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La médecine, une profession en crise? - Des stars de la médecine qui vont à vélo plutôt qu'en Ferrari

Quel avenir pour la médecine de pointe?

Isabelle Paré   24 décembre 2002  Santé
Le Dr Francine Mathieu-Millaire, neuro-ophtalmologiste: elle a suivi les traces de son père et de son grand-père qui, tous deux, ont jeté les bases de la profession au Québec.
Photo : Jacques Grenier
Le Dr Francine Mathieu-Millaire, neuro-ophtalmologiste: elle a suivi les traces de son père et de son grand-père qui, tous deux, ont jeté les bases de la profession au Québec.
Deuxième tranche d'une série qui se termine vendredi

Il y a 50 ans, son père révolutionnait la pratique de l'ophtalmologie au Québec. Aujourd'hui, sa fille, le Dr Francine Mathieu-Millaire, a l'impression qu'elle et ses collègues investissent plus d'énergie à se battre pour obtenir le minimum de services pour leurs patients que pour faire avancer la médecine.

«Les pionniers qui ont bâti le système de santé se battaient pour construire, pour développer des choses. Aujourd'hui, on se bat pour conserver le minimum. On se bat pour avoir des lits, pour opérer nos patients, pour avoir des équipements. C'est la différence majeure avec la médecine d'hier», croit l'ophtalmologiste.

Pas facile, de nos jours, la vie d'un médecin spécialiste dans un hôpital universitaire. Fille et petite-fille de médecin, Francine Mathieu-Millaire sait tout à fait de quoi était faite la médecine d'hier. Petite, elle accompagnait son papa, le Dr Michel Mathieu, une «star» de la médecine québécoise, dans les corridors de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, où il passait le plus clair de son temps. «Moi et mon frère, on le suivait partout. On faisait la visite des patients sur les étages, et c'est là que je suis devenue passionnée», raconte le Dr Millaire.

Neuro-ophtalmologiste, elle a suivi les traces de son père et de son grand-père qui, tous deux, ont jeté les bases de la profession au Québec.

Après des études à Paris, son père développa l'ophtalmologie au Québec, fonda la Banque d'yeux en 1966, inventa même des instruments de microchirurgie et fut un pionnier des premières transplantations cornéennes. Aujourd'hui, un institut de recherche en ophtalmologie porte son nom à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.

«Aujourd'hui, on trotte de comité en comité pour obtenir des budgets. Ça prend tout notre temps. C'est inquiétant parce qu'il y a plein de gens brillants qui auraient le potentiel d'être des bâtisseurs mais dont toute l'énergie va ailleurs», déplore le Dr Mathieu.

Même si elle a fait une carrière différente de celle de son père, le Dr Millaire est elle aussi un phénomène à sa façon. Après des études postdoctorales à l'université Johns Hopkins de Baltimore, elle devient, en 1979, la seule femme neuro-ophtalmologiste au Canada, une surspécialité encore rarissime puisqu'on ne compte à l'époque que sept ou huit de ces spécialistes à travers le pays.

«C'est une spécialité qui permet de détecter les signes oculaires d'une maladie neurologique. Pas moins de 65 % de l'oeil est relié au cerveau. En fait, je ne souhaite pas aux patients de me voir! En effet, quand on me les réfère, c'est qu'on soupçonne souvent une tumeur ou une sclérose en plaques», dit-elle.

Dès son retour au Québec, à la fin des années 70, le fossé qui sépare les conditions de pratique des médecins québécois et celles de ses collègues américains la frappe de plein fouet. «Quand je suis rentrée, il n'y avait que deux scanners dans tout le Québec alors qu'il y en avait cinq à Baltimore, dans le seul hôpital universitaire, Johns Hopkins, où je travaillais. C'est là que j'ai mesuré le recul qu'avait pris le Québec», dit-elle.

Formés dans les plus grandes facultés de médecine au monde, nombreux sont les spécialistes qui ont ensuite l'impression d'avoir à chevaucher une bicyclette pendant que leurs collègues américains filent à bord de Ferrari.

Une vie de fou

Une semaine dans la vie du Dr Mathieu-Millaire n'a rien d'un long fleuve tranquille. Lundi, c'est jour d'enseignement à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Entre 8h et 20h, la spécialiste verra environ 50 patients, accompagnée de deux ou trois résidants auxquels elle devra faire l'enseignement en résumant les diagnostics posés, en expliquant les traitements potentiels, etc. «On n'a pas le temps de s'asseoir pour rassurer nos patients parce qu'il y en a trop à voir. Ça n'a pas de sens. Notre dilemme est de choisir entre prendre du temps avec eux et refuser d'en voir d'autres», dit-elle. Pour former ses protégés, le Dr Millaire doit rester constamment à la fine pointe des recherches dans son domaine.

Mardi: cap sur l'hôpital Sacré-Coeur, où elle verra une trentaine de patients aux prises avec des troubles oculaires, eux aussi en attente d'un diagnostic. Le mercredi, c'est jour de chirurgie. 7h15 sonne le début d'une réunion où les chirurgiens exposent et analysent leurs cas de la journée. 8h15: c'est le début d'un long marathon. Compte tenu des rares disponibilités en salle d'opération, le Dr Mathieu-Millaire opérera sans relâche jusqu'à 15h ou 16h. «Nous opérons de huit à neuf patients pour des cataractes, parfois en compagnie d'un résidant auquel on doit montrer comment faire. On n'a pas le temps de dîner. Je croque une barre-tendre et je continue», explique la spécialiste. Pour clore la journée, elle tient une clinique où elle rencontrera environ neuf patients pour évaluer l'état de leurs cataractes.

Le lendemain, dès 7h30, le médecin est de retour à l'hôpital pour effectuer le suivi des patients opérés la veille, histoire de s'assurer qu'il n'y a pas de problèmes postopératoires à l'horizon. L'après-midi sera consacré aux activités de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), où le Dr Millaire investit un temps inouï à titre de vice-présidente.

Le vendredi, l'ophtalmologiste enfile de nouveau ses gants chirurgicaux, mais à l'hôpital Saint-Luc cette fois-ci, qui a requis ses services compte tenu du grand nombre de patients atteints de problèmes oculaires. «Avant, les salles d'opération fonctionnaient tout le temps. Aujourd'hui, l'hôpital est fermé un mois à Noël et presque trois mois l'été. Ce n'est pas pour rien qu'il y a des listes d'attente, on n'a plus de priorités opératoires», dit-elle.

Et pour clore cette semaine bien remplie, la neuro-ophtalmologiste doit aussi préparer ses cours et les examens pour les résidants qui feront leur stage en neuro-ophtalmologie. Une semaine sur huit, le Dr Mathieu-Millaire assure aussi la garde à la clinique d'ophtalmologie d'urgence de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, ouverte 24 heures sur 24.

À son avis, il y a un monde entre la médecine pratiquée par son père et sa propre pratique. «On a du mal à participer à des congrès internationaux et à publier dans des revues scientifiques parce que nous n'avons plus les équipements à la fine pointe pour répondre aux standards. Mais le pire, c'est qu'on n'a plus de temps avec nos patients», déplore-t-elle.

Parmi la dizaine de patients qu'elle verra aujourd'hui, elle devra déterminer lesquels auront accès rapidement au scanner, qui permettra de diagnostiquer rapidement une tumeur. Les autres devront attendre. Les patients moins fortunés n'auront droit qu'à la lentille payée par le gouvernement et non aux plus récentes lentilles pliables, qui permettent de minimiser l'incision dans l'oeil. «C'est sûr qu'en bout de piste, les patients sont traités. Mais on sait qu'ils pourraient avoir bien mieux. Plus l'incision est grosse, plus les risques d'infection et de problèmes postopératoires sont élevés», dit-elle.

Malgré des conditions de pratique difficiles, cette dernière se dit toujours aussi passionnée par son métier. Dans son domaine, les nouvelles technologies se succèdent à un rythme effréné. Les cataractes, qu'on opérait autrefois au bistouri, sont aujourd'hui traitées au laser en quelques minutes. «Il y a de nouveaux équipements et de nouvelles techniques de chirurgie qui sortent chaque année. Nous sommes en perpétuel apprentissage. C'est passionnant et très valorisant», dit-elle avec des étincelles dans les yeux. «Ce n'est pas rien, parce qu'à chaque fois, nous redonnons la vue au patient.»
 
 
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