l’enseignement sont plongés dans la même situation, et il ne parvient pas à trouver d’issue à ce problème collectif. «Je sentais que je ne pouvais plus rien faire pour faire avancer mon groupe. Nous étions dans une impasse», dit-il.
Cap sur Vancouver
Un an après son départ, le Dr Marquette est aujourd’hui chef du service d’obstétrique-gynécologie au Children’s and Women’s Health Center of British Columbia, à Vancouver, et responsable de la clinique des grossesses à risque. Lui et son épouse assument tous deux, en plus de leurs activités médicales, d’importantes charges d’enseignement à l’université de la Colombie-Britannique.
«En arrivant ici, on m’a donné un contrat qui me disait: “Voici ce que tu vas faire: 60 % de clinique, 40 % d’enseignement et de recherche, tout cela payé à salaire.” On reconnaît mon expertise et mon implication en enseignement. Je ne vois plus que des patientes présentant des grossesses à haut risque, ce pour quoi j’ai été formé, alors qu’au Québec, le système faisait en sorte que je devais aller faire des grossesses normales en clinique privée pour m’assurer un revenu», soutient-il.
Pour ajouter à ce tableau professionnel enviable, ces spécialistes n’ont plus à se casser la tête avec la gestion de leurs dépenses de bureau ni à payer leurs assurances professionnelles. «J’ai même une assurance-santé extraordinaire et un régime de retraite. Je suis peut-être à salaire, mais au bout du compte, je suis beaucoup mieux payé ici qu’au Québec, et je suis beaucoup moins essoufflé», affirme le premier.
Et le choc culturel?
Parents de deux jeunes enfants, les Drs Marquette et Skoll se réjouissent maintenant de passer plus de temps avec eux. Au Québec, impossible de travailler à temps partiel. Là-bas, le Dr Skoll travaille quatre jours par semaine. Et la fin de semaine venue, la petite famille, devenue l’heureuse propriétaire d’un voilier, met le cap sur le Pacifique. Pas de grand choc culturel pour les enfants: ils sont inscrits à une école bilingue. «On ne les sent pas très perdus. Ils auraient même pu fréquenter une commission scolaire unilingue française, mais nous avons choisi de les mouiller plus tôt à l’anglais», explique le Dr Marquette.
«C’est un peu idiot de penser que les médecins du Québec ne vont pas partir pour des raisons culturelles. Il n’y a rien de dépaysant ici pour nous. Dans notre seul service, la moitié de notre équipe vient du Québec, et la plupart du temps, on parle en français», ajoute-t-il.
En effet, en plus du tandem Skoll-Marquette, le même hôpital a réussi à débaucher trois jeunes médecins obstétriciens-gynécologues québécois, qui viennent d’y terminer leurs stages. Ils adoraient l’ambiance décontractée de la côte Ouest, son petit côté granola. Quitter le Québec a quand même été une décision difficile. Ces deux médecins ont longuement soupesé leur décision et sont venus à trois reprises à Vancouver pour négocier leurs conditions d’embauche et humer l’air de la côte. Après deux ans de réflexion, les dés étaient jetés.
«C’est sûr que notre départ a imposé un volume d’activité supplémentaire à nos collègues. Ç’a été une décision déchirante à prendre dans ce sens-là. Mais nous n’avons jamais senti de reproches de leur part. Ce qui a été le plus dur, ç’a été de se séparer de notre groupe de travail, que nous aimions beaucoup», ajoute le Dr Marquette.
Exclut-il de revenir pratiquer au Québec un jour?
«Pas du tout, assure-t-il. Si les conditions de pratique changent et deviennent acceptables, on serait prêts à revenir. Mais pour le moment, nous sommes très heureux ici!»
Un jour, c’en fut trop. Trop d’horaires à gérer, trop de travail non rémunéré, trop d’heures passées à négocier, trop de frustrations accumulées. Il y a un an, le chef du service d’obstétrique de l’hôpital Sainte-Justine pliait bagage pour l’Ouest, avec femme et enfants, pour trouver à Vancouver un idéal professionnel qu’il avait perdu tout espoir de trouver au Québec.
Ce jour-là, c’est non pas un mais deux médecins qu’a perdus le Centre mère-enfant Sainte-Justine. C’est que le Dr Gérald Marquette et son épouse, Amanda Skoll, sont deux surspécialistes de l’obstétrique-gynécologie, plus particulièrement des grossesses à risque.
Ce couple de médecins symbolise en fait un phénomène de plus en plus fréquent, celui de médecins qui, en plus de partager le même métier, sont unis dans la vie et décident un jour d’aller voir ailleurs si l’herbe y est plus verte. Selon les plus récents chiffres, environ 600 médecins spécialistes auraient quitté le Québec depuis cinq ans.
Les raisons de ces départs sont multiples. Mais pour le Dr Marquette, c’est l’impression de plus en plus persistante de n’avoir aucun espoir de développer une carrière satisfaisante en enseignement et en recherche qui a sonné le glas de son avenir professionnel au Québec.
Après avoir complété des études postdoctorales à l’université Johns Hopkins, au Maryland, ce médecin décidait en 1984 de s’impliquer activement dans l’enseignement et la recherche universitaires. Or, au Québec, hormis de rares exceptions, la plupart des médecins ne sont pas rémunérés pour faire de l’enseignement et de la recherche.
Il participe en sus au suivi des patientes de la clinique des grossesses à risque de Sainte-Justine, où les médecins réfèrent tous leurs cas complexes. À la fin des années 90, il prend la barre du service d’obstétrique-gynécologie du même hôpital tout en continuant de suivre ses patientes dans deux cliniques privées différentes.
«Dans ma semaine, 50 % de mon temps allait à l’enseignement et aux tâches administratives et 50 % à m’occuper de mes patientes. Or seules mes activités cliniques étaient rémunérées à cause de la rémunération à l’acte. L’hôpital me versait 10 % de mon salaire pour le reste. Quelqu’un qui devient chef de service voit donc son salaire baisser. Connaissez-vous d’autres métiers où le salaire baisse avec l’expérience et les responsabilités? Pas moi», explique-t-il.
Pour compenser cette dégringolade financière, il se met à travailler le soir et les fins de semaine. Pour ajouter au tableau, il doit jongler avec les trois horaires de garde que lui impose sa tâche: celui de la salle d’accouchement, celui de la clinique d’obstétrique-gynécologie et celui de la clinique de grossesses à risque.
«Ça faisait une garde à tous les cinq jours. Ça n’avait plus de sens. Je me suis retrouvé dans des situations où j’ai fait 23 accouchements en 24 heures», explique le Dr Marquette.
À titre de chef d’un groupe d’obstétriciens-gynécologues, il se rend compte que tous ses collègues qui participent à l’enseignement sont plongés dans la même situation, et il ne parvient pas à trouver d’issue à ce problème collectif. «Je sentais que je ne pouvais plus rien faire pour faire avancer mon groupe. Nous étions dans une impasse», dit-il.
Cap sur Vancouver
Un an après son départ, le Dr Marquette est aujourd’hui chef du service d’obstétrique-gynécologie au Children’s and Women’s Health Center of British Columbia, à Vancouver, et responsable de la clinique des grossesses à risque. Lui et son épouse assument tous deux, en plus de leurs activités médicales, d’importantes charges d’enseignement à l’université de la Colombie-Britannique.
«En arrivant ici, on m’a donné un contrat qui me disait: “Voici ce que tu vas faire: 60 % de clinique, 40 % d’enseignement et de recherche, tout cela payé à salaire.” On reconnaît mon expertise et mon implication en enseignement. Je ne vois plus que des patientes présentant des grossesses à haut risque, ce pour quoi j’ai été formé, alors qu’au Québec, le système faisait en sorte que je devais aller faire des grossesses normales en clinique privée pour m’assurer un revenu», soutient-il.
Pour ajouter à ce tableau professionnel enviable, ces spécialistes n’ont plus à se casser la tête avec la gestion de leurs dépenses de bureau ni à payer leurs assurances professionnelles. «J’ai même une assurance-santé extraordinaire et un régime de retraite. Je suis peut-être à salaire, mais au bout du compte, je suis beaucoup mieux payé ici qu’au Québec, et je suis beaucoup moins essoufflé», affirme le premier.
Et le choc culturel?
Parents de deux jeunes enfants, les Drs Marquette et Skoll se réjouissent maintenant de passer plus de temps avec eux. Au Québec, impossible de travailler à temps partiel. Là-bas, le Dr Skoll travaille quatre jours par semaine. Et la fin de semaine venue, la petite famille, devenue l’heureuse propriétaire d’un voilier, met le cap sur le Pacifique. Pas de grand choc culturel pour les enfants: ils sont inscrits à une école bilingue. «On ne les sent pas très perdus. Ils auraient même pu fréquenter une commission scolaire unilingue française, mais nous avons choisi de les mouiller plus tôt à l’anglais», explique le Dr Marquette.
«C’est un peu idiot de penser que les médecins du Québec ne vont pas partir pour des raisons culturelles. Il n’y a rien de dépaysant ici pour nous. Dans notre seul service, la moitié de notre équipe vient du Québec, et la plupart du temps, on parle en français», ajoute-t-il.
En effet, en plus du tandem Skoll-Marquette, le même hôpital a réussi à débaucher trois jeunes médecins obstétriciens-gynécologues québécois, qui viennent d’y terminer leurs stages. Ils adoraient l’ambiance décontractée de la côte Ouest, son petit côté granola. Quitter le Québec a quand même été une décision difficile. Ces deux médecins ont longuement soupesé leur décision et sont venus à trois reprises à Vancouver pour négocier leurs conditions d’embauche et humer l’air de la côte. Après deux ans de réflexion, les dés étaient jetés.
«C’est sûr que notre départ a imposé un volume d’activité supplémentaire à nos collègues. Ç’a été une décision déchirante à prendre dans ce sens-là. Mais nous n’avons jamais senti de reproches de leur part. Ce qui a été le plus dur, ç’a été de se séparer de notre groupe de travail, que nous aimions beaucoup», ajoute le Dr Marquette.
Exclut-il de revenir pratiquer au Québec un jour?
«Pas du tout, assure-t-il. Si les conditions de pratique changent et deviennent acceptables, on serait prêts à revenir. Mais pour le moment, nous sommes très heureux ici!»
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