lundi 23 novembre 2009 Dernière mise à jour 17h46


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

La médecine, une profession en crise ? - L'urgence : l'Armée du salut de la médecine

Isabelle Paré   23 décembre 2002  Santé
«L'urgence, ça ressemble un peu à l'Armée du salut», lance à la blague le Dr Bruno Bernardin, un jeune urgentologue du Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

C'est vendredi après-midi, 14 heures, à l'Hôpital général de Montréal. Le Dr Bernardin s'empresse de demander un «scan» avant que le service de radiologie ne ferme ses portes pour le week-end. Avec un peu de chance, sa patiente pourra obtenir le test réclamé. «Mais après 15 heures, il faut oublier cela», dit-il. Dans ce cas, sa patiente passera le week-end à l'urgence, faute d'accès au diagnostic qui permettrait de clore son dossier.

Heureusement, les corridors ne sont pas bondés, aujourd'hui. Malgré tout, des patients âgés, en petite jaquette, sont alignés dans les couloirs, à deux pas du va-et-vient d'une entrée principale, où s'engouffrent les courants d'air du mois de décembre.

«Le vendredi, on récolte tous les cas qui n'ont pas pu être réglés ailleurs avant le week-end, faute de tests ou d'examens. On est devenu le tampon de l'hôpital. Ce matin, j'ai revu un patient qui était toujours dans le corridor depuis la veille, parce qu'il n'avait toujours pas eu accès à son "scan" osseux», déplore-t-il.

Et ce scénario, le Dr Bernardin, le revit jour après jour. On le sait, pratiquer la médecine d'urgence au Québec n'est pas toujours une partie de plaisir.

À 34 ans, Bruno Bernardin est un des rares médecins québécois détenant une formation spécialisée en urgence, donnée par l'université McGill. Après 10 ans de pratique, il a roulé sa bosse dans les urgences les plus achalandées du centre-ville, et s'est endurci la couenne dans les urgences les plus «chaudes» des États-Unis, notamment au Centre de traumatologie de Baltimore, et au Centre anti-poison de New-York, où convergent les pires cas d'intoxication dans la Big Apple.

Il se définit lui-même comme un véritable «junkie» de l'urgence, qui carbure au stress, et se sent à son meilleur dans les situations les plus tendues. «Je ne serais pas médecin si je ne pratiquais pas à l'urgence. Quand j'étais petit, mon idole, c'était M*A*S*H*. Ce que je veux, c'est enlever la douleur, sauver des gens. Pour moi, c'est ce qu'il y a de plus gratifiant», dit-il.

Une ligne dans son CV

À titre de spécialiste, il enseigne aux étudiants en formation à McGill, mais ne reçoit aucun salaire pour ce faire. «Tout ce que ça me donne, c'est un titre de professeur-adjoint, et une ligne de plus dans mon curriculum vitae», dit-il. Il participe aussi activement aux activités de formation de l'Association des médecins d'urgence du Québec (AMUQ), où il donne trois à quatre conférences par année. Malgré sa formation de spécialiste, il touche la même rémunération qu'un médecin de famille.

Malgré sa passion dévorante pour l'urgence, il juge les conditions de pratique de plus en plus difficiles au Québec. À la fin des années 1990, il a même quitté le Québec après que la Régie de l'assurance-maladie du Québec (RAMQ) ait décidé de faire enquête sur les habitudes de facturation de ses collègues de l'urgence du Royal Victoria. Une histoire de bureaucratie ignoble, juge-t-il, où la Régie reprochait aux médecins d'effectuer trop souvent des examens généraux! «Ça m'a tellement découragé que j'ai démissionné.»

Il a alors déménagé ses pénates à Edmonton, et s'est joint à l'équipe de l'urgence de l'hôpital de l'université de l'Alberta, une des plus bondées du pays, avec quelque 50 000 visites par année.

Là-bas, en plus des médecins payés pour effectuer des quarts à l'urgence, un urgentologue additionnel est aussi rémunéré pour demeurer en disponibilité, uniquement pour répondre aux traumatismes majeurs. «On était payé 700 $ par jour pour intervenir seulement dans les cas lourds de traumatologie. On partait même en hélicoptère pour intervenir sur des lieux d'accidents. Là-bas, la médecine d'urgence est vraiment considérée», dit-il.

Même si ces conditions professionnelles étaient idylliques, le Dr Bernardin a rapidement le mal du pays. Ses penchants nationalistes ont tôt fait de rendre son séjour au pays de Ralph Klein, où personne ne parle français, plutôt désagréable.

Il quitte donc Edmonton, revient au Québec, reprend sa pratique en urgence dans diverses régions du Québec, dont la Gaspésie, puis retourne travailler dans les hôpitaux de l'université McGill, son alma mater.

Aujourd'hui, il est de la quinzaine de médecins de l'équipe d'urgence de l'Hôpital général de Montréal et du Royal Victoria. Une journée sur deux, il est de garde à l'urgence, ce qui est considéré comme une tâche à temps plein dans le milieu. Il concentre ses journées de garde au début du mois, pour pouvoir prendre ensuite plusieurs jours de repos d'affilée.

«Je travaille beaucoup le soir car je n'ai pas d'enfants, contrairement à certains de mes collègues. Le travail est tellement intense qu'on ne peut faire plus que 12 à 14 gardes par mois, sinon on se brûle», dit-il.

Le Dr Bruno Bernardin est toujours aussi féru d'urgence, et ne changerait de métier pour rien au monde. Mais il s'inquiète de la dégradation constante des conditions de pratique au Québec et ne comprend pas pourquoi le gouvernement s'acharne à vouloir «contrôler» la pratique des médecins. En dix ans de métier seulement, il affirme avoir vu une détérioration des soins aux patients.

«Il y a des décisions que je ne peux pas comprendre. Je dois aujourd'hui donner du gros papier brun pour s'essuyer les mains à mes patients qui se mouchent, parce que l'hôpital a coupé dans les papiers-mouchoirs. Jusqu'où va-t-on aller dans les coupures?», se demande-t-il.

Une loi illogique

Quant aux lois que le ministre de la Santé, François Legault, tente d'imposer aux médecins, le

Dr Bernardin estime qu'elles ne régleront pas le problème des urgences. «Je n'ai rien contre le fait que les médecins omnipraticiens fassent plus d'activités médicales dans les hôpitaux, mais qu'est-ce que ça va changer? Dans une urgence comme ici, les cas sont trop lourds pour être pris en charge par des médecins qui n'ont jamais fait d'urgence. La vraie solution, c'est d'avoir des médecins de famille qui font vraiment du suivi de clientèle, qui sont responsables, et qui s'arrangent pour que leurs patients ne se retrouvent pas à l'urgence», dit-il.

La loi 114, qui a forcé les médecins d'urgence à aller dépanner leurs collègues en région qui étaient dans le pétrin, n'a rien donné, croit-il. Lui et les médecins qui faisaient déjà du dépannage en région se sont empressés de retirer leurs noms de la liste, pour éviter d'être soumis à l'obligation d'y retourner contre leur volonté. «On ne peut blâmer les médecins qui font de la clinique de ne pas venir nous aider, les conditions de travail à l'urgence sont exécrables. Mais je suis contre le fait de forcer les gens. Quand je suis entré en médecine, j'ai fait le serment d'Hippocrate, je ne suis pas entré dans un ordre religieux!», dit-il.

À son avis, bien des patients se retrouvent indûment à l'urgence faute de suivi. Ou encore, ose le Dr Bernardin, parce que certains médecins paresseux ou incertains les y réfèrent. «Une pneumonie, un médecin de famille est capable de diagnostiquer cela. Ça n'a rien à faire ici. Mais à l'urgence, on reçoit souvent ceux que des médecins de famille ne veulent pas suivre. On devient leur filet de sécurité», pense ce jeune spécialiste.

Pour cet urgentologue, la seule façon de retenir les médecins au Québec n'est pas de leur forcer la main par des lois, mais de rendre leurs milieux de travail plus vivables. Et cela presse. «Si ce n'était de la culture québécoise, plusieurs de mes amis quitteraient demain matin. Moi, je pourrais aller n'importe où au Canada et avoir un emploi. Malheureusement, pour l'instant, je dois confier que c'est le reste de ma vie qui me retient au Québec. Pas la médecine.»






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
0 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009