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Le système public peut être sauvé

Les délais d'attente ne sont pas dus à un manque de ressources mais à une mauvaise organisation, disent 2500 médecins

Louise-Maude Rioux Soucy   16 novembre 2007  Santé
Las d'être enfermés dans un discours où le statu quo et la privatisation sont sur toutes les lèvres, le regroupement Médecins canadiens pour le régime public (MCRP) a sonné la fin de la récréation hier en réunissant à la même table une douzaine de chercheurs de premier plan. Ceux-ci ont réaffirmé, preuves à l'appui, la primauté du régime public dans un plaidoyer à contre-courant, qui se veut une réponse musclée aux multiples actions et réflexions engagées en faveur du privé ces derniers mois au Québec.

À force de soupeser chaque dollar versé dans son régime de santé public, le Québec a fini par perdre de vue l'essentiel, soit la qualité des soins, estime le porte-parole de la section Québec de ce regroupement, le médecin résident Simon Turcotte. «On n'en est pas à l'étape de décider si on ouvre au privé ou pas. On en est à l'étape d'engager un grand dialogue pour que les professionnels mettent en branle les solutions qui marchent.» Le hic, c'est que la dichotomie privé-public est en voie d'accaparer toutes les discussions, laissant dans l'ombre la plupart des projets-pilotes qui sont lancés au pays.

Ceux-ci sont pourtant très prometteurs, montre une étude d'abord publiée en Colombie-Britannique et lancée hier au Québec à l'occasion du colloque de l'exécutif québécois de MCRP. Intitulé simplement Pourquoi attendre?, ce document met en lumière des solutions publiques aux listes d'attente. Pour son principal signataire, le Dr Michael Rachlis, il est clair que ce sont ces listes qui donnent des munitions aux partisans du privé. À tort d'ailleurs, puisque les délais d'attente ne sont généralement pas dus à un manque de ressources mais bien à une mauvaise organisation des services, affirme-t-il sans détour.

En point de presse hier à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr Rachlis s'est fait le défenseur d'un système public capable de se renouveler. «Un mythe tenace a pénétré les consciences, celui que seul le secteur privé peut innover. On fait plutôt aujourd'hui la démonstration du contraire. Les expériences décrites [dans notre rapport] produisent des gains à tous les niveaux: productivité, ajustement de l'offre à la demande de soins, meilleur contrôle des coûts, satisfaction des professionnels et des patients et suivi optimal de la qualité des soins.»

Mais pour ce faire, deux changements sont nécessaires. Il faut d'abord que les professionnels de la santé apprennent à travailler ensemble, en toutes circonstances. Les soins doivent ensuite être regroupés de manière à maximiser les interventions. Ce genre de pari est illustré parfaitement par le Richmond Hip and Knee Reconstruction Project, en Alberta. Là-bas, la direction a décidé de réserver deux salles d'opération à la reconstruction de la hanche et du genou. Ce faisant, le roulement des deux salles a grimpé de 25 %, permettant une augmentation de 136 % du nombre de cas traités. Au final, les délais d'attente ont fondu, passant de 19 mois à... 11 semaines seulement!

Au North Vancouver's Lion's Gate Hospital, la création d'un guichet unique pour les rendez-vous pré et post-opératoires a réduit les temps d'attente pour une première consultation à deux à quatre semaines en moyenne alors qu'ils étaient auparavant de plus de 11 mois. Un parallèle peut être tracé entre ce genre d'expérience et les centres médicaux spécialisés privés que Québec compte utiliser pour soulager ses listes d'attente. Tous misent en effet d'abord sur le volume. Mais alors que Québec consent à aller chercher du secours du côté du privé, les deux autres ont fait le choix de rester bien en selle dans le régime public. Un choix gagnant à long terme, estime le Dr Rachlis.

Les revers du privé

Son rapport montre en effet que, dans les pays où coexistent les systèmes privé et public, les temps d'attente dans le public finissent par être plus longs que dans les pays où le public se taille la part du lion. L'explication est simple: là où le privé se développe en parallèle, on retient d'abord les cas les plus simples et les moins coûteux à traiter. Cette sélection augmente alors la pression sur le réseau public, qui voit le degré de sévérité des maux à traiter grimper sensiblement. Résultats: les coûts et les délais sont tirés vers le haut.

Même de l'intérieur, le privé n'est pas sans défauts, rappelle ce rapport qui s'appuie sur des chiffres éclairants. Selon l'Institut canadien d'information en santé (ICIS), un remplacement de genou coûte présentement environ 8000 $ au public et entre 14 000 et 18 000 $ au privé. Les soins assurés dans les établissements privés sont aussi moins sécuritaires, en raison de la présence moins importante de professionnels très qualifiés. Une étude récente du Journal of the American Medical Association indique en effet que les taux de décès sont de 8 % plus élevés dans les cliniques de dialyse à but lucratif. Là-bas, les patients sont aussi moins souvent référés pour une transplantation du rein.

Tous ces arguments font dire aux 2500 membres de MCRP que la volonté de donner accès aux meilleurs soins ne se résume pas au financement, quoi qu'en dise le groupe de travail présidé par Claude Castonguay. «Le groupe Castonguay se penche sur le financement comme s'il fallait continuer de financer le système tel qu'il est et faire une projection dans l'avenir des coûts en fonction de la façon dont le système fonctionne aujourd'hui. Ça n'a pas de sens. Il faut innover à l'intérieur du système et, ce faisant, on changera enfin de paradigme», croit le Dr Turcotte.

Sur ce point, le Québec ne part pas de zéro. Déjà plusieurs projets apparaissent timidement. Comme ce projet intégré de suivi des patients lavallois souffrant d'une maladie pulmonaire chronique présenté hier au colloque. Là-bas, l'accent a été mis sur la multidisciplinarité. «Tous les professionnels ont désormais accès au même dossier et le patient voit son médecin lorsque les membres de l'équipe jugent que c'est le bon moment. Cela veut dire que le médecin est là sur demande et non plus selon un calendrier fixe qui ne tient pas compte du travail des autres professionnels ni de l'évolution de la maladie.»

Bien sûr, son regroupement est conscient que de tels changements ne se feront pas sans réinvestissement massif. Il leur paraît toutefois clair que cet argent doit aller dans les coffres du réseau public et non pas dans ceux des cliniques privées. «Utiliser les fonds publics pour soutenir un marché concurrentiel de soins de santé à but lucratif minerait nos efforts, au détriment de la grande majorité de nos patients», a conclu la présidente de MCRP, la Dre Danielle Martin.
 
 
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  • Parisien Jaque
    Abonné
    vendredi 16 novembre 2007 06h12
    Une lumière au bout du tunnel
    Enfin un discours intelligent. Il était temps! La privatisation des soins de santé est une erreur, une grave erreur. Mais, bien sûr, si on ose l'affimer haut et fort, on se fait tomber dessus et traiter d'utopiste ou de rêveur. Réinvestissons, massivement, dans les soins de santé publics et que l'on comprenne une fois pour toutes que la privatisation est une épée de Damoclès.

  • Alysse
    Abonné
    vendredi 16 novembre 2007 08h39
    Enfin! De l'air frais.
    Sans prétendre que notre système public est parfait, il y a longtemps que j'éprouve un profond malaise devant une attitude de dénigrement que j'observe quasi quotidiennement dans certains médias qui semblent s'être donné pour mission de mousser le détail pour faire manchette plutôt que de forcer la réflexion sur les grands aspects fondamentaux.
    Bien que mon expérience du monde hospitalier soit toute personnelle, j'ai quand même eu à le fréquenter à de nombreuses reprises au cours des dernières années pour assister une personne proche et je ne puis ajouter à ces histoires de désolation dont on se plaît à nous abreuver.
    Mon malaise est devenu plus grand en scrutant les agissements du gouvernement québécois qui ne semble pas plus se questionner sur les grands aspects fondamentaux, préférant s'attarder sur des sujets périphériques, ce qui finit par donner la fâcheuse impression d'une velléité de miner le système par l'intérieur. Ici encore, l'approche donne à penser à celle qui a présidé récemment en matière d'approvisionnement énergétique.
    L'on entend souvent que le corps médical est une partie du problème. En lisant cet article, je suis d'autant plus heureux de constater que l'appel à se pencher d'abord sur la première question de fond, l'amélioration du système existant, vient d'un très large groupe de médecins. Je souhaite que leur appel soit entendu.

    Pierre Lesage

  • Gilles Delisle
    Abonné
    vendredi 16 novembre 2007 09h22
    Bravo à tous ces médecins-citoyens responsables!
    Il était temps que des médecins ayant une vue à long terme des soins de santé parlent! Ce faisant, ils viennent de démontrer que le gouvernement actuel et particulièrement son ministre de la santé n'ont plus droit de parole dans ce pays. Depuis des mois que ce ministre et quelques chantres du privé, dont celui qui fut un des créateurs du secteur public de santé, essaient de nous faire avaler la prédominance du "privé" comme étant la meilleure solution au système de santé. Eh bien maintenant, on a le vrai point de vue de médecins oeuvrant au sein de nos institutions de santé. Je crois que les vrais citoyens seraient prêts à descendre dans la rue pour supporter cette coalition de médecins responsables.

  • roger montreal
    Abonné
    vendredi 16 novembre 2007 10h02
    Le privé pour les amis
    La preuve que CHAREST ,et son gouvernement, avec les P.P.P.,et le privé pour les soin de santé, se trompe ou veut vraiment encore aider ses amis.

  • Jean-Marc Bernard
    Abonné
    vendredi 16 novembre 2007 10h37
    Enfin un discours sensé sur notre système de santé
    Depuis des mois, sinon des années, on nous farcit la tête avec ce discours biaisé que l'une des seules solutions possibles pour remettre sur les rails notre système de santé, c'est l'ouverture sur le privé.
    Enfin, des personnes crédibles viennent nous dire ce que l'on devrait pourtant savoir depuis belle lurette, que ce n'est pas cette voie qui règlera le problème. On sait pourtant que ce sont les systèmes les plus privés qui coûtent le plus cher à la société. Je ne serai pas original en citant le cas de nos voisins, les USA, qui dépensent environ 15 % de leur PIB pour la santé. On sait également comment ceux des Américains qui ont les moyens de se payer de bonnes assurances en santé bénéficient des soins les plus sophistiqués et à la fine pointe de la technologie, alors que ceux qui n'en ont pas les moyens en sont souvent exclus. Ce n'est pas ce qu'on appelle un système basé sur le principe de la solidarité sociale, comme est le nôtre et surtout comme il doit demeurer. De plus, si l'on risque une relation (peut-être un peu simpliste) avec l'espérance de vie, la démonstration est encore plus parlante: les USA se situant, avec leur 15 % de dépenses de santé, parmi les plus bas des pays occidentaux, en ce qui concerne l'espérance de vie (environ 77 ans). À l'opposé, on retrouve des pays comme la Suède, l'Italie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande, et même le Japon, avec des dépenses d'environ 8 à 8,5 % du PIB et qui ont une espérance de vie qui se situent aux environs de 80 ans. (Ces données sont tirées du rapport "L'OCDE en chiffres 2005", en particulier le tableau "Dépenses de santé en % du PIB et espérance de vie 2003"). Ces derniers pays ont en commun une histoire de régimes publics très forts, mais il faut aussi reconnaître que certains n'échappent pas à cette tendance vers le privé. Ils ont sans doute eux aussi été contaminés par le même virus qui semble s'introduire chez nous, même par la voix de celui qu'on a (peut-être trop naïvement) qualifié de "père" du système public, monsieur Claude Castonguay. Il m'apparaît évident que son éventuel rapport recommandera malencontreusement une important ouverture sur le privé. Il lui serait à mon avis difficile de faire autrement, étant donné le discours qu'il tient depuis qu'il a recommencé à se questionner sur notre système de santé.
    Bravo donc à ces médecins, ces chercheurs, ces administrateurs qui viennent nous dire et nous démontrer, à contre courant de la tendance actuelle, que le problème du système de santé ne se réglera pas par une ouverture sur le privé, bien au contraire, mais par une réorganisation efficace du système public, surtout en neutralisant les obstacles, les forts lobbies, les contraintes corporatives, les idées toutes faites.
    Jean-Marc Bernard
    Québec

  • Alain Deslauriers
    Abonné
    vendredi 16 novembre 2007 11h05
    Le système public peut être sauvé
    Un article intéressant. Ça fait bien d'entendre un discours qui ne carbure pas à la privatisation toute azimut.

  • Serge Bernier
    Abonné
    vendredi 16 novembre 2007 12h32
    Si ça existait, on l'aurait!
    Si le système public est si bon et si créatif, pourquoi est-ce qu'il ne fonctionne pas mieux que cela maintenant? Si les médecins ont déjà des solutions si brillantes aux problèmes actuels du réseau, pourquoi ne les appliquent-ils pas maintenant?

    Je tente l'hypothèse suivante. C'est peut-être parce que la fourniture de services de santé par le secteur public n'offre pas les incitatifs nécessaires pour offrir des services de façon efficace et rapide.

    Il y aussi fort probablement un manque de ressources contrairement à ce que le docteur Rachlis affirme. Les gouvernemnents offrent des services de santé gratuits et universels mais doivent limiter le niveau de dépenses qu'ils assument à chaque année.

    S'ils ne le faisaient pas, ils devraient augmenter les impôts et les taxes, ce que les citoyens ne sont pas prêts à accepter. Or les besoins des patients sont plus élevés que ce que les gouvernements sont prêts à dépenser à chaque année. Forcément, il doit y avoir des files d'attente.

    Il se peut que l'offre de services de santé par le secteur privé coûte plus cher que dans le secteur public. Pourquoi? Parce que le secteur privé ne maintient pas les coûts artificiellement bas comme les gouvernements peuvent le faire lorsqu'ils négocient les salaires des médecins à rabais, par exemple.

    Lorsque l'on obtient un service de santé, il faut accepter de renoncer à autre chose, peu importe que l'on paie le service directement ou par le biais de nos impôts. En réalité, il n'y a rien de gratuit. Si nous voulons de meilleurs soins de santé, il va falloir accepter d'acquérir moins de biens de consommation ou moins de services de loisir par exemple. L'on ne s'en sort pas. Sommes-nous prêts à cela ou préférons-nous vivre dans l'illusion que nous pouvons garder à la fois le beurre et l'argent du beurre?

  • Marc Gagnon
    Inscrit
    vendredi 16 novembre 2007 15h41
    Les syndicats
    Oui au système public. Mais d'abord sortir tous les syndicats du système de santé. Ces eux qui gèlent tout, les gestionnaires ne peuvent rien faire sans leurs accords.

  • Robert Turcotte
    Inscrit
    vendredi 16 novembre 2007 17h40
    La privatisation n'est pas une panacée...
    Article très intéressant. Le regroupement des "Médecins canadiens pour le régime public" devrait publier davantage leurs solutions pour améliorer la qualité des soins. La privatisation,pronée par le groupe Castonguay, n'est certainement pas la panacée contre les délais d'attente...

  • claire dufour
    Abonnée
    lundi 19 novembre 2007 09h50
    Le chat se met à sortir du sac
    Enfin des solutions ou du moins des prémisces de solution pour garder un acquis équitable: l'accès pour tous à un système de santé. Étant infirmière, je suis 100% d'accord avec M.Gagnon qui qualifie les syndicats comme principal obstacle dans l'amélioration du système. Mais la route est longue car nous devrons faire des sacrifices communs pour le sauvegarder.

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